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Chapitre 14

Café-restaurant des Variétés, c’était le nom qui s’était d’abord étalé en grosses lettres de métal doré sur le fond blanc de la façade de Greek Street ; mais plusieurs des lettres s’étaient détachées, ne laissant subsister de l’inscription qu’un rébus indéchiffrable qui rampait au-dessus de la porte vitrée. Et, en vérité, l’établissement tout entier n’était guère qu’un rébus, une énigme.

Un cadre apposé à l’extérieur de la porte contenait bien un menu apparemment destiné à attirer les passants ; mais chaque menu séjournait dans ce cadre huit jours au moins, et même le premier jour, lorsqu’il faisait son apparition, il semblait déjà fripé et sali, maculé de traces de doigts et de taches de sauce, comme s’il avait longtemps traîné sur des tables malpropres. Les plats qui s’y trouvaient énumérés se laissaient deviner pareils au menu lui-même, anciens et gâtés : mais la plupart n’étaient là que pour faire nombre, et seul un miracle culinaire eût pu les faire jaillir des matériaux rudimentaires que l’on triturait au sous-sol. Le propriétaire était un Italien à l’œil triste, qui semblait perpétuellement attendre une catastrophe. Il se tenait souvent campé au milieu de la salle, les jambes écartées, une serviette sous le bras, et regardait les silhouettes de la rue défiler derrière la vitre dépolie de la devanture. Son visage exprimait moins le désir de voir arriver des clients que la crainte d’une irruption soudaine – des pas lourds, une main rude sur la poignée de la porte, des voix hostiles et sévères…

À part quelques clients de hasard, qui s’aventuraient là à l’heure du dîner, la salle était toujours vide jusqu’à neuf heures du soir, heure à laquelle « ces messieurs » venaient. Ces messieurs s’installaient à la table du fond, commandaient des cafés et jouaient aux cartes ; le propriétaire et le garçon, désœuvrés, suivaient la partie avec intérêt et intercalaient des commentaires.

De temps en temps, une des femmes venait se reposer là quelques instants. Elle s’asseyait à côté de son amant, passive et lasse, et suivait tous ses mouvements avec une attention de chien. Les gestes dont il distribuait les cartes ou les jetait devant lui, les coups de poing de dépit dont il martelait la table quand il perdait, elle suivait tout cela machinalement du regard, comme pour témoigner qu’elle était attachée à son sort et prenait sa part de ce qui lui arrivait. Dehors, elle n’était, par définition, qu’une femme seule, une femme à prendre ; assise à côté de son homme, elle savourait, comme une réhabilitation, sa servitude et se donnait à chaque instant à elle-même une preuve nouvelle du lien qui les unissait en le touchant, en lui parlant, en lui empruntant son canif pour se limer les ongles ou son mouchoir pour s’essuyer les lèvres.

Puis, au bout de quelques minutes, elle se redressait tout à coup, quittait son attitude de détente lasse pour la cambrure affectée de la rue, se retouchait la figure devant une glace et sortait de nouveau, après quelques mots adressés à son amant à voix basse. Il y répondait d’un grognement bref ou d’un signe de tête, sans détourner les yeux des cartes, et, derrière la porte refermée, la partie continuait.

M. Ripois n’arriva à cette impassibilité que par degrés. Il ne put, d’abord, s’empêcher de témoigner à Marcelle une certaine déférence et en vérité presque de la reconnaissance pour le bien-être qu’elle lui donnait et aussi pour son don constant et généreux d’elle-même, après un si long jeûne. Mais la satiété vint vite, et l’habitude, et en quelques semaines il acquit naturellement l’air nonchalant et faraud des autres quand leurs femmes étaient là.

Le souvenir des jours de misère revenait quelquefois au cours d’une partie ; et lorsqu’il songeait à ses vêtements neufs, au bon dîner qu’il avait fait, à sa vie confortable et facile, un grand contentement l’envahissait, et une sorte de joie narquoise, comme s’il avait triomphé du sort hostile par un heureux stratagème. Il se représentait Marcelle arpentant les trottoirs de Cranbourn Street et de Leicester Square à petits pas, en balançant les hanches, bien habillée et alléchante de corps, quêtant le désir des hommes, et l’idée qu’elle était à lui et que c’était en partie pour lui qu’elle faisait cela flattait sa vanité. Peut-être y avait-il en ce moment, à quelque coin de rue, un pauvre diable pareil à ce qu’il avait été lui-même, à demi-affamé, la poche vide, fixant sur elle des regards de convoitise…

— À vous de jouer !

Il revenait à lui, se retrouvait sur la banquette du café de Greek Street, les cartes en main, en train de faire une manille avec ses compagnons habituels.

— Atout !

À mesure qu’ils jetaient leurs cartes sur la table, il les regardait l’un après l’autre et se disait qu’ils étaient là quatre gaillards qui savaient vivre et qui pouvaient se permettre de rire de tous les niais de la rue.

Il y avait Constant le Belge, un grand garçon, blond, frais de peau, large d’épaules, qui parlait fort et riait souvent ; un Maltais taciturne, que l’on connaissait sous le nom de Bruto ; et Charles, un Français, qui avait des traits délicats, un teint de cire, une moustache mince et des sourcils noirs qui, sur sa peau trop blanche, semblaient tracés au pinceau.

— Trente-quatre avec la levée !

C’était Constant qui parlait ; de l’autre côté de la table, le Maltais, penché en avant, semblait le guetter de ses yeux sombres ; une mèche noire lui retombait en travers du front, et il avait sur le nez une longue égratignure, vestige d’une querelle récente. Car leurs femmes s’emportaient quelquefois ; il y avait une scène, des injures, peut-être des coups échangés ; mais, le lendemain, elles reprenaient docilement leur place dans le défilé du trottoir, pendant qu’eux s’attablaient dans la salle déserte du Café des Variétéset faisaient la partie, comme d’habitude. Et qui aurait pu y trouver à redire ?

« Ça ne fait de mal à personne, n’est-ce pas ? » songeait M. Ripois.

Entre deux parties, l’on causait. Les cartes restaient sur la table, les voix s’élevaient, le propriétaire du café et le garçon venaient prendre leur part de la conversation, approuver ou contredire. Mais les disputes étaient rares ; quand ils étaient deux ou trois à parler ensemble et que la discussion dégénérait en tumulte, il suffisait au patron de couler un regard vers la porte de la rue pour ramener le silence. On reprenait les cartes et, tout en jouant, on n’échangeait plus que des phrases discrètes à demi-voix, comme s’il y avait eu quelqu’un aux aguets derrière la porte. Et l’un d’entre eux disait :

— Hier soir, ils ont encore fait une descente dans un club de Charlotte Street !

— Qu’est-ce qu’on faisait donc, là-dedans ?

— Oh ! comme partout, on jouait ! C’était surtout un prétexte pour arrêter tout le monde et leur faire montrer leurs papiers !

— Depuis qu’il y a eu cette affaire dans Rupert Street, ils sont terribles.

Le garçon, qui écoutait, se croisait les bras et disait d’un air indigné :

— Ce sont des sauvages, ces gens-là ! Ce qu’ils veulent, c’est tout simplement expulser tous les étrangers de Londres, par jalousie, et fermer tous leurs clubs et tous leurs magasins. Étonnez-vous donc après cela qu’il y ait des hommes qui se fassent voleurs et assassins quand on les empêche de gagner leur vie honnêtement.

— Bah ! concluait un autre. Il y a quelqu’un, là-dedans, qui veut de l’avancement et qui fait du zèle. Ils finiront bien par se calmer.

Personne ne demandait qui « ils » étaient. L’ennemi, les Barbares, c’était la police de Londres, qu’une campagne de presse ou un accès soudain d’austérité incitait de temps en temps à une série de raids sans pitié ! C’était toujours par Soho qu’ils commençaient. Les rues qui courent entre Oxford Street et Shaftesbury Avenue ont mauvaise réputation, et la gent policière les surveille avec plus de soin qu’aucune autre, parce qu’elles contiennent une population cosmopolite, qui refuse obstinément de se plier aux coutumes du pays et n’obéit à ses lois qu’à contrecœur.

Lorsqu’une vague de sévérité vient de passer, il ne reste plus de maint club et de maint café tranquille qu’un immeuble vide aux volets clos ; dans d’autres clubs ou d’autres cafés de Dean Street, et de Greek Street, et de Old Compton Street, l’on parle, en baissant la voix, des dernières phases de la persécution et des vieux habitués qui ont tout à coup disparu ; et, sur les trottoirs de Leicester Square et de Piccadilly Circus, les femmes marchent plus vite et craignent de tourner la tête.

Lorsqu’on parlait de la police anglaise, tout le monde était d’accord au Café des Variétés :de vilaines gens, dignes serviteurs d’une nation hypocrite et tracassière. Et chacun citait des exemples de corruption et d’injustice.

— S’il avait eu soin de leur graisser la patte, ils l’auraient bien laissé tranquille, allez !

— C’est comme les femmes ; j’en connais une qui est ici depuis cinq ans et qui n’a pas été arrêtée une seule fois. Elle m’a dit comment elle s’y prenait. « C’est bien facile, qu’elle m’a dit, je les connais tous ! Je leur donne la pièce, ou bien je suis gentille avec eux. »

Constant le Belge s’indignait, les bras croisés, rouge de colère.

— Croyez-vous, tout de même ! Hein ! croyez-vous !

Le Maltais se penchait sur la table sans rien dire, mais ses lèvres se plissaient sur des dents serrées, comme s’il articulait sans bruit des injures féroces. La patron hochait la tête et regardait la porte d’un air de doute : il paraissait se demander ce qu’il ferait quand « ils » viendraient.

Et l’on recommençait à jouer en parlant bas, comme auraient fait des innocents pourchassés, guettés par le martyre.

Un soir, ils commentaient une affaire de chantage dont les journaux avaient parlé.

— Moi, dit Constant, je ne veux pas entendre parler de machines comme ça ; on a déjà bien assez de risques ici sans essayer des affaires aussi dangereuses !

— Ça ne fait rien, fit lentement Charles, fermant à moitié les yeux, comme s’il visait quelque chose. Ça vaut la peine ! Ça vaut la peine… Quand votre femme emmène un homme riche, marié, qui ne veut pas que ça se sache, pour quelqu’un qui sait s’y prendre, il y a gros à gagner.

Après cela, ils se mirent à discuter toutes les manières de se procurer de l’argent, et ils parlèrent aussi du manque d’argent et de la misère, chacun selon son expérience.

— Ce qu’il y a de plus dur, dit M. Ripois, c’est d’avoir à coucher dehors. Brrr !

Le Maltais alignait machinalement des allumettes sur la table, en hochant la tête, les dents serrées.

— C’est ce que je me suis toujours dit, murmura-t-il. C’est ce que je me suis toujours dit, et pourtant ça ne m’est jamais arrivé. Je ne demande qu’à vivre en paix, moi, et je ne fais de mal à personne. Et je ne m’occupe pas de leur politique non plus. Il y a des gens qui ont tant d’argent qu’ils ne savent qu’en faire, et on le leur reproche souvent : eh bien ! moi, ça m’est égal tant que j’en ai à peu près assez. Seulement, je me suis toujours dit ceci : que si jamais il m’arrivait d’avoir à passer une nuit dans les rues, par le froid qu’il fait ici en hiver ; eh bien ! le lendemain j’irais me promener dans Piccadilly à l’heure où les gens riches vont à leur club, et, quand j’en verrais un, gras et heureux, avec un pardessus de fourrure, je lui mettrais mon couteau dans le dos.

« Je lui mettrai mon couteau dans le dos, et, après ça, ils pourront me prendre et me pendre : ce me sera bien égal parce que je penserai au richard qui sera couché dans sa belle maison, au milieu de ses beaux meubles et de ses tapis et tout, froid et raide, avec un trou dans le dos. »

Sa femme, qui était là, dit d’une voix à la fois effrayée et fière :

— C’est ce qu’il ferait, vous savez ! Il est comme ça !

Les autres le regardaient en écarquillant les yeux et se disaient tous :

— C’est un homme, celui-là ! Il n’a pas peur !

Dehors, Greek Street était tranquille et presque déserte, mais le tumulte de Shaftesbury Avenue arrivait par bouffées dans ce silence, comme la rumeur d’un monde étranger, hostile.

— Ah ! les cochons !

C’était Constant le Belge qui laissait tomber cela d’une voix assourdie, chargée de rancune, et l’injure s’adressait à tout Londres, à tout le pays, à cet organisme énorme et rigide, vertueux d’apparence, qui n’avait pas de place pour eux et les forçait à vivre tapis.

Dans un long silence, ils s’associèrent tous à son ressentiment ; puis les femmes se levèrent, vérifièrent devant la glace leur figure et leur mise, et s’en allèrent vers les trottoirs illuminés de Cranbourn Street, balançant la croupe et tendant les seins.

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