Chapitre 15
Un hiver… Cela dura tout un hiver. M. Ripois avait connu Marcelle à l’époque des premiers froids et, lorsqu’il se rappelait leur liaison, plus tard, il lui semblait que tous les jours de ce temps-là avaient été des jours froids ou des jours de pluie. Des après-midi où il avait flâné pour tuer le temps sur les trottoirs encore mouillés qui luisaient et reflétaient les premières lumières ; d’autres qui s’étaient passés à bricoler dans leurs chambres, en attendant qu’il fût l’heure de sortir, à écouter les interminables monologues de revendications que Marcelle échafaudait sur les bases les plus fragiles : la mauvaise foi de sa couturière, l’air de dérision qu’un fournisseur avait pris en la voyant, une parole d’une autre femme répétée par une troisième et qu’elle, Marcelle, considérait comme une offense… et les matins. C’était des matins qu’il devait se souvenir surtout, plus tard.
Il se réveillait encore de bonne heure, par habitude, mais restait assez longtemps engourdi, veule, traînant sur l’oreiller sans chercher à penser. Le temps passait, et voilà qu’il entendait des coups frappés au mur, qui signifiaient que Marcelle était à son tour éveillée. Alors il passait son pantalon, chaussait ses pantoufles et allait la rejoindre dans sa chambre. Elle disait :
— Je suis rentrée tard, hier soir ; je n’ai pas voulu te réveiller… Viens m’embrasser !
Elle avait les traits bouffis de sommeil, la peau luisante, le dessous des yeux violet et fripé ; des mèches raides lui barraient la figure. Sans qu’il lui demandât rien, elle lui narrait ce qui s’était passé la veille et dans la nuit, ce qu’on lui avait donné, et presque toujours elle avait à se plaindre de quelque chose, quelque grief futile, à côté duquel la fatigue et la triste honte ne comptaient pas.
— Fais-moi une tasse de thé, veux-tu ?
M. Ripois lui faisait du thé, qu’elle lapait bruyamment, écartant ses cheveux défaits de revers de main impatientés ; puis elle s’allongeait de nouveau avec des soupirs las et continuait à parler en phrases décousues, goûtant la volupté de n’avoir plus à songer à ses paroles ni à sa figure, vautrée dans le désordre du lit et s’abandonnant avec délice devant son égal.
D’autres fois les coups sur la muraille tardaient à venir, et M. Ripois se tenait coi et sommeillait à demi, en regardant l’heure de temps en temps. Il finissait par entendre dans la chambre de Marcelle des bruits confus, un son de voix, et plus tard le claquement de la porte ouverte et refermée. Des pas descendaient l’escalier, quelques secondes s’écoulaient, et sa maîtresse l’appelait enfin.
La chambre était empuantie et chaude, le tapis portait des traces de chaussures boueuses et d’eau renversée.
— Il a voulu rester toute la nuit… Une scie !
M. Ripois préparait le thé sans rien dire ; mais il lui venait une sorte de mécontentement vague et qu’il ne s’expliquait guère lui-même. Il regardait sa maîtresse avec aversion : sa laideur que faisait ressortir le désordre du matin, la friperie des draps saccagés dans lesquels elle s’enroulait, les vils vestiges de la nuit, elle lui semblait responsable de tout cela, et aussi du ressentiment obscur dont il se sentait agité.
Elle en voyait l’ombre sur son visage, et s’interrompait :
— Tu n’écoutes pas ce que je te dis… Viens m’embrasser ! Qu’est-ce que tu as depuis quelque temps ?
Les félicitations que M. Ripois avait reçues sur sa bonne fortune, lors de sa présentation aux habitués du Café des Variétés,étaient sincères : Marcelle avait toujours eu la réputation d’être « une femme sérieuse ». Ce que cela voulait dire, M. Ripois s’en rendait alors à peu près compte ; mais il le comprit mieux encore par la suite, en prêtant l’oreille aux propos de ses compagnons, au cours des interminables parties de cartes du soir. Car il observait encore envers eux une réserve modeste de débutant, reconnaissant tacitement l’autorité supérieure que leur donnait l’expérience, et se contentait généralement d’écouter.
Marcelle lui avait fait un jour une scène, – leur liaison datait déjà de plusieurs mois – lui reprochant, de la façon la plus inattendue, de n’avoir pas cherché de travail depuis qu’ils se connaissaient. Ce n’était point qu’elle lui discutât sa part dans l’argent qu’elle gagnait ; mais il semblait qu’elle eût considéré comme une preuve d’amour à laquelle elle avait droit qu’il se procurât une situation susceptible de les faire vivre tous les deux, et qu’elle demeurât sa maîtresse légitime, n’appartenant qu’à lui seul, en femme honnête.
Elle s’excusa d’ailleurs dès le lendemain de cette sortie, disant :
— Je te demande pardon de ce que je t’ai dit hier, mon petit ! J’étais énervée !
Mais M. Ripois avait été quelque peu troublé, sur le moment, de ces reproches abrupts et s’en était ouvert discrètement à ses amis du Café des Variétés.Ils ne firent qu’en rire.
— Elles disent toutes cela ! s’écria Constant le Belge, avec un grand geste d’indulgence ! Ça les prend de temps en temps, même les plus raisonnables, et s’il fallait les écouter !…
Il avait posé ses cartes sur la table et plaidait pour le bon sens, franchement, étendant des mains impartiales.
— Je vous demande un peu… Elles disent avoir de l’affection pour vous, et puis elles viennent vous raconter des histoires comme ça ! Voyons ! Voilà un homme et une femme qui sont ensemble et qui ne demandent qu’à vivre tranquillement, sans se donner trop de peine… Eh bien ! Voyez les garçons qui travaillent, tous ceux que nous connaissons ; ils s’éreintent, et il n’y en a pas un sur dix qui gagne bien sa vie, sans parler d’une femme à entretenir !… Au lieu qu’une femme qui n’est pas trop vilaine, et qui sait se nipper… Voyons ! On dira ce qu’on voudra, ça n’est pas pour le mal que ça leur donne !
Ils approuvèrent tous, sincères, s’efforçant d’être justes ; et Charles adjura M. Ripois de ne pas s’inquiéter davantage.
— Elles sont toutes les mêmes, dit-il, mais vous n’avez tout de même pas à vous plaindre. Madame Marcelle est une femme sérieuse, qui a trop de bon sens pour insister là-dessus. Elle n’y pensera même plus demain. Non ! vous ne pouvez pas vous plaindre ; vous êtes bien tombé. Si vous aviez jamais été avec une Anglaise, alors…
Le Maltais poussa un long sifflement excédé, et Constant s’exclama de nouveau, comique d’indignation :
— Une Anglaise, ça ne pense qu’à une chose : c’est à se faire épouser ; quand ça n’a pas pris, elle veut tout au moins que vous vous échiniez pour l’entretenir à ne rien faire ; et, quand ça n’a pas pris non plus, et que c’est elle qui travaille, ce sont des scènes tout le temps, et des reproches, et des larmes, et des injures…
— Et puis ce sont des femmes en qui on ne peut pas avoir confiance, dit Charles. – Il faut tout le temps être après ! Dès qu’elles ont gagné quatre sous, elles restent à ne rien faire jusqu’à ce que ça soit dépensé ; et elles boivent ! Au lieu de faire leurs affaires tous les jours, tranquillement, comme des femmes respectables, et de tâcher de mettre un peu d’argent de côté, elles se saoulent comme des dégoûtantes en disant que c’est pour oublier… Des histoires, quoi ! Et, quand on essaye de leur faire un peu de morale… Ah ! là ! là ! il n’y a pas de nom assez insultant pour vous !
Marcelle ne renouvela jamais ces reproches ; mais, quelques semaines plus tard, elle fit une autre scène. Une scène… C’est l’expression dont M. Ripois se fût lui-même servi pour qualifier cette crise inattendue de tristesse et de larmes, et ces lamentations.
Il dormait, un soir, lorsqu’elle entra dans sa chambre. Elle était tout habillée, venant de la rue, et, bien qu’encore mal éveillé, il sentit en la voyant qu’elle était troublée et étrange. Retirant son chapeau, elle s’assit sur le bord du lit et lui demanda ce qu’il avait fait ce soir-là, et à quelle heure il était rentré, d’une voix fatiguée et triste, les yeux fixes, comme si elle parlait pour se distraire elle-même et oublier une vision mauvaise. Il répondit par monosyllabes, impatienté et maussade, et, quand elle lui passa un bras autour du cou pour l’embrasser, il ne put s’empêcher de soupirer d’ennui.
Quelques instants, elle resta serrée contre lui sans rien dire, le tenant toujours par le cou : la flamme de la bougie posée sur la table vacillait et ne donnait qu’une faible lueur. M. Ripois, accoudé sur l’oreiller, regardait cette flamme en clignant par dessus la nuque de sa maîtresse, dont les cheveux lui caressaient la joue.
Et il lui vint tout à coup une sensation étrange, une sorte de souvenir mystérieux et perçant de femmes appuyées ainsi sur son épaule et dont les caresses l’obsédaient ; de femmes innombrables, de plus de femmes qu’il n’en avait jamais connues, qui reposaient la tête sur son épaule et semblaient mendier quelque chose qu’il n’avait pas à donner. En l’espace de quelques secondes, il lui sembla qu’elles eussent toutes passé là, certaines dont il aurait pu se rappeler les noms, d’autres dont le souvenir était lointain et confus, et d’autres encore qu’il savait n’avoir jamais vues. Le poids de leur tête s’était fait sentir un instant sur le haut de sa poitrine, leurs cheveux lui avaient touché la joue ; et leur abandon muet, le geste dont elles cachaient leur visage au creux de son cou disaient que la même détresse les enveloppait toutes et qu’elles étaient toutes en deuil du même espoir mort-né. Cela ne dura que quelques secondes, et M. Ripois se retrouva immobile sur son lit, cherchant vainement à comprendre et clignotant vers la lumière.
Ce qu’il sentait sur son épaule, c’était la tête de Marcelle qui était demeurée immobile aussi, et voici qu’une larme lui mouilla le cou. Alors il revint tout à fait à lui-même et s’agita malaisément, pressentant d’autres larmes qui vinrent. Sa maîtresse pleura quelque temps sans mot dire, puis les sanglots s’arrêtèrent et, sans aucune explication, elle l’accabla soudain de caresses et le supplia de la traiter tendrement.
— Aime-moi bien, mon petit ! dit-elle… Oui, il ne faut pas faire attention à ce soir, je suis toute énervée ; mais sois toujours gentil avec moi ! Parce que je ne me plains pas et que j’essaie de me faire une raison, tu crois peut-être que je ne sens rien ; mais il y a des jours… Je ne t’ai jamais rien refusé, n’est-ce pas ; je t’ai donné une montre, et tout… Eh bien ! je ne te demande qu’une chose : c’est d’être gentil et prévenant. Quand je rentre surtout, et que tu vois que je suis fatiguée et que j’ai eu du mal…
De nouveau, elle se prit à pleurer en lui serrant le cou plus fort, et M. Ripois en ressentit une sorte d’étonnement trouble et se demanda ce qui avait pu la bouleverser d’aussi incompréhensible façon. Elle parut deviner sa pensée.
— Ce n’est vraiment pas souvent que ça m’arrive, fit-elle en se séchant les yeux. Tu ne peux pas dire que je sois une femme qui fait des histoires ! Je ne demande qu’à continuer comme maintenant, si seulement tu es toujours gentil avec moi. Et je serai une bonne femme pour toi : tu auras tout ce qu’il te faut, tu verras !
Elle dit encore :
— Viens dormir avec moi, cette nuit, veux-tu ? Tu vois bien que je ne suis pas dans mon assiette !
Quand ils furent couchés, M. Ripois, qui s’assoupissait de nouveau, l’entendit soupirer plusieurs fois et murmurer :
— Dire qu’il y a six mois je ne te connaissais seulement pas ! Ah ! mon petit ! mon petit ! comme on s’attache, tout de même !
Un peu plus tard, elle demanda à demi-voix :
— Tu m’aimes bien un peu, hein ? Je ne suis pas si vilaine !
Il fit semblant de dormir et ne répondit pas ; mais, quand elle eut fermé les yeux à son tour, il la considéra quelque temps sans bouger, la tête sur l’oreiller.
Une faible lueur venait par la fenêtre et laissait entrevoir ses grosses lèvres trop rouges et ses yeux bouffis de larmes ; l’ombre semblait marquer sa figure de bosses et de creux difformes. Il ne put s’empêcher de faire une grimace de répugnance et se détourna. En s’endormant, il croyait entendre encore sa voix larmoyante, et son illusion de tout à l’heure lui revint. C’étaient plusieurs voix, une multitude de voix différentes, l’une après l’autre, qui s’élevaient en lamentations incompréhensibles et imploraient quelque chose que l’on ne pouvait leur donner.
Un soir, M. Ripois faisait sa partie de cartes, comme d’ordinaire, au Café des Variétés,lorsqu’un ami du patron entra dans la salle, un Italien qui les connaissait tous de vue et jouait quelquefois avec eux. Il vint à leur table et dit à mi-voix à M. Ripois, l’air effaré :
— On vient d’arrêter votre femme ! Je l’ai vue emmener dans Piccadilly Circus…
Ils s’étaient tous levés, comme si la nouvelle les atteignait tous et posaient des questions anxieuses. Le propriétaire du café et le garçon s’étaient approchés aussi et se joignaient au conseil.
— Pourquoi ? Oh ! comme toujours ! ils diront qu’elle avait accosté un homme, qu’elle l’avait ennuyé…
Quelqu’un demanda :
— Est-ce la première fois qu’elle est arrêtée ? et M. Ripois fit oui de la tête. – Ils se consultèrent tous entre eux quelques instants.
— Je vais te dire ce qu’il faut faire… – C’était Constant le Belge qui le prenait par le bras, en homme d’expérience. – Tu vas aller au poste de police et la réclamer ! Tu vas dire que vous vivez ensemble, que tu travailles et que tu gagnes votre vie à tous les deux, et que ce n’est pas vrai qu’elle fait le trottoir, ou du moins que c’est sans que tu le saches.
« Donne-leur cette carte, en disant que c’est la maison pour laquelle tu travailles et qu’on peut prendre des renseignements : ce sont des gens que je connais, qui ne diront pas non. Là où vous logez, ce sont des gens sûrs ? Oui ! Eh bien ! vas-y carrément et n’aie pas peur. Au besoin, tu peux leur donner encore cette adresse-ci – je vais te l’écrire – une maison de modes… Si tu leur racontes que ta femme a été employée là-dedans, ça ira bien ! Personne ne dira le contraire. Et, surtout, aie du toupet ; puisque c’est la première fois, tu peux l’en tirer. Sans ça, tu sais comment ils sont en ce moment : elle n’y coupera pas. »
M. Ripois se retrouva dans la rue, encore bouleversé, les joues brûlantes et la gorge sèche, tâtant machinalement les carrés de carton et de papier qu’il avait pliés dans son gousset. Où donc était le poste de police ? Ah oui ! Regent Street ! Il descendit lentement Shaftesbury Avenue, s’efforçant de rassembler ses idées.
Il lui semblait qu’on le poussait vers une décision à laquelle il n’était pas préparé et qui l’engagerait. C’était dangereux, ce qu’il allait faire là : très dangereux, en somme ! La police de Londres n’était pas tendre aux amis des femmes lorsqu’ils n’avaient pas de métier ; et était-ce vraisemblable qu’elle se laisserait prendre à son histoire ? Ces maisons dont Constant lui avait donné l’adresse, peut-être la police les connaissait-elle de réputation ? Les citer, ce serait se condamner soi-même. Surtout, il avait peur de franchir cette porte menaçante où veillait un homme en uniforme, d’aller affronter chez eux ces policiers, qu’il devinait méfiants et sagaces.
Arrivé à Piccadilly Circus, il s’arrêta net. Non ! Décidément, il ne pouvait pas. Le courage lui manquait une fois de plus, et il se rendait compte qu’il n’était pas fait pour cela. Vivre avec une femme et vivre d’elle, passe encore ! Mais quand il fallait agir et la défendre…
Effacé contre une vitrine, il resta à méditer quelque temps, se demandant où il en était et ce qu’il allait faire ; et, tout à coup, son parti fut pris, et il remonta Shaftesbury Avenue à pas rapides. En quelques minutes il était à leur logement : personne n’était venu là ; c’était clair ! Il entra, parcourut les deux pièces d’un coup d’œil, puis s’empara d’une valise et jeta dedans ce qu’il tenait à emporter. Il portait de bons vêtements, des chaussures neuves, une montre… Quand il eut bourré la valise de linge et pris une couverture, il fit une courte pause, les nerfs tendus, avant de passer dans l’autre pièce. Il se pouvait que Marcelle eût donné leur adresse au poste et qu’on vînt.
Quand le silence de l’escalier l’eut rassuré il entra dans la chambre de sa maîtresse et commença à ouvrir les tiroirs l’un après l’autre et à fouiller les recoins de sa malle violemment. Elle avait de l’argent quelque part : il le savait ! Il chercha avidement, à mains tremblantes, grinçant des dents, de rage et de peur, lorsqu’il était déçu ou quand il entendait un bruit de pas dans la rue.
Et, tout à coup, il trouva le trésor : quelques billets et un peu d’or, dans une vieille boîte à poudre, sous des vêtements. En une seconde la boîte fut à terre, vide, l’argent dans son gousset, et il descendait l’escalier très vite, mais sans faire de bruit, des gouttes de sueur aux tempes.
Dans la rue, il s’arrêta un instant distraitement se demandant où il irait ; mais, presque aussitôt, il retrouva ses sens et fila droit devant lui, les yeux fixes. Deux fois il tourna à angle droit comme pour brouiller sa piste ; puis, comme un autobus passait, il lut l’écriteau d’un coup d’œil et sauta sur le marchepied.
Sur le dernier siège de l’impériale, sa valise entre les jambes, il répéta au conducteur le nom qu’il avait lu sur l’écriteau : « Dollis Hill », et compta la monnaie qui lui était rendue. Quatre pence ! Cela coûtait quatre pence d’aller à Dollis Hill ; ce devait donc être loin. Et, comme l’autobus filait dans la nuit, il retrouva son calme, palpa les billets soyeux et craquants dans sa poche, et, songeant à sa liberté et au nouveau bail de vie allègre et imprévue qui s’ouvrait, il gonfla ses poumons d’air et rit de contentement.
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