Chapitre 16
Et voici qu’une fois de plus M. Ripois foula les trottoirs d’un pas élastique, en conquérant, savourant cette sensation délicieuse d’être au seuil d’un monde nouveau, où sa vie recommençait. C’était une de ces choses qui lui faisaient trouver l’existence bonne et par quoi il avait conscience d’être différent de la plupart des autre hommes et plus fortuné, cette faculté de vivre par chapitres qui, le moment venu, se terminaient absolument sans effort de sa part, ne lui laissant que des souvenirs légers.
Cette fois le chapitre s’ouvrait joyeusement et sous d’heureux augures. Il avait assez d’argent pour être exempt de soucis quelque temps ; puis il se trouvait jeté là dans un coin de Londres qu’il ne connaissait pas encore, de caractère nouveau pour lui, qu’il parcourait nonchalamment, en touriste, gardant pourtant au cœur son éternel pressentiment d’aventure ; enfin le printemps venait.
M. Ripois vivait les saisons aussi naturellement que font les animaux, et avec la même acuité. Ce n’était pas le décor changeant qui l’affectait ainsi : la grâce mièvre du printemps, la richesse de l’été, l’automne pathétique, la nudité larmoyante de l’hiver étaient des choses qu’il ne pouvait s’empêcher de voir, mais qu’il ne sentait pas. Ce qui lui parlait, c’était la torpeur maussade qui vient avec le ciel sombre et le froid, et qui fait rechercher les pièces closes, le feu qui grille, la poussée de force d’un dîner copieux avant l’intimité chaude du lit et, au printemps, il éprouvait puissamment l’émoi des premières bouffées de brise tiède, la caresse du clair soleil indulgent, le sortilège de la sève et du sang.
Or le printemps qui s’ouvrait lui parut être le plus doux qu’il eût jamais connu. Lorsqu’il était descendu de l’autobus qui l’avait amené à Dollis Hill, il s’était cru en pleine campagne, loin de Londres et il lui avait même fallu revenir sur ses pas pour trouver un hôtel où il pût passer la nuit. Le lendemain il loua une chambre meublée dans Cricklewood et décida de s’accorder quelques jours de repos et de flânerie avant de songer à échafauder des plans. Il n’eut pas d’autre occupation que d’explorer Cricklewood, Hampstead et Golders Green à loisir, au hasard des promenades, et il en tira un plaisir vif qui l’étonna lui-même un peu.
En plusieurs années de séjour à Londres, M. Ripois n’avait guère appris à connaître que le West End et la Cité ; encore l’Ouest se bornait-il pour lui aux environs immédiats de Piccadilly Circus, et aux parcs. Les autres quartiers de Londres, même proches du centre, ne l’intéressaient pas, et il n’avait guère eu l’occasion de les visiter ; quant aux suburbs lointains, il n’en connaissait que les noms, entrevus sur les flancs d’omnibus ou de tramcars ou sur les plans lumineux des chemins de fer souterrains. Après un hiver dans les rues étroites et sordides du quartier français, le changement abrupt de milieu et de vie ressemblait à un éveil.
Il se trouvait maintenant à la lisière de Londres, dans un de ces quartiers neufs qui étendent autour d’eux comme des rameaux des rues encore inachevées, semblables à des pistes, mais déjà bordées de petites villas semi-détachées, toutes coulées dans le même moule archaïque. L’extrémité de ces rues se perd dans des terrains vagues, et ces terrains vagues voisinent avec de vrais champs. Les chaussées larges et les maisons basses laissent passer l’air et le soleil ; la brume légère qui flotte toujours sur Londres commence là à s’éclaircir et fait paraître le ciel plus profond et plus frais. Du flanc du plateau de Hampstead, on oublie derrière soi la rumeur et le grouillement de la ville lorsqu’on regarde vers le nord et qu’on voit à l’horizon la ligne molle des collines.
M. Ripois retourna un matin à Dollis Hill. Il s’aperçut que ce n’était guère plus qu’un nom : une sorte de large avenue émerge de la route qui va vers Hendon et escalade une butte insignifiante ; au sommet de la butte, une demi-douzaine de villas isolées semble attendre que Londres ait fait un pas de plus et leur donne des compagnes. Mais des deux bords de l’avenue qui monte s’étendent des terrains encore négligés, où l’herbe pousse longue ; sur celui de droite, un minuscule tertre s’élève, qu’abrite un rideau d’arbres, et de ce tertre, qui est un siège commode, l’on voit au sud Cricklewood et Hampstead, le commencement de la mer des maisons, et, au nord, des vallonnements lointains, reposants et verts, et l’étang de Hendon qui luit entre les pentes.
Quand il eut grimpé jusque-là sans hâte, fouettant les herbes de sa badine, M. Ripois s’assit sur le tertre et regarda autour de lui.
La matinée était ensoleillée et fraîche, et, sur cette hauteur, il recevait en plein visage une brise vivifiante et pure, une de ces brises qui vont de colline en colline sans jamais descendre dans les bas-fonds. Il respira profondément, ferma les yeux en tendant la figure au soleil, puis les rouvrit tout grands pour jouir de tous ses sens à la fois, et la douceur du printemps anglais le pénétra pour la première fois. Ce n’était pas la vraie campagne ; à ses pieds passait la route de Hendon, sillonnée de tramcars électriques et d’automobiles ; un peu plus loin, une ligne de chemin de fer s’allongeait, d’où venaient des soufflements de locomotives et des bruits de tampons choqués ; mais tout cela ne l’offensait pas, au contraire ! C’était une sorte de transition qui lui rappelait la ville et l’empêchait de se sentir dépaysé, tandis que le décor lointain de pentes vertes et d’eau miroitante le flattait comme un spectacle étalé pour lui.
La brise douce lui soufflait en pleine figure ; le soleil semblait chuchoter des paroles magiques à tous les pores de sa peau ; le vert vivant de l’herbe était un délice, après les pierres grises de la cité ; enfin l’isolement et le demi-silence, l’hospitalité libre du champ, frappante au sortir des rues sans asile – toutes ces choses l’émurent étrangement.
Il se souvint du café de Greek Street, des matins maussades dans une chambre en désordre et qui sentait mauvais, de la figure qu’avait Marcelle en se réveillant : sa peau luisante, ses traits bouffis barrés de mèches noires, et il s’étira en respirant profondément, comme un prisonnier délivré.
Cette impression de délivrance et de contentement fut si forte qu’il se dit, en songeant à la vie qu’il venait de quitter :
« Sapristi ! il faut que ç’ait été moche, tout de même ! »
Des détails lui revinrent à la mémoire, des détails qui ne l’avaient guère choqué sur le moment et qui maintenant lui paraissaient curieusement répugnants. Il releva de nouveau la figure pour jouir du soleil, étendit les bras et demeura quelques secondes ainsi, les bras ouverts, le cœur gonflé d’un désir vague, comme s’il attendait que quelque chose vînt sur sa poitrine et entrât en lui.
Quelque chose… Quelque chose de pur et de frais comme une boisson qui le contenterait jusqu’aux mœlles.
Quand il referma les bras, son désir se précisa : ce qu’il voulait, c’était une femme tout contre lui. Et pourtant c’était aussi quelque chose d’autre et de plus. Une femme… Elle serait là, appuyée sur son épaule, et ils jouiraient ensemble de la brise et du soleil. Entre eux, il y aurait une entente mystérieuse qui compterait plus que l’amour charnel et qui se satisferait en caresses innocentes, en pressions de mains, en contacts fugitifs, en regards… Elle serait… Il tenta de se figurer comment elle serait ; mais l’effort lui parut bientôt inutile et vain ; il pressentait que ce qui importerait par dessus tout, ce serait cette chose sans nom qui ne ferait pas partie d’elle et qui émanerait d’elle pourtant, et qui seule pourrait le rassasier.
Et voici que, de nouveau, il étendait les bras dans le vide, en fermant les yeux, plein d’un attendrissement sentimental.
Quand il rouvrit les yeux quelques instants plus tard, ce fut pour voir quelqu’un qui venait de son côté et allait passer devant lui : une femme, qui tenait un livre à la main. Ses bras retombèrent et il se sentit ridicule ; pourtant il la regarda au passage d’un air de défi.
Une jeune fille… Elle avait des cheveux couleur de cuivre, des traits presque enfantins et une poitrine lourde de femme. Ses yeux se détournèrent vers M. Ripois et s’attardèrent une seconde, puis elle gagna la route en pente, qu’elle descendit à longues enjambées.
Elle devait être cachée derrière les arbres. Il rougit un peu en songeant qu’elle l’avait vu depuis qu’il était là. Il se dit à haute voix, avec un rire :
« Tu as eu l’air d’un imbécile, mon garçon ! »
Mais, quelques minutes plus tard, il n’y pensait plus et, couché sur le dos, sifflait des airs de romances.
Au bout de quelques jours, M. Ripois commença à songer à l’avenir et à peser des projets. Il avait assez d’argent pour vivre plusieurs mois, du linge, des vêtements de bonne coupe. Non seulement il se rendait compte qu’il serait peu sage d’attendre que cet argent fût en partie dépensé avant de regarder autour de lui, mais, après cette longue paresse veule, il éprouvait un désir réel d’activité.
Il réfléchissait. Chercher une nouvelle situation dans un bureau serait long, plus difficile encore qu’auparavant, et s’il réussissait, probablement peu avantageux. Il pouvait – se disait-il – faire mieux que cela ; et le désir lui venait de rester son propre maître, et que son travail ne profitât qu’à lui.
Les projets vagues qu’il avait remués autrefois de façon platonique lui revinrent à l’esprit. Un bureau… Un petit bureau quelque part, peut-être bien dans un des quartiers du Nord, où il se sentait à l’abri des rencontres fâcheuses… Quand il passait de là aux affaires auxquelles ce bureau servirait, son cerveau ne lui fournissait encore aucune idée nette ; mais il avait une confiance infinie en ses propres ressources, et il se voyait déjà assis là, alerte, lucide, tramant contre le monde du dehors des complots ingénieux. Sans doute, il ne fallait pas compter que l’argent viendrait tout de suite ! En attendant…
Il s’était arrêté là un instant, les sourcils froncés, et une idée surgit d’elle-même, une idée brillante et si naturelle qu’il s’étonna de ne pas l’avoir eue plus tôt ! Eh ! Parbleu ! En attendant que les affaires qu’il allait entreprendre devinssent profitables, il donnerait des leçons de français ! C’est l’ultime avatar des Français submergés dans Londres et de bien des Belges et des Suisses, cuisiniers ou bacheliers, et la miraculeuse force de résistance de l’intellect britannique peut seule expliquer que les efforts disparates de tous ces maîtres n’aient pas encore implanté parmi les classes moyennes du Royaume Uni une langue à part, curieuse de syntaxe et d’accent. Mais M. Ripois n’eut pas plutôt formé ce dessein qu’il perçut en même temps ce qu’il conviendrait de faire pour se distinguer de tous ces gens-là et utiliser au mieux ses avantages.
Quelques jours lui suffirent à se renseigner, chercher et faire un choix. En moins d’une quinzaine, il était installé.
Son bureau était situé dans Finchley Road, qui est une avenue bordée de magasins riches, au centre d’un quartier de haute bourgeoisie. La foule, à certaines heures de la journée, y est presque aussi compacte que dans le West End, et plus uniformément élégante ; elle ne comprend que peu d’hommes, la plupart de ceux-ci étant occupés dans la Cité ; mais les femmes et jeunes filles de Hampstead, Saint-John’s Wood et autres districts environnants, qui ont généralement de l’argent et des loisirs, trouvent là, plus près de chez elles, presque tout ce qu’elles pourraient trouver dans Oxford Street ou Regent Street en fait d’étalages séduisants et d’occasions de dépense.
Le bureau de M. Ripois est au premier étage, au-dessus du magasin d’un marchand de musique. Il s’est dit :
— Des douzaines de femmes entrent dans cette boutique tous les matins, sans compter celles qui passent. Je m’arrangerai pour qu’elles voient ma carte ou qu’elles entendent parler de moi. Je les vois d’ici, ces femmes ! Elles veulent toutes savoir le français ou en avoir l’air, parce que c’est bien porté. Et elles ont de l’argent…
Il est renversé dans son fauteuil, devant un grand bureau semé de papiers et de livres disposés en îlots, sans désordre. Il attend patiemment les élèves qui ne viennent pas encore et, pour tuer le temps, il feuillette à gestes indolents, avec une nuance de dédain, les livres neufs qui se trouvent devant lui : un Racine, un Victor Hugo, plusieurs Bourget, et une grammaire. Le Racine et le Victor Hugo sont des certificats de haute instruction classique, la grammaire signifie que les débutants ne seront pas négligés ; et les volumes de M. Paul Bourget montreront aux élégantes jeunes filles et jeunes femmes de Hampstead et Saint-John’s Wood que l’on se propose de leur enseigner ici le véritable français de luxe, le français des salons et des théâtres.
Mais M. Ripois ne repose pas toute sa confiance en ces livres ; il compte surtout sur l’attraction que doivent exercer sa personne et son nom. Précisément, ses cartes viennent d’arriver ; il en a inséré une sur-le-champ dans le cadre couleur bronze, à la fois frappant et discret, qui vient d’être fixé à côté de la porte de la rue, et dans son bureau, il en étudie maintenant une autre, la tenant loin de lui, le bras tendu, et se répétant sur tous les tons le nom qu’elle porte :
— Raoul Cadet-Chenonceaux.
Voilà ! Raoul Cadet-Chenonceaux ! De tous les détails de son installation ce fut celui qui lui donna le plus de mal : un nom à trouver, le nom qu’il fallait ; mais il est content de celui qu’il a finalement choisi. Longtemps il a hésité : un « de » aurait fait bon effet, évidemment ! Pourtant le nom double est aussi sonore, avec une nuance de réserve en plus ; et déjà l’imagination fertile de M. Ripois échafaude un récit qui pourra être fait à mots couverts, très simplement, le récit d’une longue querelle de famille, d’une branche cadette persécutée et déshéritée qui renonce aux biens et aux titres, mais conserve l’orgueil du nom.
— Raoul Cadet-Chenonceaux !
Dans le coin supérieur gauche, un écusson porte une couronne et les lys de France. En bas, c’est son adresse, et de l’autre côté, en caractère menus, très distingués :
« Leçons particulières de langue
et de littérature françaises »
Maintenant, il n’a plus qu’à attendre. Déjà les passants ont remarqué le cadre couleur bronze qui fait ressortir le rectangle de fin bristol, le nom superbe, et l’écusson aux lys de France. Il les devine – des femmes probablement – se montrant la carte l’une à l’autre, impressionnés ; le personnel du magasin de musique sis au rez-de-chaussée, interrogé, n’aura que des éloges à faire de sa haute compétence, de son honorabilité et de ses manières. Le personnel du magasin de musique ne manquera jamais de le recommander chaudement : il a veillé à cela !
Enfin, il a fait insérer une annonce dans quelques journaux bien lus, et il se prépare à envoyer dans Hampstead et Saint-John’s Wood plusieurs centaines de cartes. Sa carte ; rien de plus ; sous enveloppe fermée naturellement, d’où le nom, l’écusson et la mention discrète des leçons émergeront sans importuner, comme une politesse.
Les vêtements qu’il possédait déjà étaient suffisants, même élégants, pour Amédée Ripois ; ils ne suffisent plus du tout à Raoul Cadet-Chenonceaux, que sa naissance apparentait mystérieusement aux plus grandes familles de France. Il s’en est donc fait faire d’autres chez un excellent tailleur et s’étudie à les porter en jeune noble, dans un style à la fois recherché et sobre.
Le bureau bien placé, le nom, le style : il a eu tout cela à bon compte, car il ne paye son loyer qu’à la fin de chaque mois, et le mobilier est aussi payable en un an, par mensualités ; de sorte que, si les affaires ne marchent pas, il lui suffit de laisser la clef sur la porte et de s’en aller… Moyennant quelques guinées de dépense immédiate, le voilà installé, presque lancé !
Sur ses capacités de professeur, il n’éprouve aucune inquiétude : il sait le français, n’est-ce pas ! Et si, par hasard, quelque erreur se glisse dans son orthographe ou sa syntaxe, est-il vraisemblable que ses élèves s’en apercevront ?
Ses élèves… Assis devant son grand bureau semé de livres, il lisse sa moustache d’un geste nouveau, moins faraud qu’autrefois, plus grave. Mais, lorsqu’il cherche à se figurer qui elles seront – c’est toujours à des femmes qu’il songe, – il redevient tout pareil au petit employé gaillard qui descendait Charing Cross Road en se dandinant, rêvant de rapines galantes. Il manie négligemment un livre de Bourget ; puis reprend en main sa carte de visite et pense qu’un nom comme celui-là devrait le servir auprès des jeunes bourgeoises naïves.
— Des fois, se dit-il, s’il y en a qui sont jolies filles !
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