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Chapitre 17

Son premier élève ne fut pourtant qu’un jeune garçon. Il entra un matin dans le bureau de Finchley Road, s’enquit du prix des leçons et finit par confier à M. Ripois le soin de le préparer pour le français à un examen encore assez éloigné. Fils de parents riches, suffisant et plutôt stupide, il était évidemment habitué à mépriser ses maîtres ; mais le nom qu’il avait lu à la porte de la rue l’avait impressionné, et les façons hautaines et presque indifférentes du porteur de ce nom l’impressionnèrent encore plus. Il paya douze leçons d’avance et vint régulièrement.

Quelques semaines plus tard il avait, en se vantant auprès de familles amies d’un professeur si bien né, procuré d’autres élèves à M. Cadet-Chenonceaux. Celui-ci sut leur donner toute satisfaction, en étudiant élégamment avec eux la grammaire, les classiques, ou les livres de Paul Bourget, selon leur âge et leurs désirs.

L’été s’avançait. Les arbres des avenues de Hampstead verdoyèrent ; les jardinets qui précédaient les villas s’ornèrent de parterres multicolores et les femmes, qui n’avaient pas abandonné ces districts presque champêtres de Londres, adoptèrent pour leurs promenades une tenue de vacances : robes simples de toile claire, grands chapeaux de paille rustique, cous et bras nus, dorés de soleil.

Autant l’hiver précédent avait été pour M. Ripois sordide en tous points, autant cet été lui parut éclatant et frais, et le plaisir du contraste dura longtemps. Il quittait son bureau l’après-midi d’assez bonne heure et retournait vers Cricklewood à pied. Les rues droites et larges, bordées de grilles, les maisons riches derrière lesquelles l’on devinait des jardins soignés, des pelouses au gazon dru – il promenait les yeux sur tout cela en passant, sans amertume, presque sans envie, comme s’il se fût trouvé maintenant plus proche des classes qui vivaient dans l’aisance et les loisirs.

Lorsque de jolies domestiques, postées derrière une grille ou promenant des enfants dans la rue, lui adressaient des regards familiers, il lui arrivait de continuer son chemin sans même se retourner, dédaigneux. Puis ces regards lui revenaient plus tard à la mémoire, et il se sentait troublé, mordu d’un désir vague ; mais toujours son désir lui parlait d’amours plus distinguées que celles-là, et plus rares.

Un soir qu’il avait descendu paresseusement la route de Hendon, pour jouir de la dernière heure de soleil, il s’arrêta quelques secondes au pied de l’avenue qui escalade Dollis Hill pour contempler les trottoirs inachevés et les quelques villas du sommet. Le tertre sur lequel il s’était assis un matin, quelques semaines auparavant, semblait occupé, car il pouvait y distinguer une silhouette à moitié couchée, marquée de deux taches blanches. Comme il regardait, la silhouette se redressa, M. Ripois vit qu’une des taches était sa figure et l’autre un livre ouvert qu’elle tenait à la main. Cela lui rappela la jeune fille qui avait passé devant lui le matin dont il se souvenait, et un instinct lui dit que c’était elle.

« Elle n’était pas vilaine ! » songea-t-il, et il se mit à monter l’avenue lentement.

Deux ou trois fois il s’arrêta pour regarder le paysage d’alentour, en flâneur, et quand il reprenait sa marche il voyait l’inconnue devant lui, au sommet de la butte, assise, s’étayant d’une main au tertre et regardant de son côté, immobile. Lorsqu’il se fut rapproché, il perçut que c’était bien lui qu’elle regardait, et, après avoir fait quelques pas encore, il distingua ses cheveux couleur de cuivre, ses traits, et les yeux qui le fixaient, des yeux étonnamment clairs et hardis.

Presque gêné, il fit halte de nouveau et se retourna vers le bas de la pente ; puis il recommença à monter et, quand il fut arrivé à sa hauteur, il la regarda à son tour fixement. Elle ne manifesta aucun embarras et ne détourna pas les yeux. Un instant surpris, M. Ripois retrouva peu à peu son assurance et sourit d’un air fat. Ce sourire la laissa sérieuse et immobile. Sans que son regard direct défaillît, elle dit d’une voix égale :

— Vous pouvez vous asseoir aussi sur le tertre si vous voulez.

Il s’assit, tourné vers elle, ne sachant que penser de cette invite ; et presque aussitôt elle lui demanda :

— Est-ce la première fois que vous revenez ici depuis l’autre matin ?

Jugeant plus élégant de ne pas se rappeler, il répondit :

— Quel matin ?

— Celui où vous tendiez les bras vers le soleil.

M. Ripois se souvint de son geste sentimental et rougit jusqu’aux tempes ; aussitôt après, il voulut prendre sa revanche de cet accès de pudeur et, se retournant vers sa voisine, il la dévisagea. Elle dit :

— Moi, je suis venue ici tous les jours.

Ses yeux gris, lumineux et impudiques, au regard direct, ajoutaient que c’est lui qu’elle avait tous les jours attendu. Elle avait un visage ferme et plein, des traits encore indécis, un profil net, mais peu marqué, qui lui donnait l’air très jeune, de sorte que toutes ses hardiesses ne semblaient guère qu’une simplicité extrême et que sa poitrine lourde de femme frappait comme une précocité.

M. Ripois la considéra quelques secondes, puis détourna la tête et regarda l’étang de Hendon qui luisait au loin ; il se sentait déconcerté comme devant une énigme ; mais, en même temps, il goûtait l’inattendu de cette aventure qui tenait du romanesque et presque du mystère.

Le soir descendait, enveloppant le sommet de la butte de paix recueillie ; au bas de la pente, les bruits de la route de Hendon et de la ligne de chemin de fer voisine semblaient curieusement distants et vulgaires, comme la rumeur d’un autre monde vu de haut. Entre M. Ripois et la jeune fille assise à côté de lui l’isolement de la colline mettait un lien subtil. Il demanda en souriant légèrement, avec un dernier vestige de fatuité :

— Comment saviez-vous que je reviendrais ici ?

— Je ne savais pas. Je me demandais…

— Si j’avais su, fit-il lentement, je serais revenu plus tôt.

De nouveau, le soir fit plusieurs pas à travers le silence et se rapprocha, apportant une simplicité mystique. Cette rencontre, leur abord immédiat, les paroles qu’ils avaient échangées, tout cela parut naturel et inévitable… Le fracas d’un tramcar électrique monta jusqu’à eux et retomba comme une vague, et une brise commença à souffler, la brise fraîche qui court devant la nuit. M. Ripois s’en emplit les poumons, et brusquement sa gêne se dissipa. Il lui vint une curiosité avide de savoir qui était cette jeune fille, ce qui la rendait différente des autres, et pourquoi, après l’avoir vu une seule fois de loin, elle était revenue sur la butte l’attendre tous les jours. Les questions qu’il lui posa furent simples et directes, comme l’avaient été ses paroles à elle, et elle y répondit sans s’étonner.

Elle habitait à Cricklewood aussi, avec un oncle et une tante, ses parents étant morts. Ils n’avaient pas de domestiques, seulement une femme de ménage qui venait le matin, de sorte qu’elle aidait à tenir la maison ; en dehors de ces soins, tout son temps restait libre, et elle le passait surtout à lire et à se promener. Quand elle eut dit cela, elle parut se demander si elle n’avait rien oublié, et ajouta après coup :

— Mon oncle… Il est aveugle !

Et, après un silence :

— C’est votre tour, maintenant ; parlez-moi de vous.

En quelques phrases, presque avec humilité, M. Ripois dit qui il était et comment il vivait. Il ne parla ni du nom sonore sous lequel il était connu dans Finchley Road, ni de l’écusson au lys de France : cela eût été, il le sentait confusément, déplacé et inutile.

Ensuite ils se turent tous les deux : le soir avait passé, la nuit venait, que perçaient des lumières nombreuses et serrées du côté de Londres, éparses vers le nord.

Ce fut le silence.

— Pourquoi… – il parlait bas et la regardait à travers l’ombre – pourquoi êtes-vous revenue tous les jours ?… Êtes-vous contente que je sois revenu aussi ?

Elle fit oui de la tête.

— Pourquoi.

— C’est quand vous avez tendu les bras l’autre matin… Je vous avais vu vous asseoir, mais je ne faisais pas attention à vous. Il faisait si beau et si clair, après les pluies ! Je me rôtissais la figure au soleil, comme vous, et j’étais si contente que j’avais envie de rire et de chanter ; et puis, comme je regardais de votre côté, sans y penser, j’ai vu que vous tendiez les bras devant vous, et il m’a semblé qu’à ce moment-là vous deviez sentir la même chose que moi, et que c’étaient mes gestes que vous faisiez. C’était… Je vais vous dire ce que je sentais : c’était comme quand on a envie de quelque chose dont on ne sait pas le nom… Nous étions tous les deux seuls ici, comme maintenant, et cela m’a rappelé des histoires que j’avais lues dans les livres, toutes sortes d’histoires que je vous raconterai plus tard, qui parlent d’une foule de choses merveilleuses. Je les avais lues sans y croire, en me disant qu’il ne viendrait jamais rien de pareil de mon côté. Et puis ce matin-là, avec le soleil et le vent qui soufflait, qui paraissait venir de très loin, et vous qui étiez là tout près de moi, sans me voir et qui tendiez les bras…, je… C’est difficile à expliquer… Il m’a semblé que tout ce que j’avais lu et ce à quoi j’avais souvent pensé, qui était bien plus beau que ce qui arrive, ce n’était pas impossible après tout et que vous deviez y croire comme moi ! Et j’ai été subitement certaine que nous nous retrouverions.

La tache blanche de sa figure dans l’ombre, ses cheveux fauves, ses yeux gris qui brillaient de foi lorsqu’elle parlait du monde des choses merveilleuses, dont elle-même semblait en vérité brusquement issue, cette simplicité enfantine et ce corps de femme, mûr et fort, M. Ripois ne dégagea de tout cela qu’une impression d’étonnement et de prodigieuse aubaine.

— D’où sort-elle ? se dit-il. Il n’avait jamais rencontré personne qui lui ressemblât. Une jeune fille qui sortait seule dans les rues sans rendre de comptes à personne et faisait ce qu’elle voulait la moitié de son temps ! Sa candeur et ses idées romanesques étaient également surprenantes. Un instant il se demanda : – Elle ne se moque pas de moi, au moins ? – mais il ne pouvait douter sérieusement de sa sincérité. Non ! C’était un coup de chance, la faveur nouvelle d’une Providence, qui s’était, en somme, souvent montrée bonne fille envers lui. L’amoureuse distinguée et rare qu’il avait souhaitée confusément venait à lui, poussée par le destin mystérieux.

Attendri, il lui prit la main. Il s’imaginait presque qu’elle allait encore révéler là une naïveté peu usuelle ; mais elle se laissa attirer et reçut son baiser sur les lèvres le plus naturellement du monde. Seulement son regard restait fixe et lointain, comme si elle cherchait quelque part une réponse à la question de son cœur : et, quelques instants plus tard, elle demanda à voix basse :

— Vous croyez que c’est cela ?

— Quoi, cela ?

— Ce que nous attendions tous les deux l’autre matin ! Depuis je suis revenue ici tous les jours, et j’étais sûre que vous reviendriez aussi. Je voulais vous voir, naturellement, et aussi vous parler, vous parler de toutes sortes de choses dont je n’ai encore pu parler à personne ; mais… je ne sais pas au juste ce que j’attendais. Vous croyez que c’est cela ?

— Bien sûr ! fit M. Ripois avec un sourire, et il l’embrassa de nouveau.

Elle parut écouter : puis sa figure changea. La réponse était venue sans doute, lui disant que c’était bien cela qu’elle avait attendu.

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