‹ Monsieur Ripois et la NémésisChapitre 18 sur 29 · Chapitre 18

Chapitre 18

Ella ! Quand il lui avait demandé son nom, elle lui avait répondu :
— Ella… Mon vrai nom, c’est Ellaline ; mais tout le monde m’appelle Ella.

Ellaline… Ella… M. Ripois se répéta ce nom plusieurs fois à demi-voix, le trouvant joli et distingué ; et, tout à coup, une idée gaillarde lui traversa l’esprit. C’était toute une collection qu’il se faisait là ! Voyons ; il y avait eu… Il se remémora leurs noms à toutes, ces petites Anglaises qu’il avait tenues dans ses bras ; avec leurs noms, d’autres souvenirs lui revinrent : leurs figures, des détails intimes ; et il se caressa la moustache dans l’ombre en dissimulant un sourire. L’idée lui plaisait : elle faisait de lui, Amédée Ripois, le séducteur crâne des romances, le garnement bien-aimé, le Français pittoresque qui s’en va à l’aventure à travers des pays barbares, abandonnant derrière lui les cœurs moissonnés…

Celle-ci pourtant était différente des autres. Romanesque… C’est le seul mot qu’il pût trouver en y songeant ; mais ce mot ne paraissait pas tout exprimer. Elle avait des ignorances et des naïvetés risibles, et avec cela des élans d’imagination, des inventions riches et bizarres, qui le laissaient un peu ironique sans doute, et souriant d’un air supérieur, mais étonné. Et, physiquement aussi, elle était différente des autres.

Ils se retrouvaient le soir et s’en allaient d’ordinaire le plus loin possible des maisons vers Neasden, Dollis Hill ou Golders Green. Tout en longeant les haies ou les grilles, M. Ripois la regardait, parfois franchement, parfois à la dérobée. Elle marchait des hanches, superbement ; sur son cou plein et fort, sa tête se tournait d’un côté, puis de l’autre, en mouvements lents et délibérés, comme si elle tenait à tout voir : les terrains vagues que la nuit couvrait de mystère, le ciel profond, la ligne lointaine des collines qui n’avait pas encore disparu tout à fait. Ses cheveux fauves lui tombaient au travers du front de droite à gauche, en diagonale : elle portait toujours des coiffures simples, bonnets ou toques, qui se confondaient dans l’ombre avec ses cheveux ; ses vêtements semblaient mouler les lignes de son corps et lui donnaient un aspect primitif, presque animal. Il lui arrivait, tout en marchant, de tourner la tête vers lui ; et la vue de ses yeux limpides, de ses lèvres fraîches, du contour enfantin de sa figure le surprenait chaque fois.

Elle disait :

— J’ai toujours eu envie d’aller dormir dans un endroit où il fasse vraiment nuit.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Voici. J’ai toujours habité Londres, et, dans les villes, il ne fait jamais vraiment nuit. Il y a presque toujours du bruit d’abord, des bruits de ville, et, même quand le bruit cesse, il y a encore les lumières et les maisons. La vraie nuit, ce serait là où il n’y aurait que des bruits d’arbres et de bêtes, loin des choses fabriquées… Où nous sommes maintenant, ce n’est plus tout à fait la ville, et ce n’est pas la campagne non plus ; alors, entendez-vous la nuit qui essaie d’être tranquille comme elle voudrait, et toujours il vient un bruit… tenez ! un sifflet de locomotive… ou le tramcar qui passe… ou une voix… un bruit rageur qui dérange tout et voilà la pauvre nuit, patiente, qui recommence !

« C’est d’avoir lu tant de livres, songeait M. Ripois, qui lui fait raconter des choses comme ça ! »

Un soir, ils étaient montés par Frognal jusqu’au sommet de Hampstead Heath, et s’étaient assis là, tournés vers le nord. Devant eux, la pente descendait vers Golders Green, nue d’abord, puis semée de brousses et de taillis. Sur les bancs épars, des couples enlacés s’alanguissaient ; l’on devinait dans l’ombre tous leurs gestes tendres : des bras pressant des tailles, des têtes de femmes qui s’abandonnaient sur des épaules d’hommes, les visages rapprochés et confondus.

M. Ripois prit Ella par les épaules et la serra contre lui. Elle se laissait aller. Quand il se pencha, elle releva d’elle-même la figure et lui offrit ses lèvres comme un dû ; il l’embrassa longuement, puis ils se détournèrent un peu sans se séparer et restèrent muets et immobiles dans l’obscurité. Il regarda les autres bancs, les autres couples, et il lui vint, une fois de plus, une impression aiguë, presque triomphante, de curieuse aventure d’amour, de conquête.

Il se dit : « Je vis ! Je vois toutes sortes de choses… Me voilà, moi, un Français, en train de filer le parfait amour avec une petite Anglaise, dans un coin perdu de Londres, au clair de lune, comme les naturels du pays ! » Et il lui sembla que c’était là quelque chose d’exotique et de rare.

— Je venais souvent ici, dit Ella, avant que nous nous soyons rencontrés, parce que, de tous les endroits que je connais, c’est celui d’où l’on voit le plus loin. Je m’asseyais sur un banc comme celui-ci, mais toute seule, et je regardais, je regardais, je regardais… Au bout de ce que l’on voit, il y a une ligne de collines qui paraissent très loin, à cause de la brume ; je regardais, je regardais en songeant à ma vie et aux choses qui ne faisaient pas partie de ma vie auxquelles je n’aurais pas su donner de nom, et que je désirais tant ; et toujours il me semblait que ces choses-là, les choses qu’on lit ou qu’on imagine, les belles choses impossibles dont on a si grande envie, m’attendaient juste de l’autre côté des collines. Je fermais les yeux et je m’imaginais moi-même descendant l’autre versant de ces collines, qui était tout différent de ce côté-ci et beaucoup plus beau, beaucoup plus beau… C’était comme si j’entrais dans un monde tout neuf, superbe, avec des forêts et de l’eau courante, un monde où je sentais que tout serait possible, que tout était vrai, tout ce que j’avais rêvé. Je descendais la pente presque en courant, si contente et tendant les bras d’avance… Tendant les bras, comme vous. Vous vous rappelez ?

Il fit oui de la tête et l’attira de nouveau. En s’abandonnant elle lui dit à voix basse, les yeux grands ouverts et tournés vers lui :

— Maintenant, je n’ai plus besoin de m’en aller, cher ! Le monde merveilleux est venu de ce côté-ci des collines.

Un peu plus tard, ils descendirent vers les taillis et s’y enfoncèrent. Derrière un bouquet d’arbres sous lequel poussaient des fougères, M. Ripois s’agenouilla brusquement, entraînant Ella, qui se laissa tomber avec un rire. Dans l’obscurité plus épaisse, à moitié cachés par les fougères, ils s’enlacèrent de nouveau, échangeant des baisers et des étreintes. Ella s’allongea parmi les feuilles, la figure tournée vers le ciel, et, quand M. Ripois se pencha sur elle avec des caresses hardies, elle n’eut pas un geste de défense, mais lui passa un bras autour du cou, en fermant à moitié les yeux. Il se reput de sa bouche, de la chair de son visage, et de son cou, du contact de son corps étendu, osant, puis promenant les yeux autour de lui, en regards furtifs, saisi de crainte ; sous ses lèvres et ses mains ardentes, elle restait immobile, pâmée et candide, et il finit par la prendre dans ses bras et par demeurer immobile lui aussi.

— Comme j’étais sotte ! dit-elle ; et sa voix le fit tressaillir. Comme j’étais sotte et comme on se trompe souvent ! Je m’imaginais que les Français parlaient beaucoup, surtout en faisant l’amour, et qu’ils parlaient comme dans les livres : vous savez, les déclarations et les choses tendres si joliment dites. Et voici que, depuis que nous nous connaissons, vous ne m’avez pas dit une seule fois que vous m’aimiez, ni comment vous m’aimiez. Mais vous n’avez besoin de rien dire, cher cœur ; je sais bien que nous sentons la même chose, qu’il n’y a rien qui compte vraiment pour vous comme pour moi, sauf que nous nous aimons, que nous le savons bien et qu’il vaut mieux ne pas en parler avec des mots qui ont déjà servi à d’autres, parce que les autres n’ont pas aimé comme nous.

— Oui, répondit M. Ripois dans un souffle. C’est bien cela !

Et le silence de la nuit lui parut étrangement solennel. Il prit la main d’Ella dans la sienne, chastement et, de nouveau, ils restèrent muets et immobiles. Elle le regardait, les yeux tout grands, comme si elle voyait en lui tout ce qu’elle avait attendu et désiré : le beau prince de ses rêves de petite fille, le galant romanesque et tendre de sa puberté, chevaleresque, pur, le cœur plein d’un amour féerique, immortel.

M. Ripois la regardait aussi, puis relevait les yeux vers les taillis qui les entouraient et les sentiers où passaient des ombres. Il songeait :

« Rien à faire ici ! Il faudra que je l’emmène ailleurs ! »

Et encore :

« Je crois qu’elle ne fera pas d’histoires ! »

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