Chapitre 19
Un soir, comme il parlait à Ella du logement qu’il occupait et où il ne se trouvait qu’à moitié bien, elle lui dit vivement :
— Vous pourriez habiter chez nous, si vous vouliez ! Nous avons deux chambres vides ; elles étaient louées autrefois, mais nous avons eu des ennuis avec les derniers locataires et, depuis, nous n’en avons pas pris d’autres.
— C’est une bonne idée, cela ! répondit M. Ripois.
Mais presque aussitôt il se méfia. S’installer chez elle, faire la connaissance de sa famille, ce n’était peut-être pas prudent pour un garçon avisé et jaloux de son indépendance. Mais Ella tenait à son projet.
— C’est ma tante qui est supposée s’occuper de cela, dit-elle ; mais, au fond, c’est moi. Je me charge de la décider en cinq minutes à louer ces chambres-là une fois de plus, ou une seule chambre, si vous préférez. Nous n’avons pas besoin de dire que nous nous connaissons. Au contraire ! Je mettrai un écriteau à la fenêtre, et vous direz que vous l’avez vu en passant et que vous voulez voir les chambres. C’est moi qui vous les ferai voir !
L’idée l’amusait, lui paraissant piquante et romanesque. Elle regardait M. Ripois avec des yeux brillants.
— Et puis, fit-elle plus bas en se penchant vers lui, nous serons plus souvent ensemble, et ce sera presque comme si nous étions seuls. Je vous l’ai dit : mon oncle est aveugle ; et ma tante… elle n’a d’yeux que pour lui !
« Pour une petite jeune fille innocente, songea M. Ripois avec un sourire, elle est cynique ! Après tout, qu’est-ce que je risque ? »
Il se rendait fort bien compte des avantages que cette cohabitation présenterait pour lui et se laissa persuader de bonne grâce.
Quelques jours plus tard, il suivait une petite rue tranquille de Cricklewood, lisant les numéros des maisons à la dérobée. Lorsqu’il eut atteint le numéro qu’il cherchait, il s’arrêta quelques secondes, feignant d’étudier l’écriteau appendu à la fenêtre du rez-de-chaussée ; puis il sonna. Ce fut Ella qui lui ouvrit la porte, serrant les lèvres pour ne pas rire.
— Peut-on voir les chambres que vous avez à louer ? demanda-t-il gravement.
— Certainement… monsieur !
Ils montèrent ensemble au premier étage ; elle le fit entrer dans une chambre, prêta l’oreille un instant sur le palier, puis entra à son tour et se jeta à son cou.
— Voici votre chambre, mon amour ! lui dit-elle, doucement.
Et plus haut :
— Est-ce qu’elle vous plaît ?
Il regarda autour de lui : un papier clair aux murs, le plancher couvert de petits tapis et de nattes curieusement alternés, un fauteuil profond, sur la cheminée deux potiches et des bronzes japonais. Aucun des logements divers qu’il avait connus n’était aussi joli ni aussi propre ; aucun n’avait révélé le même soin tendre dans les détails : rideaux blancs sans un trou ; au dos du fauteuil, un coussin de soie brodée ; un cendrier sur la table ; d’avance une atmosphère d’intimité, de bienvenue.
Quand ses yeux revinrent vers Ella, il vit qu’elle était rose et presque émue et que ces préparatifs avaient été pour elle une tâche douce, l’accomplissement de son devoir immémorial de femme amoureuse. Il ne répondit pas à sa question ; mais la prit de nouveau par la taille et l’attira contre lui.
Presque aussitôt, elle se dégagea et dit à voix haute, gravement :
— C’est sept schillings six pence par semaine, tout compris ; et maintenant – elle se mit un doigt sur les lèvres et rit des yeux – je vais chercher ma tante.
Sa tante était une femme de quarante-cinq ans, au visage à la fois curieusement ridé et jeune, où s’ouvraient des yeux distraits. À toutes les phrases de sa nièce ou de M. Ripois, elle hocha la tête et sourit complaisamment. Il retenait cette chambre ? Très bien ! très bien ! On lui servirait son breakfast tous les matins à l’heure qu’il désirerait. Cela dit, elle n’écoutait déjà plus, les yeux vagues, et finit par quitter la pièce sans bruit.
Ella le reconduisit à la porte.
— À ce soir ?
— À ce soir.
Il s’en alla vers Finchley Road en se disant :
— Drôles de gens ! Mais je crois que je serai bien !
En vérité, c’étaient de drôles de gens. Il habitait dans leur maison depuis une semaine à peine que déjà il se sentait tout à fait à son aise, installé là en familier et pourtant intrigué à chaque instant par l’étrangeté de leurs personnes et de leurs habitudes.
Vue là, dans le milieu où elle avait grandi, Ella cessait de paraître surprenante ; on comprenait qu’elle n’avait pu que devenir ce qu’elle était : tige droite poussée d’un seul jet dans le sol libre. M. Ripois se souvint de ce qu’elle lui avait dit un jour : « Mon oncle est aveugle, et ma tante… elle n’a d’yeux que pour lui ! » Les mains de l’aveugle n’avaient pu que toucher dans l’ombre la tête aux cheveux sans couleur et la sentir monter d’année en année ; deviner les contours de la figure ferme et des épaules vigoureuses, puis revenir se poser sur les bras de son fauteuil pour ses longues immobilités de prisonnier. Et quant à celle qui voyait… elle n’avait d’yeux que pour lui.
Cet homme et cette femme inspiraient à M. Ripois une curiosité si vive qu’en leur présence il oubliait presque Ella. Lorsqu’il revenait de son bureau, le soir, il entrait dans la pièce du rez-de-chaussée où se tenait l’aveugle ; celui-ci écoutait un instant, reconnaissant son pas et lui souhaitait le bonsoir d’une voix lente. Ensuite ils restaient silencieux tous les deux, assis en face l’un de l’autre.
De temps en temps l’aveugle demandait :
— Est-ce qu’il fait nuit ?
— Pas encore.
Ella apportait le thé, qu’ils prenaient ensemble ; quand elle avait enlevé les assiettes et les tasses, elle s’asseyait entre eux ; un peu plus tard sa tante venait aussi. Ils ne parlaient guère ; et quand revenait la question de l’aveugle : « Est-ce qu’il fait nuit ? » leurs regards se tournaient vers la fenêtre, et l’un d’eux répondait :
— Pas encore !
Enfin la nuit venait. L’on n’allumait pas de lumières, et, dès que la pièce était plongée dans l’obscurité, l’aveugle se transformait. Il parlait haut, posait des questions, racontait ses voyages d’autrefois, reprenait sans effort sa place de chef de famille. La venue du soir semblait le délivrer de sa carapace d’infirme humilié ; dans les ténèbres qu’il exigeait, il se sentait l’égal de tous et parlait de nouveau en homme. Seule la faible lueur de la rue entrait par la fenêtre et permettait de distinguer les silhouettes groupées entre la table et le foyer ; une silhouette d’homme qui se redressait dans le fauteuil et relevait enfin la tête après de longues heures d’amertume, deux silhouettes de femmes qui parlaient doucement ou écoutaient, les yeux grands ouverts dans l’ombre.
Elles écoutaient en se penchant un peu, et la figure d’Ella se faisait aimante et douce ; mais celle de l’autre femme s’illuminait d’un bien plus grand amour. La nuit effaçait ses rides et lui rendait sa jeunesse, comme elle rendait à l’aveugle son orgueil ; elle s’asseyait à côté de lui et parfois ils se tenaient la main.
La première fois qu’il les vit ainsi, M. Ripois eut d’abord envie de rire, puis soudain son cœur se pinça, et il resta grave et presque ému. Cette femme fanée et cet infirme, comme ils s’aimaient ! Il y avait entre eux un lien si étroit et si fort qu’Ella paraissait à côté d’eux une étrangère, libre de vivre à sa guise pourvu qu’elle ne troublât point leurs deux vies privées. Elle semblait d’ailleurs trouver cela juste et naturel, Ella, peut-être parce qu’elle se sentait capable d’un pareil amour.
Elles demeuraient ainsi, l’une et l’autre, dans l’obscurité, longtemps, immobiles comme si elles faisaient pendant cette heure le sacrifice de leurs yeux pour donner à l’aveugle sa revanche ; ensuite l’homme se levait et sortait seul. Il faisait tous les soirs la même promenade, autour d’un pâté de maisons et de jardins, fièrement, sa canne à la main, tâtonnant à peine le long des murs ; lorsqu’il faisait beau, il s’asseyait une demi-heure sur un banc, puis rentrait.
C’était sa manie orgueilleuse de ne pas tolérer de lumière, une fois la nuit tombée, dans la pièce où il se tenait, et son désir était scrupuleusement respecté. De ces veillées obscures, M. Ripois conserva longtemps un souvenir singulièrement vif et obsédant. L’ombre, les formes immobiles qui s’y laissent deviner, la voix de l’aveugle qui s’élevait, dont la fermeté virile surprenait après son long silence affaissé du jour… Quand M. Ripois sortait de cette maison dans la rue illuminée, il croyait émerger d’un monde à part, touché de surnaturel, et Ella, qui avait toujours vécu dans ce monde-là et n’y voyait rien d’étrange, lui paraissait aussi mystérieuse et difficile à comprendre, même lorsqu’il la tenait dans ses bras.
Il s’était dit à l’avance, gaillardement, qu’une fois qu’ils seraient tous les deux sous le même toit, amoureuse et hardie comme elle l’était, elle ne lui refuserait pas grand’chose ; et voici que c’était lui qui restait hésitant, presque timide. Ce n’était pas la pureté évidente d’Ella qui l’arrêtait, mais sa simplicité ; il la sentait capable d’un aveu candide devant tous, en attitudes sinon en mots, aussi dénué de honte que l’eût été son abandon. Pas grand’chose à craindre, à vrai dire, dans cette maison ! Pourtant des explications et probablement des reproches, peut-être une scène, un départ furtif… C’était toujours ennuyeux !
Il songeait à cela et se disait : « J’ai eu tort de venir habiter ici ! » Et puis, à d’autres moments, il la regardait lorsqu’elle allait et venait dans la maison, lorsqu’elle était assise près de lui, lorsqu’elle marchait à son côté dans la rue : ses cheveux fauves, ses yeux gris couleur de nuages, la fraîcheur saine de sa figure, ses lèvres pleines et toujours tendres qu’elle ne lui avait jamais refusées, son corps de femme, sa grâce forte et franche – il la suivait du regard, et quelque chose lui serrait la gorge et l’émouvait jusqu’aux mœlles.
Ce fut le hasard qui se chargea d’agir pour lui, le hasard complaisant qu’on pressent de loin et auquel on s’abandonne. Un soir que seuls ils étaient encore debout dans la maison, il advint qu’Ella monta l’escalier devant lui pour gagner sa chambre ; devant la porte de sa chambre à lui, elle se retourna avec un sourire et s’arrêta. Il la vit au haut des marches, un flambeau à la main, bien campée, forte et saine ; il vit son sourire que la lueur faible de la bougie faisait mystérieux, l’éclat hardi de ses cheveux, ses yeux tendres. Quand il la prit par la taille, il sentit la caresse franche d’un bras autour de son cou, le contact de son corps ferme, son baiser sans réserve…
Les mots qu’il lui dit, il ne put jamais s’en souvenir ; et sans doute ne dut-elle pas les entendre car elle ne répondit rien ; mais elle ne cessa pas un seul instant de le regarder. Sur ce palier de la maison silencieuse, dans la chambre où il l’attira, et jusqu’à ce que l’obscurité les enveloppât tous les deux, elle ne détacha pas les yeux du visage de l’homme qui s’emparait d’elle. C’étaient des yeux singulièrement jeunes, les yeux d’une petite fille solitaire qui avait su forger des visions avec peu de chose, et il fallut en vérité que, devenue femme, elle eût conservé ce don, car, sur le visage qu’elle regardait, elle lut assurément un monde de choses qui n’y étaient pas.
Le lendemain, M. Ripois quitta de bonne heure son bureau de Finchley Road et alla à Dollis Hill au lieu de rentrer. Il avait besoin d’être seul et de réfléchir ; mais à peine était-il au sommet de la colline qu’il vit Ella qui venait aussi. Lorsqu’elle commença à monter la pente, il se leva et l’attendit : il se sentait un peu ému et guettait son visage avec une sorte de crainte ; mais cette crainte fut vite dissipée. Elle vint à lui avec un sourire léger et des yeux encore ivres, et sa fatigue avait l’expression changeante et pathétique d’une femme que l’amour a secouée jusqu’au fond de son être et qui oscille entre les larmes et la joie. Ils s’assirent sur le tertre en se tenant par la main.
— Nous avons eu tous deux la même idée, dit Ella. Nous sommes revenus ici aujourd’hui parce que c’est ici que nous nous sommes rencontrés le premier jour.
M. Ripois hocha la tête sans répondre. Un immense nuage léger et sans contours précis, qui emplissait le ciel, formait devant le soleil un écran qui ne faisait que tamiser et adoucir la lumière ; des lueurs miroitaient et dansaient sur la surface des lames d’herbes ployées, sur les tuiles orange des toits et sur l’eau lointaine. M. Ripois contemplait distraitement ses chaussures fines, le pli net de son pantalon et ses manchettes plates. Il songea tout à coup qu’ils devaient avoir l’air quelque peu ridicules tous les deux dans leur pose sentimentale, en plein après-midi ; mais, à vrai dire, personne ne les voyait, et, quand il eut regardé Ella à la dérobée, tout ennui disparut : il lui était égal de se rendre un peu ridicule avec une jolie fille. Car c’était une jolie fille décidément ! Il la regarda encore et se souvint de ce qui s’était passé la veille.
Le premier !… Avec celle-ci, il avait été le premier, sans aucun doute possible ! À défaut d’autre signe, la maladresse ardente de son abandon le lui eût prouvé. Il en ressentait un peu de vanité, vanité mêlée à d’autres sentiments plus profonds, car il ne pouvait pas ne pas comprendre que ç’avait été quelque chose de précieux et de rare que cet abandon sans aucun calcul mesquin ni aucune arrière-pensée. Et elle s’était donnée librement, de sorte qu’il ne voyait vraiment pas de motif à scrupules.
— Grand comme quoi m’aimez-vous ? demanda-t-elle.
Il embrassa d’un geste tout le paysage que la lumière tendre baignait.
— Plus… Ah ! plus que je ne pourrais le dire avec des mots !
Elle sourit d’un air heureux. Depuis qu’ils étaient assis à côté l’un de l’autre et qu’ils se tenaient par la main, la figure d’Ella s’était rassérénée, avait repris son expression tranquille et simple. Des automobiles passaient sur la route à leurs pieds ; plus loin, une petite locomotive s’affairait bruyamment entre des hangars ; la ligne de l’horizon se perdait dans le gris léger du ciel. Elle regardait tout cela avec une sérénité d’immortelle, du haut de son grand bonheur.
— Et, demanda-t-elle encore, vous n’aviez jamais aimé comme cela ?
— Jamais ! répondit M. Ripois avec un sourire léger.
Elle ne vit aucune ironie dans ce sourire et lui pressa doucement la main.
— Moi, fit-elle, je n’avais jamais fait qu’attendre jusqu’ici, je ne savais pas ce que j’attendais et j’étais quelquefois impatiente ; mais, maintenant que je sais, je me dis à chaque instant que cela eût valu la peine d’attendre mille fois plus longtemps.
M. Ripois la regarda à son tour, cherchant à faire passer dans son regard un message de tendresse reconnaissante. Il se disait : « C’est le grand amour, cette fois ! » et il cherchait à jouer son rôle avec distinction.
— Ma chérie !… Ma bien-aimée !… Ma… ma chérie !
Ces paroles ardentes, à mesure qu’il les prononçait, l’exaltaient lui-même. Il songeait qu’il faut dire de ces choses-là quand on aime ; que ces mots échangés, des pressions de mains, des baisers et des étreintes, et des regards qu’on fait alanguis et solennels – c’est l’amour, cela ! Le grand amour des romans et des romances ! Sur les lèvres d’Ella il vit des mots semblables qui se formaient, tremblaient et s’arrêtaient là, comme si elle les jugeait trop faibles ou comme si sa force à elle l’abandonnait. Il lui prit la taille et éprouva encore le besoin d’affirmer sa possession, d’obtenir d’elle un consentement nouveau ou une promesse de consentement.
— Vous êtes à moi ? murmura-t-il. – Bien vrai ? Toujours et toutes les fois que je voudrai ? Ce soir ?
Penché vers elle, il avait demandé cela avec un sourire osé et faraud, en galant qui songe à des mignardises, mais Ella renversa la tête en arrière et ferma les yeux pour répondre :
— Je suis à vous… à vous… à vous… jusqu’à ce que la mort nous sépare.
Il reconnut la phrase solennelle du service de mariage, et ce fut comme un souffle de vent froid sur son ardeur gaie. Presque aussitôt pourtant il songea :
« Comme elle m’aime ! »
Puis :
— On dit des choses comme ça quand on aime. Bien sûr ! C’est le grand amour ! Le grand amour !
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