Chapitre 20
Seul dans son bureau M. Ripois crayonnait distraitement des chiffres sur une feuille de papier. Il se disait :
« Six élèves qui prennent deux leçons par semaine et un qui en prend trois… À une demi-couronne la leçon, cela ne fait encore que trente-sept shillings six pence par semaine. Une fois le loyer payé et les meubles !…
Ce n’était pas encore l’aisance qu’il avait espérée, et il restait indécis, se demandant s’il lui fallait augmenter le prix de ses leçons ou chercher à se procurer d’autres élèves. Même s’il parvenait à doubler leur nombre, il ne lui resterait guère, tous frais déduits, que deux cent cinquante francs par mois. – Ce n’est pas le Pactole ! – songeait-il, et il faisait la moue en calculant que cela représentait cinq à six heures de leçons par jour, cinq à six heures d’asservissement et d’ennui !
Que faire ? Ses projets confus d’autrefois, ses projets de trafics habiles, d’entreprises hardies, n’avaient pas fait un pas en avant ; il en était toujours à chercher par à-coups, après des périodes de paresse, l’idée qui lui permettrait d’attirer à lui un peu de l’argent épars dans le monde et dont il se sentait digne. Cette idée ne lui était pas encore venue ; elle ne semblait pas venir davantage ce matin-là, et il ne pouvait qu’effacer à coups de crayon rageurs les chiffres jetés sur le papier et siffloter entre ses dents.
Deux coups frappés à sa porte l’interrompirent. Avant de lancer son Come in,il vérifia sa cravate et lissa ses cheveux et sa moustache à gestes rapides. Ce fut une jeune fille qui entra. M. Ripois fut debout en une seconde et lui souhaita le bonjour en s’inclinant, courtois sans servilité.
— Monsieur Cadet-Chenonceaux ? demanda-t-elle.
Il répondit en s’inclinant de nouveau et lui montra un siège de la main.
— Des amis m’ont dit que vous donniez des leçons de français et m’ont fait les plus grands éloges de vous…
Elle était assez grande, maigre d’une maigreur que les contours flous de sa robe transformaient en une minceur élégante ; les os des pommettes et des mâchoires saillaient un peu sous sa peau mate ; mais cette peau était si soignée et si fine, les cheveux disposés avec tant d’art que son crâne long et ses traits anguleux ne laissaient d’abord qu’une impression de fragilité gracieuse. Sa bouche en ligne droite, aux lèvres minces, faisait un contraste curieux avec des yeux arrondis, sans cesse en mouvement, au regard agité et quêteur.
M. Ripois l’examinait avec discrétion pendant qu’elle parlait. Il s’était dit tout de suite : « Riche ! Certainement très riche ! » et il cherchait ce qui pouvait justifier son jugement instinctif. La simplicité étudiée de sa mise peut-être. Une affectation de négligence que démentaient les détails recherchés, une broche semée de perles au cou, un cercle d’or mat au poignet, le tissu arachnéen de sa robe. Elle ouvrit son sac à main pour y prendre une carte, et il devina entre les deux parois de peau souple une garniture de minuscules flacons à bouchons dorés.
Elle lui expliquait qu’elle ne désirait pas de leçons à proprement parler, mais que, passionnément curieuse de littérature française, elle souhaitait trouver un lettré averti qui pût lire avec elle les meilleurs auteurs et l’aider dans ses menus travaux.
— Des traductions… Voilà ce que je fais surtout ; des traductions de vers français en vers anglais, ou encore de nouvelles françaises.
Ayant vécu quelque temps sur le Continent, elle savait assez le français pour n’avoir plus besoin de professeur, ni même – croyait-elle – de correcteur ; mais, lorsqu’on lui avait parlé de M. Cadet-Chenonceaux, elle s’était dit que, s’il avait des goûts semblables…
M. Ripois protesta que rien ne saurait lui plaire davantage et que des études de ce genre seraient plus intéressantes pour lui – elle le comprendrait sans peine – que des leçons de grammaire données à de jeunes garçons ou à des petites filles. Il mit en évidence un volume de Paul Bourget, comme preuve irréfutable de sa compétence. Elle avoua pourtant une prédilection pour certains auteurs moins connus du grand public, ce dont M. Ripois la loua hautement.
— Ce ne sont pas toujours les plus grands talents qui sont le mieux récompensés ! fit-il d’un ton de tristesse digne, et il sentit qu’il l’impressionnait.
Lorsqu’ils eurent pris rendez-vous et que la porte fut refermée derrière elle, il s’assit de nouveau à sa table, examinant la carte qu’elle lui avait laissée :
Miss Aurora Barnes
Buckland Crescent N. W.
Il se sentait aussi joyeux que s’il eût reçu quelque magnifique promesse. Elle était enfin venue, l’élève qu’il avait souhaitée ! Jeune, riche, elle demandait son concours et le traitait en égal, impressionnée par son nom sonore et ses manières. Deux fois par semaine au moins, peut-être trois, elle viendrait lire et causer avec lui ; la rémunération qu’il avait demandée, bien supérieure à ses prix ordinaires, n’avait pas semblé la surprendre. M. Ripois faisait des calculs rapides et se disait :
— Ce sont des rentes que j’en tirerai, de vraies rentes !
Mais, ce qui le grisait surtout, c’était l’idée d’un contact avec une jeune fille du vrai monde, habituée au luxe, aux raffinements d’esprit et de corps.
Le soir même il passa par Buckland Crescent et, sans s’arrêter, regarda la maison qu’elle habitait : une large façade peinte en jaune, un portique grec, un aspect de solidité cossue.
— Il doit y avoir cinq ou six domestiques, là-dedans ! songea-t-il ; et il en conçut quelque vanité.
Deux jours plus tard, Aurora Barnes revint pour leur première leçon. Elle apportait avec elle quelques volumes de ses auteurs favoris, que M. Ripois ouvrit l’un après l’autre, curieusement d’abord, puis avec gêne. Il en connaissait un ou deux, de nom tout au plus ; les autres ne représentaient rien pour lui. Il adopta un air froid et réservé, presque ironique, et reconnut à chacun d’eux « un certain talent » sur un ton différent. Il s’était également procuré quelques livres dans l’intervalle : Les cent Meilleurs Poèmes de la Littérature française – Les Misérables,et un volume de M. René Bazin ; mais une timidité soudaine lui vint et il n’en parla pas.
Ils lurent quelques poésies ensemble : elle prononçait mal le français et lisait d’une voix monotone, en psalmodiant, avec un frémissement du gosier à la fin de chaque vers ; mais, quand M. Ripois lui demanda de traduire en anglais ce qu’elle venait de lire, elle parut le faire facilement et vite, employant même des mots rares qu’il n’avait jamais entendus. Une seule fois elle hésita et lui demanda son avis, qu’il donna au hasard, embarrassé. Après cela ils parlèrent quelque temps en français de toutes sortes de choses, des différences fondamentales entre leurs deux pays, de Londres et de Paris, qu’elle ne connaissait que mal.
Après quatorze mois en Belgique, dans un pensionnat, elle avait été rappelée en Angleterre par la mort de sa mère ; depuis elle ne s’était guère absentée que pour passer un mois à Dieppe ou à Boulogne, avec des amis, au fort de l’été, ou bien pour quelque fin de semaine hâtive à Paris, en compagnie de son père. Celui-ci, à vrai dire, y allait plus souvent seul.
Lorsqu’elle fut partie, M. Ripois s’accusa de timidité et de sottise, craignant de n’avoir pas su lui donner une idée suffisante de ses talents ; mais elle revint ponctuellement trois jours plus tard, fort satisfaite en apparence.
Cette fois elle apportait un mince cahier relié en maroquin, qui contenait quelques-unes de ses traductions poétiques. M. Ripois les parcourut et les déclara exactes et belles. Même, redoutant de ne pas leur avoir accordé assez d’attention, il exigea un peu plus tard qu’elle les lût à haute voix ; il écouta sans interrompre, une main devant les yeux, et, quand elle eut fini, resta quelques instants silencieux.
— C’est superbe ! fit-il enfin. Superbe ! Vous avez un grand talent, mademoiselle !
Elle ne dit rien, mais sa figure osseuse prit lentement une fine teinte orange, et les yeux qu’elle releva vers lui étaient humides et luisants.
Lorsqu’il connut mieux sa nouvelle élève, M. Ripois cessa de redouter qu’elle ne devinât son ignorance en littérature. En quelques semaines, il en vint à posséder parfaitement le nom des auteurs qu’elle préférait, les titres et le genre de leurs œuvres ; pour chacun d’eux, il adopta une formule lapidaire de critique ou d’éloge qu’il avait trouvée dans des articles de revues ou des manuels de littérature.
En parlant de Théophile Gauthier, il s’accoutuma à dire : « C’est de la ciselure ! » et pour Verlaine : « C’est un pastel ! »
Quand ils lurent ensemble une nouvelle de Maupassant, il resta d’abord interdit, comme atteint en pleine figure par la force directe du récit ; mais, presque aussitôt, il se souvint d’une expression saisissante et heureuse qu’il avait vue quelque part :
— C’est, dit-il en tapotant légèrement le volume ouvert sur la table, ce que nous appelons une « tranche de vie »… une tranche de vie !…
Si, d’aventure, il craignait de s’être trop répété, ou qu’elle doutât de son enthousiasme, un instinct subtil lui conseillait d’avoir recours aux cahiers couverts de maroquin où Aurora Barnes enfermait le fruit de ses gauches inspirations. Il se gardait de tout louer également, et même critiquait parfois pour donner plus de prix à ses prochains éloges. Et l’idée lui vint un jour de la pousser à recueillir en un volume certaines de ses œuvres.
— Cela en vaudrait certainement la peine ! déclara-t-il avec ferveur. Des poésies choisies, prises un peu partout, traduites en jolis vers anglais ! Ou peut-être des nouvelles, si vous le préfériez ! Nous pourrions étudier cela ensemble et mettre de côté les meilleurs morceaux.
Elle avait dû y songer maintes fois ; mais cet encouragement flatteur lui parut très doux, et de nouveau sa peau fine s’empourpra, noyant sous un voile de grâce émue les saillies osseuses de ses traits.
En son for intérieur, elle se répétait qu’il était assurément sincère lorsqu’il parlait ainsi et qu’il devait s’y connaître en culture. Raoul Cadet-Chenonceaux ! La sonorité du nom l’impressionnait surtout, et le souvenir de l’écusson aux lys de France. Elle était, elle, de souche vulgaire : son père avait fait fortune lentement, en des négoces sans qualité, et n’avait jamais trouvé le temps de s’introduire dans des couches sociales supérieures ; de sorte qu’elle s’estimait doublement fortunée d’avoir trouvé un professeur de haute race, et qui sût la comprendre.
Elle songeait à cela sans cesse en sa présence. M. Ripois, lui, songeait à toutes sortes de choses : il songeait qu’elle venait maintenant trois fois par semaine, et deux heures chaque fois, ce qui représentait trente shillings par semaine – cent cinquante francs par mois – Qu’est-ce que cela pour elle ? songeait-il. Et l’idée de tout l’argent dont elle pouvait disposer, de l’agencement luxueux de sa vie le grisait un peu. Quand il la quittait, l’orgueil du contact ne le quittait pas, et il se prenait à regarder d’un œil de maître, dans les rues, les équipages et les maisons à portique, qui lui avaient semblé si lointains et si inaccessibles autrefois.
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