Chapitre 3
Amédée Ripois se levait tous les matins à sept heures et demie fort exactement. Il se réveillait à cette heure parce qu’il en avait autrefois pris l’habitude grâce à un réveille-matin ; et il sortait aussitôt de son lit parce que la vie l’intéressait et qu’il était avide de voir ce qu’il pourrait bien tirer du jour nouveau.
À huit heures et quart, sa toilette était faite et on lui apportait son breakfast. Il s’était facilement accoutumé à ce premier déjeuner à l’anglaise ; mais, ce à quoi il ne pouvait s’accoutumer, c’était la manière invariablement négligente et malpropre dont ce repas lui était servi dans ses logements successifs.
Sur un grand plateau de tôle recouvert d’une serviette tachée étaient disposées la théière, une tasse et deux assiettes. L’une de celles-ci portait quelques tranches de pain frottées de beurre ; l’autre… M. Ripois la considérait dès son entrée dans la chambre avec méfiance, et d’avance avec dégoût et rancune. Un œuf frit, dont le blanc s’était durci et maculé dans la poêle, et dont le jaune desséché était fripé et ridé comme un segment de pomme ; une tranche de lard trop cuite, qui se cassait sous la fourchette, le tout baigné de graisse liquide : c’était là le menu ordinaire. Parfois un hareng ou un morceau de haddock, qu’il flairait longuement, soupçonneux, ou encore un œuf mollet, qu’il préférait ne pas flairer, mais saupoudrait de poivre, modifiaient ce menu sans l’améliorer. Le thé, fait d’avance, était noir et amer ; des parcelles de suie s’égaraient parmi les morceaux de sucre tachés de jaune…
M. Ripois faisait égoutter la graisse dans son seau de toilette, tailladait rageusement l’œuf racorni, pliait en deux les minces tranches de pain beurré et mangeait, irrité plutôt que dégoûté. Sa colère s’adressait, selon les jours, à sa propriétaire qui avait préparé ce repas, au peuple anglais tout entier ou à sa propre pauvreté qui le condamnait à s’y résigner.
Mais, dès qu’il avait fini, mis son pardessus et ses gants et qu’il était sorti, tous ces détails ennuyeux et sordides ne comptaient plus. Il reprenait sans effort sa mine insouciante, vérifiait sa cravate et les plis de ses vêtements, relevait sans exagération les pointes de sa moustache et s’en allait par les rues, d’un pas vif, son chapeau un peu en arrière sur la tête, regardant autour de lui.
Pour se rendre à son bureau dans la Cité, il prenait, selon les jours, le tube ou l’autobus, ce dernier de préférence lorsqu’il avait un peu de temps devant lui.
De la Banque à Bishopsgate il marchait vite parce que tout le monde marchait vite autour de lui, et il entrait dans le bureau précipitamment, l’air affairé, et se défaisait de son chapeau et de son pardessus à gestes brusques, comme s’il avait laissé inachevé la veille quelque besogne intéressante qu’il avait hâte de terminer.
Il s’asseyait à sa table, éparpillait devant lui quelques lettres et se faisait des manchettes de papier ; après cela, il se mettait à son aise et prenait son temps. Quatre jours sur six, il n’avait rien à faire avant onze heures ; sa seule occupation jusqu’à cette heure-là consistait à se polir les ongles et à faire la conversation avec Beuhling.
Beuhling était un jeune Allemand que sa famille avait envoyé à Londres pour y compléter son éducation commerciale, se perfectionner dans la langue anglaise, et, d’une manière générale, se préparer à prendre place dans une dynastie de Beuhlings, qui, de Nuremberg, avait déjà révolutionné le commerce des jouets par ses procédés obsédants. Le dernier rejeton d’une si redoutable lignée se révélait digne d’elle en mille détails, et surtout par l’obstination candide qui lui permettait d’apprendre toujours à la longue, en dépit de toutes les railleries et rebuffades, ce qu’on lui avait ordonné d’apprendre. Au demeurant un joyeux compagnon, assez enclin aux beuveries et aux ripailles lorsqu’il ne pensait pas avoir à faire grand usage de ses facultés le lendemain matin.
M. Ripois et lui occupaient dans le même bureau deux petites tables face à face, se partageaient une machine à écrire et fournissaient à peu près la même somme de travail – traductions, correspondance, menus travaux de comptabilité – l’un en français et l’autre en allemand. Seulement Beuhling, de par son rang futur dans la dynastie, était là en volontaire et recevait force marques de considération, mais aucune rétribution ; au lieu que M. Ripois, qui n’avait pas de famille, touchait trente-cinq schillings par semaine, soit cent quatre-vingt-dix francs par mois.
De dix heures à onze heures du matin, ils échangeaient en s’étirant des propos divers, commentaient les journaux qu’ils avaient lus et attendaient sans impatience qu’on voulût bien leur distribuer quelque besogne. Parfois Beuhling, sous l’aiguillon de longues lettres venues de Nuremberg, étudiait avec attention des manuels techniques ou prenait semi-furtivement copie de documents que la dynastie saurait utiliser plus tard pour le plus grand bien du commerce germanique. Mais, la plupart du temps, il n’avait rien à faire et se plaisait à raconter longuement à M. Ripois ses faits et gestes de la veille, ses menus démêlés avec la famille chez laquelle il avait pris pension, les phases de sa plus récente intrigue avec une barmaid de Clapham, ou sa dernière visite à un music-hall, en quête d’un anglais vraiment moderne, et de l’argot du jour.
Il narrait tout cela par le détail, posément, faisant de son histoire un exercice de conversation. Il se reprenait toutes les fois qu’il avait fait une faute et introduisait avec un soin maladroit dans ses phrases les expressions disparates qu’il avait apprises depuis peu.
M. Ripois l’écoutait avec un sourire légèrement supérieur et laissait aussi tomber de temps en temps quelques mots d’argot ou la scie du moment, pour affirmer sa connaissance intime de la langue anglaise, qu’il parlait d’ailleurs mal, moins correctement que l’Allemand, encore qu’il habitât Londres depuis plus longtemps. Volontiers il se laissait aller également à discourir sur les événements du jour ou sur les imperfections flagrantes du peuple anglais, assuré, en cet objet, de l’approbation presque servile de Beuhling ; mais il ne parlait guère de ses aventures amoureuses. Il préférait garder sur ces choses une sorte de demi-mutisme souriant qui sentait fort son galant homme ; et puis, lorsqu’il y songeait, ses aventures n’étaient guère de celles dont il est commode de parler.
À onze heures, la partie du courrier qui les concernait leur était apportée par un troisième employé qui partageait le bureau avec eux. C’était un Anglais, celui-là, pauvre diable, déjà chargé de famille, pour qui sa modeste situation dans la maison Keeble and Co était une chose d’une si poignante importance qu’il ne vaquait aux moindres détails de sa besogne qu’avec des frémissements de zèle anxieux. On le soupçonnait d’être devenu, au contact de collègues étrangers, d’un chauvinisme ardent ; mais, trop timide pour le montrer en leur présence, il les écoutait sans jamais rien dire et se contentait d’aller tous les soirs, vers l’heure du départ, épancher dans le sein du garçon de bureau le trop-plein d’un patriotisme amer.
De onze heures à une heure de l’après-midi, de deux à cinq, l’on travaillait tranquillement, sans hâte, même avec un certain souci de faire durer la tâche assez longtemps et d’avoir constamment l’air occupé. Entre une heure et deux, c’était le lunch.
Depuis trois ans qu’il habitait Londres, M. Ripois avait expérimenté l’une après l’autre les diverses formes de ce repas. Tout d’abord, continuant l’habitude des copieux déjeuners français, il avait fréquenté les restaurants où l’on mange sérieusement, où l’on mange du poisson, de la viande et des légumes, avec quelque substantiel pudding pour terminer : Slater’s,*le *Cabin,ou, dans des sphères plus modestes, le Dairy et autres lieux du même genre. L’expérience lui avait appris, à la longue, qu’il ne lui était guère possible, avec les ressources dont il disposait, de combiner un véritable déjeuner le matin avec un véritable dîner le soir, et il avait peu à peu sacrifié le déjeuner.
Les A. B. C. et les Lyons’ont été expressément créés pour offrir un simulacre rapide de repas, dans un cadre propre, aux gens qui ne cherchent qu’à atteindre la fin de la journée sans souffrir positivement de la faim. M. Ripois s’asseyait à une des petites tables de marbre et parcourait les quatre-vingts lignes du menu en habitué.
Quand il avait encore pas mal d’argent en poche, ou lorsqu’il se sentait plus d’appétit que de coutume après un breakfast mauvais ou insuffisant, il s’accordait le luxe d’un « steak pudding » ou d’une assiettée de langue et de jambon, ou de deux œufs pochés sur une tranche de toast. À mesure que la fin du mois approchait, il descendait par échelons aux saucisses froides, aux soupes à la queue de bœuf ou à la tomate, pour en arriver enfin, les derniers jours, au « lunch cake », gâteau massif dont on a pour un penny un bloc considérable qui, accompagné d’un verre de lait ou d’une tasse de café, suffit à rassasier.
Bien que les portions fussent généralement plus amples dans les A. B. C. que dans les Lyons,M. Ripois préférait ces derniers restaurants, parce que le décor y est plus recherché et que l’élégance des façades blanc et or et des murs marbrés communique un cachet de raffinement aux mets peu substantiels du menu. Une autre raison était que cette élégance même attire là une large clientèle féminine. D’instinct, M. Ripois allait là où vont les femmes, et leur seule présence le flattait comme une promesse de possession et une permission de choisir.
On le voit assis contre le mur, un peu de travers, sa chaise éloignée de la table de marbre et les jambes croisées. Il a repoussé son assiette vide et laissé au fond de sa tasse un doigt de café qui lui sert de prétexte à rester. Un journal plié en quatre est accoté à l’huilier, mais il n’y jette les yeux que par à-coups et distraitement : il préfère regarder. Il regarde l’une après l’autre toutes les femmes qui sont là ; il scrute leur visage, les lignes de leurs bustes, leurs cheveux que la lumière fait luire au-dessus des fronts et des nuques penchées ; il guette leurs gestes, et, quand leurs yeux se lèvent, ils rencontrent les siens.
Elles sont presque toutes du même type : jeunes, quelquefois jolies, souvent plaisantes d’aspect ; l’air assuré et indépendant des femmes qui gagnent leur vie avec le crayon et la machine à écrire, dans les bureaux où passe le commerce du monde ; et, avec tout cela, un certain détachement qui montre que ce n’est guère plus qu’un jeu pour elles, qu’elles ne font cela que pour un temps, et que la langue des affaires qu’elles parlent et écrivent du matin au soir n’a guère plus de sens pour elles qu’une prière en latin.
Assises, par deux ou trois qui se connaissent, à la même table, elles causent posément, à voix discrète. Celles qui sont seules ont un livre à côté de leur assiette et lisent en mangeant. Ce qu’elles mangent : des tranches de cake ou des pâtisseries ornées de moulures en crème jaune et rose. Ce qu’elles lisent : quelque roman de Miss Marie Corelli, grandiloquent et sans vraisemblance. Elles l’ont lu le matin dans le train en venant de chez elles dans la cité ; elles l’ont lu sur le clavier de leur machine à écrire toutes les fois que leur besogne n’était pas urgente et impérieuse, et elles le liront le soir en regagnant Brixton ou Peckham. Mais cinq cents romans farcis d’aventures étonnantes et pathétiques pourront passer dans leur cervelle sans y rien laisser, sans troubler leur vision placide d’un mariage raisonnable, d’une petite maison semi-détachée dans une rue bien comme il faut, d’un mari doué d’un bon caractère et d’une digestion à toute épreuve qu’elles aimeront très convenablement, sans effort, et dont elles attendront le retour chaque soir en lisant un cinq cent et unième roman sentimental et exsangue.
Pour le moment, elles mangent avec des gestes précis et délicats, les yeux baissés sur leur assiette ou sur leur livre. Et M. Ripois est là, un coude sur la table, l’épaule au mur, qui lisse sa petite moustache à la française, et les regarde l’une après l’autre avec des yeux de marchand d’esclaves.
Elles sont presque toutes hors de sa portée : il le sait. Certaines sont « engagées » ou tièdement amoureuses de quelque prosaïque garçon qui leur fait la cour et les emmène promener le dimanche. D’autres, romanesques, mais prudentes, trouvent dans leurs livres des héros plus séduisants que lui, qui leur suffisent. D’autres encore ont le mépris héréditaire de l’étranger. Même avec celles dont les yeux un peu curieux rencontrent quelquefois les siens, il se sent d’avance désarmé. Il faudrait les suivre, les aborder, trouver des formules qui leur fournissent un prétexte à réponse, sans atteinte à leur dignité d’honnêtes filles. Et il pressent encore, après cela, toutes sortes de malentendus, un code méticuleux à observer, un long siège à faire en pays inconnu, semé d’embûches…
Aussi il préfère ne pas se hasarder encore, et il se venge en leur plantant son regard brutal dans la figure, un regard qui défie et qui frôle.
Mais il y a là d’autres femmes : les bonnes, qui font leur service en un va-et-vient continuel entre les tables et le grand comptoir du fond. Les « Lyons’Girls ! » Elles sont jeunes, plus jolies que la plupart des clientes, parce qu’elles ont été choisies avec soin entre d’innombrables candidates : leur uniforme noir et blanc leur donne un grand air de propreté fraîche, et leur cape en forme de crête fait valoir leurs cheveux bien ordonnés. Il en est à qui l’habitude a donné un sourire impersonnel et léger de ballerines et d’autres dont le visage prend pour recueillir les commandes une expression d’obligeance un peu hautaine. Elles ont toutes quelques habitués qui leur sont fidèles et avec qui elles entretiennent une conversation pleine de bonne humeur, par bribes, toutes les fois qu’elles passent.
M. Ripois fréquente à tour de rôle cinq ou six succursales différentes, et dans chaque succursale il a changé souvent de salle et de table, pour être servi par la plupart des bonnes, l’une après l’autre. Il les connaît presque toutes et ne manque jamais de leur parler familièrement ; pourtant elles ne semblent pas le traiter comme certains des autres habitués, plaisamment et sans réserve. Peut-être est-ce son regard trop direct, trop aigu, ou cet air qu’il a toujours d’évaluer leur figure et leur corps et de leur poser, sans paroles, une question hardie. Celles qui répondent à son regard et sourient sont rares. La plupart détournent les yeux et l’ignorent.
Alors M. Ripois fait sonner à coups secs le timbre qui les appelle, demande sa note d’une voix brève et cassante, et s’en va en sifflotant.
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