‹ Monsieur Ripois et la NémésisChapitre 21 sur 29 · Chapitre 21

Chapitre 21

La leçon terminée, Aurora Barnes se leva lentement et commença à mettre ses gants. M. Ripois s’était levé aussi et rangeait les livres épars sur la table.
— Attendez-vous d’autres élèves ? demanda-t-elle.

Distrait, il répondit vivement :

— Non ! grâce au ciel !

Mais, presque aussitôt, percevant la brutalité de sa réponse, il la répara copieusement :

— Voyez-vous ! après nos… entretiens, faire répéter des phrases stupides à de petits sots quelconques serait un supplice.

Elle sourit familièrement et sans surprise, montrant ainsi qu’elle comprenait le caractère exceptionnel de leurs rapports. Près de la porte, elle vit qu’il cherchait ses gants des yeux et s’arrêta.

— Vous sortez aussi ?

Il s’inclina, prit son chapeau et ses gants, et ils descendirent l’escalier ensemble.

Dans la rue, des regards se dirigèrent vers eux. M. Ripois se redressa et cambra la taille, avec des coups d’œil furtifs du côté des glaces de magasin. Ils avaient vraiment bonne apparence, tous les deux ! Elle était un peu plus grande que lui, mais si peu ! Et, pour le reste, ils se faisaient honneur l’un à l’autre. Il portait un complet gris – la couleur de cette saison – d’un tissu uni à mailles serrées, qui semblaient fourmiller à chaque courbe de l’étoffe, un chapeau de paille, des chaussures jaunes, mais de nuance foncée et discrète ; à la main ses gants et une canne légère, qu’il balançait en marchant.

Miss Barnes surprit un des regards qu’il dirigeait vers les devantures et crut qu’il examinait leur contenu ; elle regarda à son tour, en se rapprochant. Ils contemplèrent ensemble des chapeaux et des robes exposés dans un magasin assez élégant et échangèrent une moue de dédain.

— Très laid, tout cela ! dit-elle en français. Les Anglaises s’habillent très mal, n’est-ce pas ?

Elle minaudait un peu, quêtant un compliment qui ne se fit pas attendre.

— La plupart ne savent pas s’habiller, c’est vrai ! fit M. Ripois, mais celles qui savent !…

Il ajouta, sérieux, fixant sur elle un regard direct :

— Je n’en avais jamais encore rencontré une seule qui s’habillât aussi bien que vous !

Elle rit et détourna la tête ; mais, quand ils reprirent leur marche, il vit que sa figure s’était colorée. Le gai soleil couvrait encore la chaussée de Finchley Road ; par chacune des rues en pente rapide qui y aboutissent, de grands courants d’air frais montaient entre les maisons. M. Ripois et Miss Barnes suivaient lentement le large trottoir animé, regardant autour d’eux sans plus rien dire. Chaque fois que la ligne des bâtiments et des murailles était interrompue sur leur gauche par une des rues qui escaladent la colline, ils tournaient les yeux de ce côté, vers les quartiers plus bas qui s’étalaient à l’infini vers l’ouest, vers la mer des toits et l’immense pan de ciel un peu embrumé, crémeux, où le soleil descendait à regret.

M. Ripois regardait sa compagne à la dérobée.

« Elle doit avoir des tas d’amis par ici, se disait-il, et cela ne lui fait rien d’être vue avec moi ! »

Quand il songeait à cela, ses narines se dilataient, l’air dont il gonflait ses poumons lui paraissait capiteux, et un frisson de plaisir lui fouettait la mœlle. Cette jeune fille riche, qu’il devinait dédaigneuse et dure envers ses inférieurs, marchait à son côté dans une rue fréquentée et parlait avec lui en égale ! Même lorsqu’il se souvenait que c’était sous un nom d’emprunt qu’elle le connaissait, et qu’il lui plaisait surtout en flattant sa vanité, sa satisfaction n’en était en rien diminuée, car tout cela, subterfuges et flatteries, c’étaient les fruits de son cerveau, les armes qu’avait forgées son esprit alerte, et il se sentait aussi fier des moyens employés que de leur résultat.

Quelques minutes plus tard, il prit congé de Miss Barnes et dévala une des rues latérales. Le torse penché en arrière et oscillant à chaque enjambée, humant la brise qui lui soufflait en pleine figure, il descendit la pente à pas élastiques, content de lui-même et du monde.

Il était généralement joyeux et gaillard quand tout allait bien ; mais ce soir-là lui paraissait, en vérité, marqué d’une volupté particulière. Il y avait quelque part – était-ce dans l’air ensoleillé ou dans le sang vif qui galopait dans ses artères ? – une étonnante allégresse, cette sensation de vitalité conquérante qui ne vient que rarement, quand le destin feint de se laisser modeler avec complaisance et que l’on se prend à songer au reste de l’univers, en bloc, comme à un adversaire à peine digne de soi.

« Mon petit ! Elle a une manière de te regarder maintenant ! On sait ce que ça veut dire ! »

Il se parlait tout haut à lui-même, en descendant la colline à grandes enjambées, et chaque fois qu’il songeait à Aurora Barnes bien d’autres choses lui revenaient à l’esprit en même temps : la vaste maison jaune au portique grec – cinq ou six domestiques là-dedans, au bas mot, et pour deux personnes ! – ses toilettes si studieusement simples qu’on y devinait une affectation coûteuse, un bijou qu’il ne lui avait vu qu’une fois, une chaînette d’or très longue, et très mince, où s’espaçaient des perles et des opales. Et il revoyait sa figure aux joues plates, où bien peu de chose suffisait à faire monter une curieuse teinte orange. Aurora Barnes… Hé ! Hé ! Aurora…

« Encore une ! » se répéta-t-il en faisant tournoyer sa canne, pris d’une envie de rire et de chanter.

« Encore une ! »

Et la vie lui parut devoir être tout unie, facile et savoureuse, comme si quelque marraine-fée indulgente et puissante le protégeait.

Un instinct dirigea ses pas vers Dollis Hill ; distraitement encore il escalada la courte pente et s’assit sur le tertre. De là ses yeux parcoururent l’horizon, et ses idées aussi voletèrent au hasard. C’était une habitude nouvelle pour lui que de venir méditer sur cette butte : méditations à vrai dire sans ordre et sans dessein, et qui n’étaient guère plus que des impressions de contentement, une sorte d’inventaire de ses acquisitions heureuses.

Car il faisait son chemin, décidément ! Promenant ses regards paresseux sur le paysage qu’il dominait, il se répéta qu’il faisait assurément son chemin. Ce n’était pas encore la fortune ; mais c’était déjà la vie élégante, la vie d’un homme du monde, qui s’habille bien, fréquente des gens distingués et harponne de temps à autre quelque vraie bonne fortune, bien différente des amours vulgaires.

Aurora Barnes, par exemple ! Ce n’était encore qu’un timide commencement, même pas un flirt ; mais ce commencement lui plaisait et sait-on jamais où ces choses-là conduisent ? De nouveau, il crut respirer l’atmosphère de richesse et de luxe nonchalant qui environnait l’héritière, et, quand il songea confusément à ce que l’avenir pouvait tenir en réserve, il se sentit presque ébloui. Et il y avait encore Ella !

Lorsqu’il en vint à Ella, il se laissa aller en arrière et ferma les yeux comme pour savourer quelque chose d’exquis et de rare. C’était là même, à cet endroit précis, qu’il l’avait vue pour la première fois, puis revue, et qu’ils s’étaient parlé. Sa pose sereine sur le tertre, son air d’attente pendant qu’il montait la pente, les yeux clairs qui avaient rencontré les siens sans gêne, et cette sensation qu’il avait eue aussitôt d’extraordinaire aubaine, de trésor découvert par hasard, qui ne lui était pas destiné. Il en était encore émerveillé. Et tout ce qu’il avait eu d’elle depuis lui revint à la fois : ses paroles, ses regards, ses caresses. Elle était de celles qui donnent sans compter.

« Une maîtresse épatante ! Pour ça oui, une chic maîtresse ! » M. Ripois se répétait le mot avec une sorte de plaisir vaniteux ; mais les expressions familières ne rendaient pas tout ce qu’il sentait, ni sa conviction instinctive qu’Ella avait ouvert, dans sa vie à lui, un chapitre à part, peut-être unique. Si les dieux continuaient à lui être propices, dans le monde, le vrai monde, qu’il pressentait devant lui, trouverait-il vraiment sur son chemin d’autres amours comme celui-là ?

Il revint vers Cricklewood, entra. Dans la pièce du rez-de-chaussée, l’aveugle était assis à sa place ordinaire, immobile.

— Bonsoir ! fit M. Ripois. Encore une belle journée !

— Il paraît !

Comme sa figure était amère et fatiguée ! Des rides profondes comme des balafres descendaient des ailes du nez vers la bouche, et des coins de la bouche d’autres rides descendaient et se perdaient dans la peau veule et plissée du menton ; pourtant le front et l’entour des yeux étaient unis et lisses, placides, comme si toute cette partie du visage avait cessé de vieillir dès que la vue l’avait désertée.

Ella entra, apportant le plateau du thé.

— Est-ce vous, fillette ?

L’aveugle avait dû reconnaître son pas ; mais sans doute voulait-il entendre aussi sa voix.

— C’est moi, oncle cher !

Elle lui mit une main sur l’épaule, en caresse, mais ses yeux avaient rencontré ceux de M. Ripois, et c’est à lui qu’elle souriait. Il la regardait pendant qu’elle disposait sur la table les assiettes et les tasses. Même dans cette occupation mesquine elle apportait une grâce franche de mouvements, différente de l’adresse mièvre de la plupart des femmes, qui font tout avec des gestes étroits. Puis sa tante entra à son tour, et ils prirent le thé. L’aveugle tenait son assiette sur ses genoux ; il étendait la main sans tâtonner vers sa tasse, posée au bord de la table à sa place immuable, buvant et mangeant sans aide. Sa femme suivait tous ses mouvements des yeux. Quand ils eurent fini, la table fut débarrassée ; Ella sortit, puis revint, et ils restèrent tous silencieux et presque immobiles, assis en demi-cercle, pendant que le rectangle lumineux de la fenêtre s’obscurcissait.

— Il fait presque nuit, cher !

Mrs. Lee penchait vers son mari sa figure fanée, toute rayonnante de tendresse. Il se redressa lentement et laissa aller sa tête en arrière sur le dossier du fauteuil, avec des respirations profondes. Et, peu à peu, son affaissement du jour disparut ; il commença à remuer davantage, à parler avec assurance, maintenant qu’il savait la nuit venue.

— Il paraît qu’il a fait encore beau aujourd’hui, et du soleil… Quinze jours de beau temps continu, c’est un phénomène dans ces pays-ci : mais je me souviens des Antilles… Voyons, c’était en 82 et 83 ; j’étais là avec la Mersey Queen...

Les deux femmes se penchaient dans l’ombre pour l’écouter ; M. Ripois songeait une fois de plus : « Drôles de gens ! » et : « Qu’est-ce que je fais ici ? » Mais une force mystérieuse le retenait là immobile, comme les autres, dans la pièce obscure. Un peu plus tard, il sentit la main d’Ella se glisser dans la sienne et la retint.

— …Les Nègres de là-bas sont parmi les hommes les plus paresseux du monde et les plus heureux. La vie est facile, les fruits ne coûtent presque rien. À tous les voyages, nous avions des déserteurs…

M. Ripois et Ella n’écoutaient que distraitement, paume contre paume, songeant surtout à eux-mêmes et goûtant leur contact, l’obscurité, la voix sourde qui montait, toutes choses qui leur paraissaient empreintes de solennité et de mystère.

Quand l’aveugle fut sorti pour sa promenade solitaire de chaque soir, ils restèrent seuls. Au bout de quelques instants, M. Ripois sentit la main d’Ella tirer doucement la sienne.

— Plus près ! fit Ella.

Il se rapprocha et lui passa un bras autour du cou sans mot dire, sentant toujours l’étrange mystère de l’ombre autour d’eux. Le poids de la tête qui se posa sur son épaule, la caresse des cheveux épais contre sa joue, tout cela lui était maintenant familier et ne l’émouvait plus comme autrefois ; mais Ella semblait ce soir-là chercher son contact et s’abandonner à son étreinte avec une tendresse nouvelle, alanguie, confiante.

— Si je n’avais pas été fatiguée, dit-elle après un silence, nous serions allés à Dollis Hill.

— J’y suis allé cet après-midi.

— Cela ne fait rien. Nous y serions retournés ensemble, parce que j’ai quelque chose à vous dire et que j’aurais bien aimé vous le dire là-bas. Devinez-vous ?

Il fit : « Non ! » en secouant la tête dans l’obscurité avec un sourire amusé, s’attendant à quelque caprice romanesque.

— Vous ne devinez pas ?

Cette fois il comprit ; et pourtant, presque aussitôt, douta encore. Il s’était toujours dit que lorsqu’une femme fait cet aveu à son amant, elle doit le faire avec un frémissement d’angoisse dans la voix et des yeux pleins d’appréhension, qui implorent ; mais Ella ne montrait aucune crainte. Il lui releva la figure et se pencha jusqu’à la toucher presque : tout ce qu’il pouvait en voir dans l’ombre c’était un ovale clair, et les yeux qui luisaient doucement, reflétant une lueur venant d’on ne savait où.

— Vous avez deviné, cher cœur ?

Il fit : « Bien sûr ! » d’une voix étouffée, et, quand il sentit de nouveau sur son épaule le poids de la tête alanguie, il la caressa – les cheveux, la joue – d’une main qui tremblait un peu.

Un enfant ! C’était l’intrusion d’une horde puissante, d’une horde de lois et de forces inexorables qui s’ébranle quand il lui plaît, et qu’on n’arrête pas ; la lourde semelle d’un géant descendant sur des châteaux de sable. Avant même d’avoir commencé à réfléchir, M. Ripois se rendait compte que quelqu’un cherchait à déranger sa vie, et d’avance il se préparait à résister.

— Voilà notre précieux secret fini ! dit Ella. Il va falloir en parler à tout le monde et nous aimer comme tout le monde ouvertement. Mais les gens du dehors ne sauront jamais comment nous nous sommes aimés, ni comment nous nous aimons ; nous n’irons pas le leur dire, et, si nous le leur disions, qu’est-ce qu’ils pourraient y comprendre ?

« Pour oncle et tante, nous n’avons qu’à leur dire que nous nous aimons et que nous voulons nous marier tout de suite. Ils comprendront, eux ! Quand leur dirons-nous, demain ? »

— Quand vous voudrez !

« Autant faire bonne figure ! » se disait-il ; et puis Ella semblait si sûre de lui et si sereine qu’il ne pouvait guère montrer son ennui. Le mot « mariage » ne l’avait pas surpris ; il s’étonnait, au contraire, qu’elle ne parût y attacher que si peu d’importance.

— N’est-ce pas merveilleux, disait encore Ella. Plus merveilleux qu’un conte de fées, bien plus ! II y a quelques semaines je n’étais qu’une petite fille sotte, qui se demande à quoi la vie ressemble, et maintenant !… Ma vie est partie tout à coup et galope, galope, comme si elle ne devait pas aller loin.

« Comme si elle ne devait pas aller loin ! » M. Ripois réprima un frisson et s’agita dans l’ombre, pris de cette gêne, un peu irritée, que les phrases exagérées ou tragiques suscitaient toujours en lui. Et le désir lui vint d’être seul et de réfléchir.

— II faut aller vous coucher, maintenant, ma chérie… vous reposer.

— Oui.

Quand ils furent debout, elle lui mit les deux mains sur les épaules et le regarda à travers l’ombre.

— Vous ne dites rien, mon amour ! À quoi pensez-vous ?

Comme elle paraissait grande et forte, dressée ainsi en face de lui ! Il vint à M. Ripois une sorte d’étonnement d’avoir pu l’asservir et la posséder ; et, de nouveau, il se sentit gêné et désira être seul. Ne sachant que répondre, il l’attira à lui et l’embrassa longuement, tendrement, avec des caresses chastes. Ils montèrent l’escalier ensemble en se tenant par la main.

Une fois dans sa chambre, il s’assit devant la fenêtre grande ouverte. Ses idées étaient encore confuses, et il n’arrivait à les mettre en ordre que lentement. Un dépit l’agita d’abord, une révolte contre cette trahison soudaine de la providence jusque là bienveillante ; contre le destin malicieux qui venait ainsi déranger sa vie. Car il se rendait compte qu’il lui faudrait faire un choix, renoncer à quelque chose. Une chose qu’au moins il était résolu à garder à tout prix, c’était sa liberté. Alors à quoi faudrait-il renoncer, ou à qui ? à Ella ?

Quelle superbe fille c’était, tout de même ! Quelle amoureuse rare, fraîche de corps et de cœur, riche de gestes inattendus, et de force, et de jeunesse ! Il n’avait jamais rencontré nulle part de femme qui lui ressemblât.

M. Ripois se pencha vers la fenêtre ouverte, et le vent frais de la nuit lui apporta des souvenirs de Dollis Hill, l’ivresse sentimentale qui l’avait étreint plusieurs fois par des matins ensoleillés ou des soirs tendres, cette faim du cœur qui l’avait mordu et qu’Ella était venue miraculeusement assouvir. En vérité, s’il la perdait, il perdrait quelque chose qui avait du prix. Et pourtant il fallait choisir entre elle et le reste. Le reste, c’était la liberté, d’autres aventures, le droit de prendre sans réserve tout ce que l’avenir mettrait à sa portée.

Aurora Barnes… Que dirait-elle si elle apprenait que son professeur épousait une jeune fille qui lavait elle-même les tasses à thé ?

M. Ripois alluma le gaz et baissa le store, puis il se promena de long en large dans sa chambre à pas légers.

« Vilaine histoire ! se dit-il. Vilaine histoire ! »

Et, quand il eut répété cela deux ou trois fois, voici qu’il vit la chose, sous un jour nouveau. Eh oui ! C’était une histoire ennuyeuse sans plus : une de ces calamités qui frappent les niais et dont les autres, les malins, se garent. Il avait été faible et sentimental dans l’obscurité ; la lumière lui rendit son assurance hardie de garçon qui entend se tirer à tout prix, d’un mauvais pas.

Il s’arrêta devant la glace : elle refléta sa figure avantageuse, ses traits moyens, sa petite moustache relevée, son sourire faraud d’autrefois. Les mains à fond dans les poches, effaçant les épaules, il resta là quelque temps, étudiant son image ; puis il reprit sa marche en sifflotant. La petite Ella se débrouillerait comme elle pourrait : l’on ne pouvait tout de même pas sacrifier sa vie à toutes les petites filles impudiques qui venaient se jeter dans vos bras ! Il chercha à deviner ce qu’elle pourrait bien penser et faire lorsqu’il serait parti, mais presque aussitôt se débarrassa de l’idée avec un haussement d’épaules. Tant pis pour elle : elle n’avait qu’à ne pas se laisser faire !

La maison était maintenant silencieuse et les passants rares dans la rue, car il se faisait tard. M. Ripois baissa un peu le gaz et ouvrit l’un après l’autre les tiroirs de sa commode. Il avait une grande valise qu’il remplit jusqu’au bord de vêtements et de linge ; dans sa couverture de voyage, il roula d’autres effets et des chaussures. Ce qui restait n’avait pas grande valeur, et il l’abandonna sans regret. Quand tout fut prêt, il ouvrit la porte de sa chambre avec précaution et écouta. Rien ne troublait le silence, et, pourtant, une angoisse le prit et, refermant la porte, il vint de nouveau s’asseoir devant la fenêtre.

C’était à Ella qu’il songeait. « Tant pis pour elle ! se répétait-il obstinément. Elle n’avait qu’à ne pas se laisser faire ! » Mais il n’arrivait pas à se débarrasser de cette impression qu’une menace lourde pesait sur lui, dont le sens ne lui serait révélé que plus tard.

À la longue, il se décida cependant et descendit l’escalier à pas furtifs. Des marches qui craquaient, une pause haletante, puis le passage étroit où ses paquets heurtaient les murs, les deux verrous de la porte de la rue. Quand il eut refermé cette porte derrière lui, il s’éloigna prudemment, se mordant les lèvres et s’appliquant à ne pas faire sonner ses talons sur le trottoir.

Dans la rue voisine il put enfin marcher librement et respira mieux. Sa valise était lourde, et bientôt il s’arrêta pour se reposer ; un cab errant passa à quelque distance ; il le héla aussitôt.

Et lorsqu’il se laissa aller en arrière sur les coussins, ayant donné au cocher l’adresse d’un hôtel qu’il connaissait, des souvenirs piquants lui revinrent. Deux fois, trois fois déjà il avait déménagé sans vergogne pour clôturer des chapitres de sa vie qui devenaient déplaisants. Cette liberté facile lui parut savoureuse, et savoureuse aussi cette abondance d’aventures. Il se dit que c’était là le partage des galants conquérants, de ceux qui jouent crânement au jeu de l’amour.

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