Chapitre 22
Trois fois par semaine, ponctuellement, Aurora Barnes continuait à venir prendre des leçons de « langue et littérature françaises » ; mais c’était surtout M. Ripois qui s’instruisait. Par nécessité, il avait dû étudier quelque peu les auteurs que son élève admirait et désirait traduire ; s’il lisait certains d’entre eux pour lui-même et sans y être forcé, c’était par curiosité, mais sans intérêt réel.
Les poètes l’excédaient. Volontiers il eût puisé dans son ancien vocabulaire pour qualifier leurs œuvres et les eût traitées de « fariboles ». Par contre il affichait une estime profonde à l’endroit des romanciers contemporains qu’il connaissait.
— C’est encore là ce qu’il y a de mieux, disait-il à Miss Barnes, pour se perfectionner dans les finesses de la langue : un roman… un livre qui raconte une histoire, qui veut dire quelque chose enfin, par un homme connu ! Anatole France, Bourget, Loti. Il citait les académiciens d’abord, avec assurance, puis, après un temps : Flaubert !
— Vous êtes le champion des prosateurs ! remarquait Aurora Barnes en souriant.
— Les prosateurs, c’est cela ! Le mot sonnait mieux que « romanciers », et il se promit de l’employer désormais. Les prosateurs, voyez-vous… il n’y a encore que cela ! Mais il ne faudrait pas que vous abandonniez vos traductions en vers : c’est très intéressant aussi !
Quand elle était avec lui, il s’appliquait à lire ses pensées, à deviner jusqu’à quel point elle était sincère dans ses enthousiasmes littéraires, et pourquoi elle venait si souvent. Presque tout de suite, il s’était dit qu’il lui plaisait ; mais il croyait voir fréquemment, avec un rien d’humiliation, que ce n’était pas de sa personne, du véritable Amédée Ripois, qu’elle pouvait s’éprendre, mais bien de l’idéal qu’il incarnait pour elle et qui était à vrai dire assez confus.
Elle était francomane, comme certains Français sont anglomanes, avec une foi touchante. Son pays et son milieu ne la contentant pas, elle avait reporté ses aspirations embrouillées de jeune fille sur un autre pays et un autre milieu, qu’elle connaissait moins et qui gardait ainsi tout son prestige. Lorsque le fruit de ses premières et timides tentatives littéraires lui avait été renvoyé par les magazines, elle s’était dit avec un mépris amer qu’elle aurait dû s’y attendre, ces publications n’étant faites que pour des romans vulgairement sensationnels ou des historiettes mièvres ; et quand, plus tard, des revues d’une classe plus élevée refusèrent également ses envois, elle embrassa dans la même rancune tout ce qui était anglais, langue, littérature et théâtre. « Un peuple de boutiquiers ! » songea-t-elle, et, comme elle savait mieux le français que la plupart de ses amies, l’habitude lui vint de prôner tout ce qui était français et d’étudier avec passion certains auteurs français dont la plupart de ses compatriotes ne connaissent guère que les noms, se créant ainsi dans son cercle une double réputation d’originalité et de haute culture.
Elle était pourtant sincère dans ses admirations : M. Ripois finit par s’en convaincre. Alors il se dit qu’elle admirait à tort et à travers, sans y rien comprendre ; mais, lorsqu’il l’entendait lire à haute voix quelque passage émouvant, déformant les mots avec des fautes d’accent et des contractions nerveuses du gosier, les yeux brillants, une rougeur sur ses joues maigres, il se sentait vaguement troublé. Que diable pouvait-elle voir là-dedans qui transformât ces lignes imprimées, vides d’incidents, en une source de jouissance ? Il les lisait lentement à son tour et restait gêné, plus assez sûr de lui-même pour se moquer de ce qu’il ne comprenait pas, ennuyé comme si son univers se trouvait élargi sans raison.
Il habitait maintenant à Hornsey Rise ; mais il avait naturellement conservé son bureau de Finchley Road, où il se sentait en sûreté.
Vers le mois d’octobre, une « Saison française » s’ouvrit au « Royalty Theatre ». Diverses troupes vinrent de Paris, l’une après l’autre, pour jouer pendant une semaine ou deux chacune quelques pièces de leur répertoire. Aurora Barnes en parla un jour à son professeur.
— Vous plairait-il, demanda-t-elle, de venir avec moi jeudi soir ?
— Certainement, avec le plus grand plaisir ! répondit vivement M. Ripois.
Et il était sincère.
— Vous n’avez pas besoin de vous occuper des billets… je les ai pris.
— Il ne fallait pas ! fit-il avec chaleur. C’était à moi de les prendre !
— J’avais pensé – elle semblait craindre de l’avoir offensé – que ce serait une sorte de leçon pour moi et que vous me permettriez…
Il s’inclina sans insister, un peu froidement pourtant, comme s’il se résignait avec peine. Quelques instants plus tard, une inquiétude lui vint :
— En habit, naturellement ?
— Comme vous voudrez… Ce sont des billets de dresscircle...L’on n’est pas… forcé d’être en habit.
— Oh si ! si !
Tout en protestant, il réfléchissait qu’il avait quarante-huit heures pour se procurer son premier habit et que cela devait lui suffire.
Quand le jeudi soir vint, M. Ripois était prêt et fort satisfait de sa mise. Pour gagner Soho, ils prirent le tube, bourgeoisement.
Miss Barnes était enveloppée tout entière d’un grand manteau de couleur neutre ; lorsqu’elle l’enleva, son compagnon l’examina à la dérobée ; il fut un peu dépité de voir qu’elle ne portait presque aucun bijou ; mais l’élégance recherchée de sa toilette et le luxe des détails l’impressionnèrent. Les longs gants souples qui se plissaient négligemment sur les bras nus, les fins souliers de satin, la lorgnette de nacre, le minuscule sac brodé qu’elle tenait à la main, différent de celui dont elle se servait le jour… il regarda tout cela et promena les yeux sur leurs voisins, se demandant s’ils sauraient voir à qui ils avaient à faire.
C’était Cyrano de Bergeracqu’on jouait. M. Ripois savait que c’était une pièce déjà célèbre, et il reconnaissait même au passage les morceaux qu’il convient d’admirer surtout. Mais, en vérité, il n’eut pas besoin de feindre l’admiration ni le plaisir, car toute cette soirée fut pour lui un enchantement. Était-ce la volupté d’entendre, pour la première fois depuis plusieurs années, des acteurs qui parlaient sa langue ? Était-ce l’appel prestigieux de la pièce elle-même, des sentiments élémentaires exprimés en vers fignolés, des périodes pompeuses ou tendres ? Ou bien était-ce la flatterie capiteuse du milieu, de la livrée d’homme du monde qu’il portait pour la première fois, de la fille riche assise à son côté ?… Il n’en savait rien lui-même ; mais il s’abandonnait sans chercher.
Dans les entractes, il se tournait vers Aurora Barnes et trouvait dans ses yeux les signes d’un enchantement pareil au sien. Une boite de chocolats, qu’il se fit apporter d’un geste impérieux, un verre de citronnade glacée… furent autant d’offrandes qu’il mit entre ses mains dévotement, chevaleresquement, ivre de tout le romantisme qui flottait dans l’air, et les regards par lesquels elle le remercia lui parurent ivres aussi.
La pièce finie, ils gagnèrent lentement la rue. M. Ripois se sentait prêt à toutes les audaces et brûlait du désir de prolonger leur soirée.
— Vous allez me permettre, fit-il galamment, de vous offrir à souper. Je connais un petit restaurant français non loin d’ici…
— Oui ! qu’il soit français ! De la cuisine anglaise après Cyranoserait insupportable !
Au Petit Riche,isolés dans un recoin discret du sous-sol, ils commandèrent des plats essentiellement français, avec affectation, et causèrent à voix basse en se penchant l’un vers l’autre par-dessus la table.
— Soirée délicieuse ! s’écria M. Ripois à plusieurs reprises, délicieuse.
Il attendait qu’une occasion se présentât pour quelque phrase passionnée ou galante ; mais l’occasion ne vint pas.
Lorsqu’ils sortirent du restaurant, il s’avisa tout à coup qu’ils étaient dans Old Compton Street, et des souvenirs lui revinrent : des souvenirs du Café des Variétés,tout proche, de Marcelle, des longs mois sordides d’hiver et de sa fuite apeurée. Il réprima un frisson et se dit à lui-même qu’il avait fait du chemin depuis ; en vérité, il avait fait du chemin.
Dans le wagon du tube qui les ramenait vers Hampstead, ils restèrent tous les deux silencieux, et M. Ripois se demanda ce qu’il devrait dire ou faire en la quittant pour marquer l’étape accomplie ce soir-là, sans pourtant brusquer les choses.
À la dernière minute seulement, l’inspiration lui vint : lorsque, devant la grille de la grande maison jaune, elle lui tendit la main, il s’inclina profondément, tête nue, et lui baisa le poignet. « Après Cyrano,songeait-il, cela ne paraîtra pas ridicule ! » Il ne put voir l’expression de sa figure qui était dans l’ombre quand il se redressa ; mais il sentit la pression des doigts qui répondit à son baiser, et s’en alla satisfait.
La semaine suivante, il demanda à Miss Barnes de venir voir Samsonavec lui.
Cette pièce leur parut à tous deux brutale, mais Aurora y trouva motif à admiration.
— Ce mari n’est pas un gentleman, dit-elle, mais il aime réellement.
M. Ripois exprima par une moue que le véritable amour doit se révéler en gestes plus distingués. Toutes les fois que le mot « amour » revenait dans leur conversation, il regardait sa compagne d’un air expressif, humble cependant, comme un homme qui retient des paroles ardentes, et il cherchait à lire ses pensées.
— Que diable ! murmurait-il en marchant à son côté, dans les rues de Hampstead, il faut pourtant bien que je sache !
Mais elle restait énigmatique, et il n’osait aller plus avant, songeant à tout ce qu’il risquait de perdre.
Leur troisième visite au « Royalty Theatre » dut être retardée jusqu’à la dernière semaine de la saison française. Ils virent, ce soir-là, L’Émigré.
M. Ripois écouta avec un certain intérêt, encore que des tirades lui parussent un peu longues. À plusieurs reprises, Miss Barnes lui posa des questions, dont il ne comprit qu’à moitié l’objet, sur les sentiments qu’exprimaient les personnages de la pièce, à propos de la religion ou de la noblesse. Ce ne fut qu’au bout de quelque temps qu’il s’avisa qu’elle adressait ces questions à Raoul Cadet-Chenonceaux, qui lui avait parlé deux ou trois fois à mots couverts de son origine aristocratique.
Pendant un entracte, elle lui demanda tout à coup à brûle-pourpoint :
— Pourquoi ne portez-vous pas la particule ? N’y avez-vous pas droit ?
Il fit : « Si ! » de la tête, avec un geste de résignation un peu hautaine.
— Alors pourquoi ?
— C’est, expliqua-t-il, une vieille querelle de famille. Notre branche a été injustement dépouillée par les autres… Alors nous avons volontairement renoncé au titre et à la particule, et transformé notre nom.
« Elle ne connaît rien à ces choses-là ! se disait-il, et il est peu probable qu’elle se renseigne. »
— Les autres branches vous ont dépouillés ? Quelle honte !
Elle s’indignait le plus sincèrement du monde, prenant sa part de l’amertume contenue qu’elle lui devinait, et, au cours des autres actes, elle suivit l’action avec un intérêt nouveau, comme si ces démêlés intimes d’aristocrates la touchaient un peu.
Ce soir-là encore, ils allèrent souper au Petit Riche,le spectacle terminé, et M. Ripois se dit que c’était peut-être la dernière fois qu’ils sortaient ainsi ensemble.
— Encore une soirée exquise, trop tôt finie !
Il parlait d’une voix lente, le regard fixé sur son assiette, où il semblait contempler une vision charmante et mélancolique ; puis il releva les yeux et s’aventura.
— Je ne puis pas vous dire tout le plaisir que j’ai eu à venir ici avec vous. Depuis que je vous connais, ma vie est devenue supportable, maintenant que j’ai quelqu’un avec qui je puis causer d’art, et de littérature, et de toutes les choses de France, en étant sûr d’être compris.
— C’est vrai ! fit-elle doucement. Nous nous sommes compris immédiatement.
— N’est-ce pas ? Nous étions faits pour nous comprendre, voyez-vous ; nous avons tant de goûts en commun ! Quand je songe qu’un jour pourrait venir où il me faudrait cesser de vous voir, renoncer à nos entretiens, à nos lectures, à nos travaux ensemble, à ces quelques heures qui me sont devenues si précieuses, je… je me demande ce que je ferais. Et, après ces soirées que nous avons passées récemment ensemble, ce serait plus dur encore. Soyez franche, dites-moi… Y avez-vous pris plaisir aussi ?
— Voyons ! Vous le savez bien ! Sa figure maigre s’était colorée, et elle ne baissait pas les yeux devant ceux de M. Ripois, qui se faisaient ardents et tendres.
— Ah ! si j’osais ! dit-il encore. Si j’osais !
Mais l’approche du garçon arrêta sa déclaration tout net et, comme minuit et demie venait, il leur fallait songer à partir.
— Si nous rentrions en taxi ? proposa-t-il une fois dans la rue. Voulez-vous ?
Bientôt la voiture les emportait vers Hampstead par Portland Place et Baker Street, trop vite, au gré de M. Ripois. À mesure qu’ils s’éloignaient du centre, les rues se faisaient plus désertes et plus silencieuses. Deux ou trois fois il regarda à la dérobée Miss Barnes, qui restait immobile, assise très droite sur les coussins, la figure dans l’ombre. Enfin il se tourna vers elle carrément.
— Que diriez-vous… – l’émotion qui faisait trembler sa voix n’était pas feinte – Que penseriez-vous de moi si j’osais vous dire ce que j’ai sur le cœur ?
Il s’interrompit encore, cherchant des phrases à la fois passionnées et respectueuses.
— Aurora !
Timidement, il avança la main vers elle et trouva sous ses doigts un peu de peau nue, laissée à découvert entre son gant et la manche flottante de son manteau, qu’il pressa doucement, en répétant :
— Aurora !
Elle se pencha vers lui jusqu’à ce que leurs épaules fussent en contact, mais toujours raidie et détournant les yeux. Quand il se pencha à son tour, il l’entendit murmurer :
— Eh bien ! vous n’avez encore rien dit !
Alors il la prit dans ses bras, tremblant de joie, et fit d’un ton ferme l’aveu qu’il avait si longtemps préparé.
— Je vous aime, Aurora ! M’aimez-vous ?.. un peu ?
Dans l’ombre de la voiture, ombre où les réverbères dardaient au passage des lueurs rapides comme des éclairs de phares, il reçut son premier baiser de jeune fille riche, qui était le baiser maladroit et froid de lèvres minces.
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