Chapitre 23
Le lendemain matin M. Ripois s’éveilla de bonne heure. Deux ou trois fois il se retourna entre les draps, comme engourdi, puis ouvrit les yeux. Aussitôt le souvenir de ce qui s’était passé la veille lui revint, précis et vif ; il s’assit dans son lit, sourit inconsciemment et sifflota un air allègre comme une fanfare.
« Ça y est ! se dit-il à lui-même. Ça y est ! » Et il se sentit pénétré d’aise. Le plus difficile était fait : il avait arraché un aveu d’amour à cette jeune fille réservée qu’il s’imaginait maîtresse d’elle-même, avertie par son expérience du monde contre les entreprises des soupirants. Le respect instinctif que lui inspiraient la richesse et les gens riches le persuada que, pour Aurora Barnes, un aveu semblable équivalait à un engagement d’honneur, qu’elle remplirait à tout prix. Le reste… le reste lui parut devoir être si facile à accomplir, avec un peu de tact, qu’il congédia d’un geste tous projets.
Un quart d’heure, il laissa des idées confuses et agréables défiler dans son cerveau : où il habiterait quand il aurait de l’argent à n’en savoir que faire – probablement en France, Aurora ne demanderait pas mieux ! – et le genre de vie qu’il mènerait : une table excellente, une automobile, de fréquents voyages… Il s’énuméra d’autres plaisirs coûteux, dont il était presque sevré maintenant et qui seraient alors à sa portée. Évidemment, ce serait sacrifier une partie de sa liberté : il y aurait Aurora…
Machinalement il s’était tourné vers la fenêtre et vit que le temps était couvert et gris. Des nuages se pourchassaient l’un l’autre à travers le ciel bas, et, à voir leur défilé, l’on croyait presque sentir sur la peau le vent qui les poussait, un vent triste d’automne. M. Ripois regarda, ramenant les couvertures sur lui avec un frisson, et peu à peu une chape de plomb lui descendit sur le cœur.
— Sale temps ! dit-il à haute voix, comme pour se convaincre lui-même que c’était la matinée morne qui l’affligeait ainsi.
Et il chercha à reprendre la chaîne de ses idées agréables.
— L’hiver, nous irons sur la Côte d’Azur !
Il revit par la pensée des affiches contemplées autrefois à la devanture des agences de voyage : le ciel bleu, la mer bleue, une pente douce montant de la côte vers la longue terrasse des collines, et des hôtels somptueux parmi les orangers. Quand la vision s’effaça, il se retrouva, assis dans son lit, les couvertures sous le menton, toujours tourné vers la fenêtre, par où il suivait la procession des nuages d’un œil distrait.
— Sale temps ! fit-il encore, et un étonnement lui vint et une inquiétude de se sentir ainsi consterné sans raison.
Avait-il quelque motif oublié d’ennui ? Il passa en revue toutes les circonstances de sa vie présente : assez d’argent pour le moment, digestion parfaite, aucune crainte de persécution d’aucun côté. D’où venait donc cette lourde impression de désastre ? Tout allait bien ! Aurora…
Il lissa sa moustache d’un geste faraud, mais sans gaieté.
« Elle n’est pas bien jolie, c’est vrai ! Mais, avec de l’argent et des loisirs, j’aurai toutes les belles filles que je voudrai. »
Même cette idée ne suffit pas à le rendre joyeux. Il commença lentement à s’habiller, et toutes les fois que ses regards se dirigeaient vers la fenêtre, il murmurait : « Sale temps ! » avec rancune, comme s’il accusait son univers de s’être obscurci par malice, pour l’attrister.
Pendant quelques semaines encore, Aurora Barnes continua à venir prendre ses leçons comme par le passé, et M. Ripois dut s’avouer plusieurs fois qu’en vérité il ne semblait y avoir que peu de choses de changé dans leurs rapports. Lorsqu’elle entrait dans son bureau et qu’il se levait avec vivacité pour s’avancer à sa rencontre, courant presque, elle lui souriait en amie et ne lui refusait pas ses lèvres ; mais ses sourires et ses baisers étaient également réservés, presque froids. M. Ripois n’en conçut aucune inquiétude, parce qu’il se croyait sûr d’elle ; et cette réserve lui parut même désirable et distinguée.
Parfois, au cours d’une conversation ou d’une lecture, il lui prenait la main tendrement, et, si une impatience lui venait d’une pression de doigts, répondant à la sienne, par trop légère, il s’appliquait alors à l’émouvoir par des phrases passionnées et chevaleresques, et par des éloges. Lentement, une lueur de plaisir s’allumait dans les yeux ternes, les joues plates se coloraient, et pendant un quart d’heure elle avait vraiment l’air d’une femme amoureuse. Ils sortaient quelquefois ensemble, mais, dans la rue, elle semblait se tenir sur ses gardes et redouter qu’une attitude familière ne les compromît trop tôt.
À la fin du mois, elle lui remit comme précédemment le prix de ses leçons et, ce jour-là, se fit plus gracieuse que de coutume, plus abandonnée, comme pour se faire pardonner ce geste peut-être humiliant. Encouragé, M. Ripois jugea bon de faire avancer quelque peu sa cause. Il afficha des craintes.
— J’ai peur ! fit-il. J’ai peur ! Je me dis souvent que c’est trop beau pour être vrai : vous, toute à moi, pour toujours ! Puis-je être tout à fait sûr de vous, au moins ? Aurora…
Pour la première fois, elle lui offrit ses lèvres d’elle-même ; mais, lorsqu’elle lui répondit ensuite, sa voix était mesurée et calme.
— Qu’est-ce que vous craignez donc ? Nous nous connaissons, nous nous comprenons, et… nous nous aimons. Il ne peut rien nous arriver de bien terrible, rien qui puisse nous empêcher de nous marier, puisque nous sommes d’accord.
— N’importe ! J’ai peur… N’essaiera-t-on pas de vous dissuader de ce mariage ? Votre père, vos amis ? Ils noirciront mes intentions… Pourquoi – il la serra contre lui et baissa la voix – pourquoi ne nous marierions-nous pas tout de suite ? Une licence spéciale, c’est si facile, en trois jours ! Après cela, on ne pourrait plus nous séparer, quoi qu’il arrive.
Mais Aurora secoua la tête, les yeux toujours détournés.
— Non ! Je ne pourrais pas faire cela, à cause de mon père ! Il n’a que moi, songez-y ; mais il n’est pas bien terrible, il m’aime beaucoup et je ne vois pas pourquoi il s’opposerait à notre mariage. Vous n’avez pas de fortune, c’est vrai ; mais vous êtes bien né !
Elle ajouta hésitante et un peu confuse :
— Je me demandais si cela ne vous ferait rien de reprendre la particule, quand nous serons mariés ? Puisque vous y avez droit !… Vous me trouvez très snob, n’est-ce pas ?
— Pas du tout ! répondit M. Ripois. Mais une inquiétude le pinça. Attachait-elle tant d’importance à ce nom qu’il avait emprunté sans vergogne ? Il réfléchit une seconde, se dit qu’au besoin il le garderait carrément, et laisserait M. Ripois disparaître.
— J’aimerais pourtant mieux que nous nous mariions tout de suite, insista-t-il, appuyant sa joue contre la joue d’Aurora et lui parlant tendrement à l’oreille. Voyons : vous m’aimez ? Ne voulez-vous pas ?
Elle fit encore non de la tête, posément. « Chipie ! » songea M. Ripois, et voici qu’une sorte d’ennui profond descendit en lui, un ennui où il y avait de la rancune, de la crainte, et cette inexplicable sensation qu’il avait éprouvée récemment, à deux ou trois reprises, de vide amer, de calamité déjà accomplie et qui va se faire bientôt connaître.
Quelques jours plus tard, elle lui dit avec une nuance de gêne :
— J’ai parlé de vous à mon père.
Il lui prit la main vivement.
— Eh bien ?
— Il n’a pas été trop content ; mais je reviendrai à la charge. N’ayez pas peur !
Encore une fois, M. Ripois tenta de la décider à un mariage immédiat et secret ; mais il n’insista guère, s’apercevant que ses prières lui déplaisaient.
— C’est cela ! dit-il avec dépit. Je parierais qu’on a déjà commencé à vous raconter des mensonges !
Il la retint longtemps, s’efforçant de lui faire emporter avec elle des souvenirs qu’elle dût garder malgré tout, des souvenirs de goûts communs, de sympathie, de caresses qui finiraient bien par l’émouvoir à la longue.
Le surlendemain pourtant elle lui écrivit au lieu de venir.
— …Père ne veut plus me laisser prendre de leçons avec vous… Il est plein de soupçons ridicules ; mais je saurai l’amadouer bientôt ; ayez confiance… Je continue toute seule la traduction de Mérimée…
Le même jour, M. Ripois trouva dans son bureau, après une absence, la carte du père – Albert Edward Barnes – qui, avait-il griffonné au crayon, regrettait fort de ne pas trouver M. Cadet-Chenonceaux chez lui. Il retourna longtemps cette carte entre ses doigts, agité, cherchant à deviner le but réel de cette visite et aussi à préparer l’attitude et les phrases susceptibles de produire la meilleure impression sur M. Barnes lorsque celui-ci reviendrait. Mais il ne revint pas.
Quelques lettres d’Aurora lui parvinrent encore, assez tendres, mais n’exprimant qu’une confiance tiède en l’avenir. Il reçut enfin un matin une lettre d’un autre genre, émanant d’une firme de solicitors qui, « après entente avec leur client Mr. Barnes, invitaient M. Cadet-Chenonceaux à venir les voir pour avoir avec eux une conversation amicale ».
L’en-tête de leur lettre – Attwood et Co Solicitors – avec son parfum de chicane, l’inquiéta d’abord un peu. Que diable ! On ne pouvait pourtant pas lui faire un procès parce qu’il avait fait la cour à une jeune fille ! Mais il se rappela vite qu’un solicitor n’est souvent qu’un conseiller dans les affaires de famille. Les termes de la lettre : « …entente… conversation amicale… » lui semblèrent de bon augure. Il étala cette feuille de papier devant lui sur son bureau et rit sans bruit, les mâchoires crispées, comme s’il mordait dans une proie. Enfin ! il allait pouvoir agir, montrer ce dont il était capable, lutter pour son droit à un beau mariage, à l’aisance. Toutes ses inquiétudes s’étaient évanouies : il marcha de long en large à travers la pièce, parlant tout haut, s’arrêtant, prenant des attitudes, trouvant à foison des paroles hardies, ingénieuses, nobles, qui surprendraient et impressionneraient ces gens.
Mr. Attwood, qui le reçut en personne, était un homme infiniment distingué, d’une élégance discrète, dont le sourire dépourvu de morgue inspirait la sympathie. Il tenait évidemment à mettre M. Ripois à l’aise et le traita tout de suite avec cordialité.
— Enchanté de vous voir, dit-il. Tenez, asseyez-vous là ! Et causons !
Il déblaya à gestes rapides les dossiers ouverts devant lui sur sa table, et, ayant fait place nette, il se renversa à demi dans son fauteuil, dans une attitude de familiarité, pour marquer qu’il ne s’agissait cette fois que d’un entretien sans façon entre gens du monde.
— Causons… Causons tout uniment et franchement en hommes qui cherchent à s’entendre.
« Tout d’abord, monsieur Cadet-Chenonceaux, je ne sais pas votre nom… votre vrai nom. Oui ! Je sais ce que vous allez me dire : mais vous auriez tort de protester, parce que nous nous sommes renseignés scrupuleusement. Sans aucun doute, vous appartenez à une famille des plus honorables, mais non à celle que vous dites. Vous avez pris, pour vos leçons peut-être, le nom qu’il vous a plu de prendre, et personne n’a rien à y redire, absolument personne. Seulement… ce n’est pas votre nom. C’est entendu, n’est-ce pas ? Bon ! »
Sa voix était haute et claire, comme s’il tenait à être bien entendu. M. Ripois, surpris, préféra ne rien répondre encore.
— Vous avez fait la cour à Miss Barnes, d’une façon parfaitement honorable et respectueuse, j’en suis sûr, et vous êtes prêt à l’épouser. Bon ! C’est ici que je m’arrête, parce qu’à mon avis il y a entre vous un petit malentendu. Miss Barnes n’a aucune fortune, absolument aucune : voilà ce qu’il faut que vous sachiez.
M. Ripois, méfiant, sut rester impassible et ne dit mot.
— Absolument aucune fortune, continua le solicitor. C’est Mr. Barnes père qui a tout l’argent, qui l’a gagné, et il entend n’en disposer qu’à sa guise. Les lois sur l’héritage, vous le savez peut-être, ne sont pas les mêmes ici qu’en France… Bon ! Or Mr. Barnes père est un homme extraordinairement obstiné. Je ne crois pas lui manquer de respect en disant cela : il est très obstiné, il le reconnaît lui-même, et, si sa fille se mariait contre son gré, elle n’aurait pas un penny de lui, ni maintenant, ni plus tard. Or, précisément, il s’oppose à ce que Miss Barnes vous épouse. Qu’il ait tort ou raison, ce n’est pas mon affaire. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il est fortement opposé à ce mariage et que, avec l’entêtement que je lui connais, il ne le pardonnerait jamais.
Ici Mr. Attwood eut un geste d’indulgence par lequel il exprima que l’on ne pouvait que se soumettre à ces caprices ; puis il regarda M. Ripois dans les yeux et s’empressa d’ajouter :
— Si je vous dis cela, monsieur… Cadet-Chenonceaux, ce n’est nullement que l’on vous soupçonne de vouloir épouser Miss Barnes par intérêt, d’être un coureur de dot… Pas le moins du monde ! Mais, enfin, il faut voir où l’on va. Réfléchissez. Supposez que vous épousiez cette jeune fille malgré l’opposition de son père : elle ne vous apporterait aucune fortune ; mais elle vous apporterait des habitudes de luxe dont il lui serait impossible de se défaire. Vous connaissez vos ressources : seraient-elles suffisantes pour deux personnes, dont une élevée comme Miss Barnes l’a été ? Voyons !
Il baissa la voix.
— Et elle n’est pas très solide, avec cela ! Santé délicate, une vie modeste ne lui conviendrait probablement pas : il lui faudrait des soins coûteux. Alors ? Vous voyez à quoi vous mènerait ce mariage. Eh ?
Toujours méfiant et indécis, M. Ripois ne répondit que par un geste vague. Cet entretien tournait mal : il se sentait désarmé avant d’avoir rien dit, mis en face de réalités déplorables, bien différentes de ce qu’il avait espéré. Le solicitor resta silencieux quelques moments pour donner à ses paroles le temps de pénétrer ; et il reprit soudain d’une voix claire :
— Je vois que vous vous rendez compte. Bon ! Ce mariage serait, à mon sens, une erreur, une erreur grave ; il vaudrait donc mieux qu’il ne se fît pas, et pour Miss Barnes, et pour vous. Et maintenant, puisque nous sommes en train de causer franchement comme deux hommes du monde qui sont en même temps des hommes d’affaires, je vais vous dire ce que j’ai l’intention de faire, si vous vous rangez à mon avis.
« Je n’ai aucun mandat, notez-le ; ce n’est qu’une intention, qui m’est personnelle. Bon ! Je ferai savoir à Mr. Barnes que pour des motifs de haute délicatesse, qu’il appréciera, vous renoncez à solliciter la main de sa fille, et je lui demanderai en même temps de vous remettre une certaine somme comme… compensation pour la perte d’une élève et comme témoignage de gratitude pour un acte aussi méritoire. Voyons ! Cinq cents livres, par exemple… Qu’en diriez-vous ? »
M. Ripois resta longtemps silencieux, craignant de se livrer. La « conversation amicale » avait pris un tour inattendu, et la fertilité ordinaire de son esprit lui faisait défaut cette fois. Il ne pensait que lentement, comme engourdi, promenant ses regards autour de lui sans rien trouver qui pût le conseiller ni le servir. La grande table où les dossiers s’empilaient, les armoires et les bibliothèques rangées contre les murs, qui marquaient le cabinet de travail d’un homme de loi, et le tapis qui couvrait la pièce, épais et riche comme un tapis de salon, la porte près de laquelle il était assis, une porte sans serrure, recouverte de cuir vert semé de clous à tête de cuivre… Il regarda tout cela distraitement, ne sachant que dire. Il ne songeait pas à mettre en doute les affirmations du solicitor, un homme sûr de son fait, habitué aux exactitudes des choses de loi, et qui, d’ailleurs, le traitait cordialement, presque en familier.
Ce dernier reprit au bout d’un temps :
— Ce mariage, vous le comprenez vous-même, serait désastreux dans ces conditions. D’un autre côté, cinq cents livres, c’est une somme ! Avec cinq cents livres dans sa poche, un homme comme vous, jeune, actif, intelligent, parlant au moins deux langues, peut aller au Canada, en Australie, n’importe où et faire fortune en dix ans !
Il se pencha en avant, bon enfant, persuasif.
— Voyons ! Est-ce que cela ne vaut pas cent fois mieux ? Vous voyez que je suis sincère avec vous ; soyez donc sincère aussi avec vous-même et avec moi ! Comment pourriez-vous hésiter entre un mariage peu raisonnable, le fruit d’un malentendu, qui vous conduira tout droit à la gêne, et… ce que je vous offre : une somme ronde et la liberté ?
La liberté ! M. Ripois frissonna sans savoir pourquoi et se rendit compte tout à coup, en un éclair, qu’épouser Aurora Barnes, cette fille maigre, guindée, froide de corps et de cœur, passer toute une vie avec elle, à côté d’elle, serait un supplice que tout l’argent du monde ne saurait compenser. Sa décision était prise ; pourtant il crut devoir montrer encore quelques scrupules :
— C’est que… Que pensera-t-on de moi ?
— Voyons ! pas d’enfantillage !
Le solicitor le regardait familièrement avec une moue de compère.
— Ce qu’on pensera de vous… Rien de bien terrible, je vous l’assure ! Miss Barnes est une jeune fille romanesque, qui ne connaît pas grand’chose à la vie ; mais son père comprendra parfaitement… parfaitement ! Allons, vous acceptez, c’est entendu, eh ?
M. Ripois fit oui de la tête. Mais Mr. Attwood ne se montra pas entièrement satisfait : il semblait désirer une réponse plus positive et plus claire. Sa voix s’éleva de nouveau, nette et sonore, si haute que son interlocuteur en fut gêné : les clercs de la pièce voisine, se dit-il, devaient les entendre.
— Nous nous comprenons bien : vous avez le choix entre Miss Barnes et les cinq cents livres… et vous prenez les cinq cents livres ? C’est bien cela ?
C’était là une manière brutale et déplaisante de présenter les choses ; mais M. Ripois jugea inutile de protester. Il acquiesça de nouveau.
— Voyons, je n’entends pas. C’est oui ?
— Oui.
Quand cela fut dit, le solicitor se renversa dans son fauteuil et parut attendre. Il y eut un bruit de chaises remuées, de murmures, et la porte aux clous de cuivre s’ouvrit, laissant passer Aurora Barnes et un homme trapu, à cheveux gris, qui l’accompagnait. Ce dernier regarda M. Ripois un instant de la tête aux pieds avec un mince sourire de mépris ; mais ce fut au solicitor qu’il s’adressa.
— Nous vous remercions, mon cher monsieur ! C’est bien ce que nous pensions tous les deux, vous et moi, et ma fille est maintenant convaincue. Si vous le voulez bien…
Ils s’éloignèrent ensemble vers une autre porte. M. Ripois s’était levé machinalement, les joues en feu. Un traquenard ! On avait voulu l’humilier. Il suivait des yeux Aurora, qui lui tournait le dos, s’appuyant d’une main sur le manche d’or de son parapluie, penchée de côté dans une attitude à la fois languissante et raide. Pimbêche ! Mannequin ! Elle avait dû presque tout entendre ; mais il était facile de voir qu’elle n’avait pas le cœur brisé. Rageur, il se réjouit au moins de songer qu’elle aussi devait se sentir humiliée. Le solicitor revint vers lui lorsqu’ils furent seuls de nouveau et le contempla avec un léger sourire.
Après un long silence, M. Ripois se redressa, releva la tête comme s’il défiait le monde et demanda d’une voix encore étouffée :
— Alors… Ces cinq cents livres ?
— Les cinq cents livres ? Oh ! Pardonnez-moi ; ce n’était qu’une petite… supercherie. Nous désirions prouver à Miss Barnes la véritable nature de vos sentiments envers elle, et nous avons réussi. Le procédé n’était pas des plus loyaux, me direz-vous ? Bah ! Continuons à être sincères : vous n’êtes pas homme à vous choquer beaucoup du subterfuge.
L’attitude du solicitor était ironique, mais toujours affable, et son sourire indiquait qu’il était, lui, homme à tout comprendre et tout excuser.
— Vous pouvez, naturellement, écrire à Mr. Barnes pour lui demander quelque chose ; mais je crois que ce serait peine perdue… Je ne vous retiens pas…
M. Ripois se retrouva dehors, au milieu du tumulte cruel de la rue, et suivit machinalement le trottoir, remuant des pensées confuses. Il s’était laissé rouler comme un enfant ! Du même coup, il perdait son espoir de richesse et d’existence joyeuse et sa meilleure élève, celle qui le faisait vivre, à parler franc.
Et il sentit que ce n’était que le commencement du désastre, que derrière le mur mince de l’avenir, qui s’effrite un peu tous les jours, une autre calamité l’attendait, dont il avait déjà deux ou trois fois deviné la présence cachée.
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