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Chapitre 24

Vers le soir, M. Ripois se retrouva dans le voisinage de Piccadilly Circus. Il aurait dû retourner dans l’après-midi à Finchley Road pour y donner une leçon ; mais la paresse et le découragement s’étaient unis pour l’en dissuader. Il avait erré à l’aventure dans les parcs et passé une heure dans une bibliothèque publique, où il retrouva des souvenirs de faim et de misère qui ne firent qu’accroître sa tristesse. Cinq à six fois au cours de cette journée il s’était répété à lui-même, pour réagir :

« Que diable ! Je n’ai rien perdu à la connaître, cette fille ! J’y ai même gagné le prix de ses leçons, et je me retrouve là où j’en étais avant. »

Mais, chaque fois qu’il se disait cela, il lui venait un souvenir émouvant de ce qu’il avait été trois mois plus tôt : un Amédée Ripois, plus jeune, plus riche de tout ce qui compte, confiant, gaillard, heureux ! Et, de nouveau, la sensation se formait en lui d’une perte incommensurable qui l’avait dépouillé jusqu’au cœur.

« Ce qu’il te faut, mon garçon, songea-t-il, c’est un bon dîner ! » Il alla à un restaurant français de Soho et se commanda un repas copieux et fin, arrosé de bourgogne, sans regarder à la dépense.

Quand il s’en alla, rassasié, la chaleur du vin dans les veines, un cigare entre les dents, son abattement semblait dissipé, et il résolut de consacrer cette soirée au plaisir pour se réconforter tout à fait et défier le sort. Plusieurs music-halls s’offraient à lui ; mais, après une ou deux hésitations, il décida de descendre jusqu’au « Coliseum », où il était sûr de trouver de la place un soir de semaine. La place ne manquait pas en effet : il s’installa à l’extrémité d’une rangée de sièges, à moitié couché dans son fauteuil, les jambes allongées, pour jouir du spectacle sans effort.

Sur la scène, deux hommes en tuniques à brandebourgs et une femme en robe de soie bleu pâle coupée aux genoux frappaient avec des marteaux sur des instruments de verre et de métal. Des sons clairs s’élevaient, qui s’enchaînaient et formaient un air. Tantôt les musiciens distribuaient leurs coups à gestes précis, nonchalants, et tantôt ils se pliaient sur leurs instruments et martelaient avec fièvre, exagérant leur effort pour mieux faire ressortir le mérite de leur travail. Après chaque morceau, ils se redressaient, joignaient les talons et faisaient le salut militaire avec une raideur germanique, au milieu des applaudissements.

Dans le vaste demi-cercle du balcon, tous les sièges du milieu étaient occupés ; mais, vers les ailes, les spectateurs clairsemés s’étalaient et prenaient leurs aises. M. Ripois fumait son cigare à bouffées lentes et n’accordait qu’une attention distraite à ce qui se passait sur la scène. La salle lui paraissait trop grande et trop pareille à celle d’un théâtre : le public immobile et calme, l’absence presque complète de va-et-vient créaient une atmosphère trop solennelle ; il regretta de n’être pas plutôt allé à un des music-halls de Leicester Square, où l’on peut, quand le spectacle est sans intérêt, regarder les femmes du promenoir.

Après les musiciens vinrent des acrobates japonais. Ensuite une femme chanta.

C’était une Australienne, disait le programme : une grande et belle fille aux larges épaules nues, qui gardait sous sa robe noire à paillettes un air de fraîcheur saine et presque d’austérité. Derrière elle, et autour d’elle, le décor mettait un fond et un cadre mièvres de jardin à la française, avec une terrasse à balustrade de pierre, des bosquets et des ifs taillés ; mais, du milieu de ce décor artificiel, sa voix montait avec force, sans subterfuges et presque sans art, unie et rapide, profonde comme la coulée d’une rivière dans un défilé.

En réponse aux applaudissements et aux rappels après deux airs d’opéra, elle revint sur la scène pour chanter : Good Bye.C’était ce qui convenait le mieux à la fois à sa voix et au goût du public, ce genre de romance sentimentale et simple ; aussi la fin du morceau fut-elle accueillie par des battements de mains chaleureux, et çà et là des couples échangèrent des regards attendris. Presque aussitôt, le rideau s’étant baissé et relevé, des acrobates cyclistes débouchèrent sur les planches et y décrivirent des cercles vertigineux.

M. Ripois se renversa de nouveau dans son fauteuil, avalant sa salive avec peine. Cette chanteuse et sa romance l’avaient bouleversé d’incompréhensible façon ; et voici que l’angoisse s’appesantissait encore sur lui, lourde comme la couverture de plomb des cauchemars, décourageante comme un fléau auquel on n’échappe pas. Il jeta le tronçon de cigare qu’il avait gardé machinalement entre les doigts et se dit à lui-même :

« Je ne suis pas dans mon assiette, décidément ! »

La voix de l’Australienne résonnait encore dans ses oreilles en écho très faible, mais plein d’une tristesse poignante. Qu’était-ce donc qu’elle chantait ? Good Bye Summer ! Good Bye ! Good Bye ! Sa gorge s’étrangla ; il lui parut qu’il comprenait pour la première fois ce qu’il y a de mélancolie déchirante dans les adieux, dans les derniers grands cris des pertes irrémédiables. Un arrachement – c’était bien cela, il le savait – un arrachement, et puis un vide amer, un vide qui brûle et qui ronge.

À sa gauche s’étendaient cinq ou six sièges inoccupés ; devant lui, plusieurs autres ; à quelque distance, un homme d’aspect commun et une jeune fille vêtue d’une blouse de couleur crue regardaient le spectacle ensemble, reposant sur le bras du fauteuil leurs mains enlacées. Ils se tenaient penchés l’un vers l’autre, épaule contre épaule, presque joue contre joue et échangeaient parfois des mots murmurés. « Ont-ils l’air assez ridicule ! » se dit M. Ripois, et cependant, au moment même où il se disait cela, son cœur se serrait, et la sensation du fauteuil vide à côté du sien devenait presque insupportable. Bah ! Si c’était une femme qu’il lui fallait il n’aurait pas de peine à en trouver une tout à l’heure. Pourtant…

Pourtant… Quand il sortit du Coliseum et retourna vers Leicester Square, les trottoirs étaient encombrés de femmes, et il se prit à les regarder l’une après l’autre avec curiosité, se rendant compte, à mesure, qu’aucune ne lui inspirait l’ombre d’un désir. Il y avait cependant de belles filles parmi elles, certaines qu’il connaissait de vue depuis longtemps. Elles se mêlaient à la foule qui quittait les théâtres, quêtant avec des regards languissants ou vifs les regards des hommes, surtout des hommes âgés, en habit, qu’elles croient de bonne prise, ou des très jeunes gens aux figures simples, qui n’oseront pas marchander ni se défendre. Les lumières fulgurantes, le tumulte, la cohue animée et diverse des figurants… C’était le tableau final, l’apothéose entraînante d’un soir de vie, ou chaque passant joue son rôle.

M. Ripois n’avait jamais parcouru ces rues, à cette même heure, sans jouir du défilé incessant du bruit, des lumières, de ce contact grisant de la faune du plaisir. Or, ce soir-là, ni Leicester Square, ni Cranbourn Street, ni Piccadilly Circus n’avaient aucune volupté pour lui, aucun vertige. Les restaurants où pénétraient des couples en toilettes de soirée, les salons-bars d’où des hommes émergeaient lourdement, la figure congestionnée, les lèvres encore humides, mâchant un cigare, pour faire leur choix à loisir parmi les femmes du trottoir, rien ne lui inspirait d’envie.

Il s’arrêta devant le magasin d’Appenrodt et chercha à comprendre ce qui s’était passé en lui.

« C’est moi qui ai changé, se dit-il lentement. C’est bien moi qui ai changé. »

Quelques mois plus tôt, à cette même place, il se campait pour regarder passer la foule, brûlant d’ambitions, de désirs simples, dévisageant les femmes hardiment, songeant à ce qu’il ferait s’il avait quelques livres en poche. Et maintenant ! Ce n’étaient pas son entrevue du matin avec le solicitor et sa déconvenue qui étaient les vraies causes de sa tristesse ; elles n’avaient fait que secouer son cœur d’un choc brutal, et, sous ce choc, un malaise engourdi s’était réveillé et s’étirait comme une bête aux griffes aiguës.

Une femme le frôla avec un regard d’invite ; il vit tout près de sa figure une figure blanche et rouge, aux couleurs brutales comme celles d’un masque, dont la pâte et la poudre n’arrivaient pas à dissimuler l’air excédé, et il se détourna avec un sursaut de répulsion physique. Il n’avait pas fait trois pas qu’un contraste subit lui faisait voir, avec les yeux du souvenir, une autre figure, pleine et fraîche, celle-là, qui se levait vers la sienne comme pour s’offrir, et des yeux gris lumineux, francs, impudiques, qui s’ouvraient tous grands devant les siens.

Ella !… Il faucha d’un coup de canne une herbe imaginaire, et s’arrêta net. Ella ! Comme elle était proche de lui et mêlée à sa vie, malgré le temps écoulé ! Les femmes qu’il avait vues depuis, celles qu’il voyait maintenant ne faisaient que lui rappeler Ella. Les baisers d’Aurora Barnes avaient été fades et sans saveur, parce qu’il s’était souvenu malgré lui de ceux d’Ella ; les plus belles filles de Leicester Square ne lui inspiraient que de l’éloignement, parce qu’il se prenait à songer encore à Ella, à la beauté de sa jeune figure amoureuse, à l’appel pathétique de son jeune cœur amoureux.

Et il l’avait quittée !… Tout en reprenant sa marche, il se dit en haussant les épaules : « Que diable ! Je ne pouvais pourtant pas faire autrement ! » Un garçon qui veut jouir de la vie et connaître de nombreuses aventures ne peut guère s’encombrer d’une femme et d’un enfant. Il n’y a que les niais qui font cela. De sorte qu’il l’avait quittée… Il l’avait quittée, et ce malaise sans nom était descendu sur lui, ce malaise qui ressemblait à un regret, et à un désir, et à une mue douloureuse de son cœur.

Plusieurs fois il s’était demandé, au temps où ils étaient ensemble, si ce n’était là qu’un commencement, la promesse d’une lignée de vrais amours, de ces bonnes fortunes exquises comme en ont les hommes prédestinés. Il s’était imaginé lui-même, Amédée Ripois, allant à travers la vie, d’aventure en aventure, trouvant partout sur son chemin des femmes de toutes sortes, femmes mariées, jeunes filles, qui viendraient vers lui poussées par une force irrésistible et lui donneraient tout ce qu’elles avaient à lui donner. Maintenant il voyait les choses clairement : la faillite d’un de ses petits projets misérables suffisait à lui faire pressentir la futilité des autres.

Il voyait sa vie : une vie ordinaire, étroite et terne, où tout serait tronqué, mesquin ; où des rêves dorés avorteraient en réalités piteuses. Dans cette vie, Ella était venue comme un don divin : elle était venue à lui, les yeux éblouis d’un mirage, avec sa jeunesse, sa grâce, son amour miraculeux, qu’elle lui apportait tout ensemble dans une sorte d’égarement sacré ; et il avait laissé tomber tout cela dans la poussière du chemin, avec le sourire entendu d’un malin qui ne se laisse pas prendre au piège.

Imbécile ! Imbécile ! Quel imbécile il avait été ! Il se revoyait assis devant sa fenêtre, le soir où il était parti, le cœur plein d’elle, encore ivre de cette sensation d’étonnante aubaine qu’il avait eue tout de suite, conscient qu’il l’aimait avec ses sens plus qu’aucune femme qu’il eût jamais connue, qu’il l’aimait avec son cœur comme il n’avait jamais aimé. Et puis… Que s’était-il donc passé ?… Du fond de son pauvre cerveau abusé, une voix s’était fait entendre : elle avait énoncé les maximes de la sagesse imbécile des coureurs de filles, les préceptes sentencieux et stupides de ceux qui ne croient pas être dupes. « Vilaine histoire ! avait dit la voix. Ne sois pas jobard. Laisse la fillette se débrouiller comme elle pourra ; c’est sa faute ! » Et il était parti roublard, et faraud, et gai séducteur.

Shaftesbury Avenue s’étendait devant lui, presque silencieuse, presque vide. En un espace de temps incroyablement court, la foule issue des théâtres s’était dissipée ; il ne restait plus sur les trottoirs que des passants attardés qui marchaient vite, quelques flâneurs solitaires qui s’en allaient lentement, lentement, s’arrêtant à chaque instant, se retournant, et puis reprenant leur marche à regret, après un coup d’œil découragé le long des rues désertes. Quelle quête mélancolique poursuivaient-ils ? Qu’est-ce qu’ils avaient perdu ? Des femmes erraient aussi, acharnées, frôleuses, sur le visage desquelles le conflit des lumières espacées et de la nuit mettait des ombres tragiques. M. Ripois ne les regardait plus ; mais il devinait leur silhouette au passage et chacune d’elles lui faisait penser à Ella.

Elle l’attendait : il en était sûr. Elle l’attendait après s’être raconté à elle-même quelque fable pour expliquer son départ ; elle l’attendait comme elle l’avait attendu au sommet de Dollis Hill, inébranlable dans sa confiance enfantine, certaine qu’il allait revenir.

Quand M. Ripois songea à ce retour, voici que la voix sentencieuse et stupide s’éleva de nouveau. C’est ridicule, ce que tu vas faire là ! Ne sois pas jobard ; songe aux ennuis… Mais elle s’arrêta net, étouffée par une autre voix bien plus puissante. Il aimait Ella. Il l’aimait. Il l’aimait. Le reste ne comptait pas.

Il rentra à Hornsey sur l’impériale d’un autobus ; quand il fut rentré, il ouvrit sa fenêtre toute grande et s’assit dans l’unique fauteuil boiteux de sa chambre, sentant qu’il lui serait impossible de dormir.

La nuit est presque silencieuse ici. Au fond du petit jardin rectangulaire, un grand mur couvert de lierre s’élève, qui arrête les regards et ne laisse voir qu’un pan du ciel terne et trouble d’automne qui rougeoie encore au-dessus de Londres. M. Ripois regarde tantôt le ciel et tantôt le mur, et il écoute son cœur qui bruit comme un feuillage sous le vent. Il l’écoute avec tant d’attention, et avec un étonnement si sincère qu’il cesse de se rendre compte que ce cœur est une part de lui, que c’est le même cœur qui l’a poussé et fait agir pendant des années et des années, qui a battu dans sa poitrine maintes chamades de désir et de colère, et parfois d’attendrissement fugitif. Il n’y reste plus qu’un grand amour qui s’ouvre et se déploie de minute en minute, d’abord avec des bruissements infiniment doux comme pourraient en produire, en glissant l’un sur l’autre, les pétales d’une fleur qui s’épanouit, puis soudain avec des claquements de bannière.

Il revoit Ella ! sa figure, la ligne de son corps, des attitudes, des gestes que lui inspirait l’amour. Il se souvient de paroles qu’ils ont échangées, d’heures qu’ils ont passées ensemble au sommet de Dollis Hill, côte à côte, peut-être la main dans la main, recevant les caresses de la brise et du soleil avec une sorte d’émerveillement ; d’autres heures solennelles des soirs d’été, à Hampstead, ou ailleurs, quand l’ombre couvrait leurs visages rapprochés ; enfin le retour, la maison silencieuse et leur secret qui reprenait toutes les nuits comme un beau conte sans fin, fait de prodige et de mystère.

Pendant que toutes ces choses duraient, il n’a pas su en comprendre le prix. Lorsqu’il se répétait à lui-même : « C’est le grand amour, cette fois, le grand amour ! » il ne se servait du mot sacré que comme un enfant sot et brutal. Depuis il a changé miraculeusement à son insu, et le souvenir de ce qu’il a laissé tomber avec dédain lui tord le cœur.

Comme il saurait mieux l’aimer maintenant ! Il invente des caresses humbles et tendres, mille manières de la chérir auxquelles il n’a jamais songé autrefois, et il s’imagine sans effort sa réponse à elle, la réponse de sa tendresse généreuse et toujours prête, avide de donner.

Par les soirs comme celui-ci, quand la vie décourage et que le vent froid souffle la malchance et la tristesse grise, elle serait à côté de lui. Elle lui mettrait un bras autour du cou ; sa voix serait basse et caressante, riche de consolations. Il aurait pour reposer sa tête la courbe de la jeune épaule, et sur sa tempe il sentirait la joue d’Ella qui viendrait se poser, sa joue et la peau lisse et chaude du dessous de son menton. Elle le presserait contre son corps : elle…

Chacun des souffles de la nuit fait courir une houle sur la surface du lierre, et le silence d’alentour est si profond que ces bruissements traversent l’étroit jardin désolé et viennent jusqu’à la fenêtre. M. Ripois se cache la figure entre ses bras repliés comme un enfant qu’on menace, en gémissant. Il a les yeux secs ; c’est son cœur qui fond et larmoie. Le regret l’étreint, et la peur. S’il a perdu Ella, en la quittant ! Si son amour à elle est mort pendant que le sien s’éveillait ; mort d’un seul coup quand elle a connu la trahison, ou bien mort lentement au long des heures innombrables qui auront dessillé ses yeux, dissipé le mirage, révélé trait par trait la vraie figure de son méprisable amant. Lorsque M. Ripois songe à cela, il lui vient un désir brûlant d’être de nouveau près d’elle pour plaider, avouer ou mentir, la regagner n’importe comment.

Une dernière fois, la voix conseillère s’élève, la voix qui l’a fait partir : « Tu vas retourner à ta maîtresse, souffle la voix. Bon ! Rends-toi compte ! Rappelle-toi comment elle sera… enceinte, enlaidie… Et songe aux ennuis : l’oncle et la tante, qu’auront-ils à te dire ? »

L’avertissement sage et vil passe et ne laisse derrière lui qu’un attendrissement infini. Rien ne compte plus qu’Ella pour son amant. Ella et le désir qu’il a d’elle, de sa présence, du contact de son corps, de la certitude qu’elle est toujours à lui.

Et l’amour qui emplit le cœur de M. Ripois se mue en une chose si immatérielle et si pure qu’il sent la transformation et en demeure confondu. Une moitié de ce qui était lui est desséchée, tombée en poussière, déjà balayée, loin ; ce qui reste est prodigieusement affiné, délicat et frais ; et, au plus profond de son être, une onde de tendresse simple monte, retombe et monte encore, comme une gerbe d’eau dans un bassin.

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