‹ Monsieur Ripois et la NémésisChapitre 25 sur 29 · Chapitre 25

Chapitre 25

Le lendemain, M. Ripois quitta son bureau dès que ses leçons du matin furent terminées, et s’en alla vers Cricklewood. Parcourir le quartier familier, retrouver la rue qu’il cherchait, puis la maison, tout cela lui fut facile ; mais une fois là, le cœur lui manqua. Au lieu de monter les marches du perron et de frapper à la porte, il continua son chemin et ne s’arrêta qu’à l’angle d’une autre rue, où il s’immobilisa longtemps, mordu d’appréhension, étudiant de loin l’insignifiante façade comme une énigme redoutable.

Que se passe-t-il là dedans ? Que s’est-il passé depuis trois mois ? Il comprend qu’en refermant furtivement la porte derrière lui, cette nuit d’août où il est parti, il a abandonné tous ses droits, effacé lui-même d’un seul geste le passé précieux ; et maintenant il erre au dehors, timide, en étranger qui doute de l’accueil qui l’attend.

Des rideaux aux fenêtres… Ils habitent encore là ! À cette heure l’oncle sera assis dans la pièce du rez-de-chaussée qui donne sur la rue, peut-être seul, peut-être… Où est Ella ? S’il frappe maintenant, qui viendra lui ouvrir ? Des paroles dures de reproche ne seraient rien ; c’est d’Ella seulement qu’il a peur, de ce qu’il lira sur sa figure lorsqu’elle le verra.

Il attend, surveillant la maison de loin. Personne n’entre ni ne sort ; les rideaux tombent en plis rigides, et bien que la porte, les fenêtres, les murs soient tout pareils aux autres murs, portes et fenêtres de la rue, précisément de la même taille et de la même couleur, cette petite maison a pourtant pris un aspect émouvant et singulier, comme les maisons marquées d’une croix sur les gravures des journaux, où quelque chose de tragique s’est passé.

À l’angle des deux rues qui se coupent, M. Ripois a d’abord attendu en s’efforçant de n’avoir pas l’air d’attendre. Pour ressembler aux autres passants, il a marché de long en large, flâné sur le trottoir dans une attitude de nonchalance, regardé parfois d’un autre côté. Puis, à mesure que le temps s’écoule, il dépouille tout souci d’apparences, et il finit par s’adosser à une grille, les yeux fixes, le cœur serré et ne sachant si c’est d’impatience ou de peur.

Un fournisseur a monté tout à l’heure les marches du perron et frappé ; la porte s’est entr’ouverte, et M. Ripois s’est rapproché de quelques pas, frémissant ; mais il n’a vu qu’une fente d’ombre, deviné quelqu’un caché derrière le battant, qui donnait une brève réponse, et la porte a été refermée avec précaution, sans bruit, comme dans une maison où il y a du chagrin… Alors son impatience tombe tout à fait, la peur le saisit, et il retourne se figer à l’angle des trottoirs, atterré d’avance par ce qu’il sent venir.

Ce n’est plus la peur restreinte et positive de paroles qui pourront être prononcées, d’un accueil méprisant, ni même de ce que la figure d’Ella pourra signifier en le voyant : c’est une peur vague et confuse comme une ombre, comme le pressentiment d’une dette à payer. Il a commis une lourde faute, une erreur imbécile, et la crainte lui vient qu’elle soit de celles qui ne se réparent pas. Une dette à payer, dont il a deviné la menace depuis longtemps, sans bien la comprendre…

La courte journée d’automne s’achève déjà, et, çà et là, des lumières devancent la nuit. M. Ripois passe devant des fenêtres éclairées avant qu’on ait baissé les rideaux ou les stores, et voit tout l’intérieur d’un seul regard : la table, des gens assis qui parlent en se tournant l’un vers l’autre, ou bien s’immobilisent en un silence intime, comme s’ils s’étaient tout dit. Mais la fenêtre qu’il guette ne s’éclairera pas ; c’est la pièce où se tient l’aveugle, et on laissera tomber l’obscurité qu’il désire. Il croit entendre la voix d’Ella chargée de tendresse :

— Il fait presque nuit, oncle cher !

L’angoisse resserre sa pince sur M. Ripois, l’angoisse d’être seul, d’être dehors, de ne pas savoir… Il se raidit et attend encore, jusqu’à ce que la pince devienne trop dure ; alors, n’y tenant plus, il quitte l’angle des rues et va se camper juste en face de la maison qu’il guette, sous un réverbère, pour être sûr qu’on le verra. De nouveau, les minutes de nuit défilent et s’allongent ; mais rien ne se passe.

Enfin la porte s’ouvre ; quelqu’un descend les marches du perron, un bâton à la main, et s’en va le long du trottoir sans hésiter, tâtonnant un peu. C’est l’aveugle qui sort pour faire sa promenade solitaire de chaque soir…

M. Ripois hésite un instant et le suit. Une fois l’angle de la rue tourné, il se rapproche ; il l’a presque rejoint quand ils arrivent au long mur qui borde des jardins, et la solitude de cette rue-là l’encourage. Il presse le pas, tousse deux fois pour desserrer la pince qui l’étrangle et parle enfin.

— Hé ! Dites… C’est moi !

Il n’a pas besoin de se nommer ; l’aveugle a reconnu sa voix et s’arrête. Le bâton erre un peu, reconnaît le trottoir et le mur, finit par se poser ; M. Ripois, qui le surveillait machinalement, relève alors les yeux. Ce vieillard n’a guère changé ; mais le bord de son chapeau jette une ombre sur le front et l’entour des yeux, qui sont restés lisses et presque jeunes, et l’on ne voit de sa figure, à la lumière, que les joues et le menton, qui sont ravagés, coupés de plis de chair et de rides profondes, et la bouche qui tremble. Elle tremble si fort que, par deux fois, des mots qui semblaient s’y former ne vont pas plus loin et retombent dans le silence. Enfin :

— C’est vous ! Qu’est-ce que vous voulez ? Pourquoi êtes-vous revenu ?

— Je suis revenu à cause d’Ella.

— À cause d’Ella ! Et qu’est-ce que vous pourriez bien lui faire encore ?

— C’est pour lui demander pardon. C’était un malentendu ; je suis revenu pour de bon.

Il répond aux questions avec une sorte d’humeur, parce qu’il sent confusément que c’est là affaire entre Ella et lui. Et il demande :

— Où est-elle ? À la maison ?

Mais l’aveugle n’a pas entendu ; il serre son bâton dans sa main, et toutes les rides de son visage semblent se creuser encore un peu plus, jusqu’à devenir des coupures profondes comme des bouches, comme des bouches qui répéteraient toutes la même grimace d’amertume et de colère.

— Alors, vous êtes revenu ? Je croyais que les hommes comme vous ne revenaient jamais ; qu’ils se sauvaient dans la nuit quand ils avaient fini leur mensonge et leur vol, et qu’ils ne revenaient pas… Chien !… Vous êtes venu dans une maison où il y avait deux vieilles gens et une enfant, et vous avez volé tout ce qu’il y avait à voler… Chien !… J’aurais dû me douter de quelque chose lorsque vous habitiez avec nous et que la voix d’Ella a commencé à changer quand elle me parlait. Elle me parlait comme avant ; mais c’était vous qu’elle devait regarder, et je sentais que sa voix avait changé. J’aurais dû m’en douter, bien sûr ; et pourtant, comment aurais-je pu ? Je ne savais pas qu’elle était devenue aussi grande que cela, moi !

M. Ripois demanda encore à voix basse :

– Où est Ella ?

— …Je sentais bien que ses épaules étaient presque aussi hautes que les miennes et que c’était une belle enfant, droite et saine ; mais je ne comprenais pas qu’elle avait grandi à ce point-là et qu’il aurait fallu la mettre en garde contre les hommes comme vous. Si seulement j’avais eu mes yeux, j’aurais bien su lire le mensonge sur votre figure, tous les mensonges que vous aviez dans le cœur et que vous lui disiez, toute la saleté que vous aviez dans le cœur… Chien ! Chien de Français !

— Où est Ella ?

— Ah ! vous ne savez pas ! répondit l’aveugle, et sa colère tomba tout à coup. Il resta silencieux, un long moment, et finit par dire doucement, comme s’il se parlait à lui-même :

— Vous ne la salirez plus !… Vous ne la salirez plus…

M. Ripois se rapprocha d’un pas et chercha à lire la vérité dans l’attitude du vieil homme, sur sa figure couturée de rides et jusqu’en ses yeux morts. Il ne sut rien voir qui eût un sens clair ; alors ses regards errèrent stupidement sur tout ce qui les entourait, le mur interminable plaqué d’ombres, la rue déserte, qu’au loin un chat traversait à pas comptés, avec des pauses… Il voulut demander une fois de plus : « Où est Ella ? » mais les mots lui restèrent dans la gorge, et ses mains esquissèrent d’elles-mêmes des mouvements imbéciles le long de son corps, tirant son pardessus, effaçant un pli, inutiles et tremblantes.

— Elle est morte ! dit l’aveugle. Morte. Entendez-vous ? Morte peu après que vous êtes parti, chien !… Un accident !…

Et, soudain, sa colère flamba de nouveau. Il restait immobile, même pas tourné vers son interlocuteur, peut-être parce qu’il ne devinait pas bien sa position exacte ; mais un tremblement de désespoir sénile l’agitait de la tête aux pieds.

— Un accident, cria-t-il d’une voix sourde. Par le Dieu vivant, je jure que c’était un accident ! N’allez pas croire qu’elle s’est tuée pour vous ! Non ! elle avait deviné quelle sorte d’homme vous étiez, et comment vous lui aviez menti, bien avant cela ; dès que vous êtes parti… C’était un accident, je le jure ! Mais, quand on l’a apportée, toute écrasée et saignante, et, plus tard, déjà morte, quand j’ai senti ses membres cassés sous mes mains, ma petite Ella, si droite et si forte !… et que j’ai songé que c’était peut-être à cause de vous !

M. Ripois recula d’un pas devant sa figure de menace ; mais le geste aveugle du bâton ne venait même pas vers lui, et il resta là, bien que ne trouvant rien à dire. Le sens des mots le pénétrait bien ; mais il n’avait pas encore commencé à sentir. Ce serait pour plus tard – il y songea confusément –  plus tard il aurait tout le temps de sentir, trop de temps !… Il continua à écouter, se demandant s’il avait encore quelque chose à apprendre.

— Qu’est-ce que vous attendez ? Qu’est-ce que vous voulez encore ? Et pourquoi êtes-vous revenu ? Est-ce que vous n’avez pas pris ce qu’il y avait à prendre ? À Ella son pauvre cœur enfantin, et sa vie, et son honneur si elle avait vécu ! Et à nous, à deux vieilles gens comme nous !… Vous êtes venu dans la nuit, comme un voleur, parce que vous aviez affaire à une petite fille naïve qui n’avait pas encore appris à voir les choses et les gens comme ils sont, et à moi qui n’y vois plus ; et vous vous êtes sauvé dans la nuit comme un voleur. Si vous étiez revenu demander pardon mille fois en vous traînant sur les genoux, j’aurais plutôt tué Ella avec mes mains que de la laisser retourner à un homme comme vous. Et maintenant sauvez-vous encore une fois, et allez vous vanter auprès des autres Français qui vous ressemblent de ce que vous avez fait. Allez ! voleur !… voleur !… voleur !…

M. Ripois s’éloigna en haussant les épaules sous les injures, parce que la colère et l’indignation de ce vieil homme étaient des choses de peu d’importance à côté de ce qu’il sentait venir, du long compte à régler entre la mort et lui. Pourtant il essaya, encore une fois, de se comporter gaillardement. Descendant vers Maida Vale à pas saccadés, le long des trottoirs animés à cette heure, son chapeau un peu en arrière, les épaules effacées, la moustache conquérante, il se dit à lui-même d’un ton presque indifférent, même avec un semblant de rire :

— Alors elle est morte !… Ça simplifie les choses !

Mais, l’instant d’après, le monde tournoya autour de lui et s’arrêta à contresens, de travers, mal reposé sur ses bases. Le sentiment de sa perte commençait à peser sur lui, et soudain toute la vie qui l’entourait l’offensa comme un blasphème. C’était l’égotisme monstrueux de ceux que le chagrin ronge qui se révélait ainsi. M. Ripois regarda des femmes qui passaient, des femmes laides, chétives, difformes, qui clairement ne pouvaient inspirer à personne aucun désir, de vieilles gens aux membres desséchés, dont l’échine lasse se pliait vers la terre, des garçons et des filles qui se lutinaient grossièrement au bord du trottoir, dont les rires plissaient les figures sans grâce, montrant leurs dents gâtées.

Son cœur en révolte leur cria :

— Taisez-vous ! Il y a quelqu’un de mort !

Et, comme ils poursuivaient tous leurs occupations et leurs jeux vulgaires, la haine lui grippa les mâchoires. S’il avait seulement pu racheter la vie d’Ella avec une de celles-ci, ou avec toutes ! Il se voyait condamnant d’un geste toute cette foule inutile et répugnante, pour sauver la morte qu’il eût voulu garder ; ou même tuant avec ses propres mains, rageusement, joyeusement, presque en justicier, trop heureux de pouvoir payer la rançon. Ses mains s’enfonçant dans une gorge flasque, ou bien un coup frappé dans les côtes avec un gloussement de fureur démente, pour sauver Ella qu’il aimait… Rêves stupides ! Un peu plus loin la foule s’éclaircissait, disparaissait, les lumières se faisaient rares, et il traversa Maida Vale sans penser à rien.

En arrivant à St. John’s Wood Road, la raison lui revint : il se demanda où il allait et finit par obliquer à gauche et par prendre un omnibus qui le ramenait chez lui.

L’aspect de sa chambre sombre, cet autre aspect qu’elle avait à la lumière, l’atmosphère qui l’entourait et pesait sur lui – tout cela lui parut étrange. Tout cela avait déjà changé hier, et voici que c’était encore changé aujourd’hui. Mais il n’avait pas envie de s’asseoir devant sa fenêtre, cette nuit : il valait bien mieux se déshabiller et dormir. La seule chose qui lui restât en tête était une sorte de refrain machinal :

— J’ai tout le temps… tout le temps… tout le temps d’y songer !

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