Chapitre 26
Les oisifs et les riches peuvent savourer leurs chagrins longuement, à loisir, les faire revenir au premier plan quand il leur plaît, pour en déguster l’amertume exquise. Pour le commun des hommes le chagrin n’est qu’un luxe, quoi qu’on en dise ; un luxe qui prend son tour après des problèmes plus urgents – les besoins d’un corps, la lutte pour le toit et pour le pain, avec ses ruses, même les ambitions mesquines que l’habitude rend impérieuses, telle désir d’avoir bonne apparence et de garder ses aises.
M. Ripois n’était pas de ceux qui tournent et retournent complaisamment chacune de leurs douleurs et de leurs pertes pour s’en faire une sorte de funèbre orgueil ; il ne souhaitait qu’une chose, et cela en toute simplicité : être heureux. Mais, même s’il avait désiré étudier son propre cœur, des soucis plus immédiats l’eussent détourné de ces subtilités pour quelque temps.
En perdant Aurora Barnes, il avait perdu sa plus profitable élève, qui lui rapportait presque autant, à elle seule, que toutes les autres ; et il apparut vite qu’il avait perdu encore plus que cela. Plusieurs des élèves qui lui restaient cessèrent bientôt après de prendre des leçons. Il n’y vit d’abord qu’une simple coïncidence, mais finit par redouter quelque chose de plus grave. « Ces gens-là ne peuvent pourtant pas se connaître tous entre eux ! » songea-t-il ; mais un soupçon décourageant subsista.
Comme il n’avait plus d’autre argent que celui qu’il gagnait ainsi, le présent ressemblait déjà fort à la misère ; l’avenir, que ce fût prévision raisonnée ou pressentiment, ne paraissait guère s’annoncer mieux. C’était toute la dorure de son rêve qui s’écaillait et tombait à la fois ; la dorure de l’existence facile qu’il avait connue quelque temps, la dorure du nom sonore et du blason emprunté. Toutes ces choses semblaient avoir perdu leur vertu, frappées d’un maléfice.
De nouveau, il passa des heures mornes dans son bureau, les coudes sur la table, et le menton entre les mains, échafaudant des projets qui s’écroulaient à mesure. Les idées ne venaient qu’avec peine ; les appétits directs et forts qui faisaient autrefois jaillir de son cerveau des plans hardis, ingénieux, – ces appétits s’étaient affaissés sous une langueur et ne l’inspiraient plus. La conviction se forma en lui, à la longue, qu’il ferait mieux de s’en aller, de changer de lieu et de nom, sinon de métier. Finchley Road, Cricklewood, Hampstead, tous ces quartiers du nord de Londres semblaient liés à un chapitre de sa vie qui avait mal tourné. Il désira faire ce qu’il avait déjà fait à plusieurs reprises avec succès : clore l’épisode et laisser tout le passé ennuyeux ou triste derrière lui.
La recherche d’un nouveau local, à laquelle il consacra ses loisirs, lui procura quelques heures d’animation et d’intérêt. Il fallait peser le pour et le contre, le chiffre du loyer et l’apparence de la maison, parcourir les rues avoisinantes en éclaireur, chercher à deviner ce qu’il y avait derrière ces murs, quelle sorte de gens habitait là, combien d’entre eux seraient susceptibles de devenir des élèves ou de lui en envoyer ?
Mais, quand M. Ripois eut fait son choix et retenu une petite pièce qui donnait sur la cour, dans Orchard Street, près d’Oxford Street, tout l’intérêt de l’entreprise sembla s’évanouir, et les détails qui restaient à régler furent sordides et décourageants. Une semaine de loyer à payer d’avance… c’était un fragment de son maigre pécule qui s’en allait ; quelques meubles à louer : une table, des chaises, le nécessaire pour enlever aux quatre murs leur aspect de nudité miséreuse… Le propriétaire d’un petit magasin de bric-à-brac du quartier, auquel il s’adressa, se montra méfiant et âpre.
— Si vous ne voulez pas me laisser une somme en dépôt, dit-il, il me faut des références.
M. Ripois n’avait pas de références à donner ; il expliqua cela avec un peu de hauteur et des gestes las. Quelque chose demeurait dans son attitude d’avoir été, pendant plusieurs mois, Raoul Cadet-Chenonceaux et d’avoir eu sur ses cartes de visite une couronne et un écusson ; mais le marchand de bric-à-brac ne pouvait percevoir la nuance et gardait ses soupçons.
C’était un petit homme au teint blafard, ridiculement chauve, qui baissait la tête en parlant, appuyait le menton sur sa poitrine et contemplait son interlocuteur à travers ses sourcils, comme s’il faisait glisser son regard entre son front et des lunettes absentes. Il avait l’air naturellement humble, de sorte que les questions brutales qu’il adressait à M. Ripois et la façon dont il accueillait les réponses ressemblaient à des impertinences d’inférieur.
— Pas de dépôt et pas de références ! Voyons ! C’est une plaisanterie.
Il finit pourtant par accepter de fournir une table, un classeur, deux chaises et quelques gravures assez sales, à la condition que le gérant de l’immeuble, avec qui il s’entretint, veillerait sur ce mobilier et n’en laisserait rien sortir. Et une quinzaine de location à payer d’avance – son ultimatum – nouvelle saignée ! M. Ripois dut en passer par là, et s’estimer heureux…
Trois jours plus tard, un homme apporta ces meubles, qu’il monta le long de l’escalier un par un en plusieurs voyages, exagérant sa peine. Il donna des conseils pour leur disposition, aida à accrocher les gravures et, quand tout fut prêt, se montra grossièrement chaleureux et sympathique, dans l’attente du pourboire.
— À la bonne heure ! fit-il en s’essuyant le front, examinant les quatre murs l’un après l’autre. Vous voilà bien installé ! Un peu sombre, peut-être ; mais tout de même…
Les trois pence qu’il reçut ne le satisfirent guère ; mais il se contenta d’une moue de dérision et de quelques grognements, et sortit en traînant les pieds.
Resté seul, M. Ripois mit tout en ordre, rangea ses livres, classa quelques papiers, puis il s’assit à sa table et regarda autour de lui, se demandant ce que l’avenir lui apporterait là. En face de lui était appendue une gravure représentant un aspect de la Cité, vue de haut : le dôme de Saint-Paul, et la mer des toits serrés, le carrefour de la Banque, fourmillant de passants et de véhicules, et Cheapside, qui ressemblait à un ravin entre les deux escarpements parallèles des maisons. Sur le mur de droite s’étalait une reproduction de quelque Minerve de musée, dans un mince cadre de bois noir ; une des baguettes du cadre s’était décollée et laissait voir la surface du dessous, écaillée et jaune. La Minerve penchait la tête et baissait vers le sol ses yeux sans prunelle.
À gauche, et presque dans un coin, l’unique fenêtre de la pièce s’ouvrait sur le puits de briques d’une cour intérieure, large de quelques mètres seulement. Un réflecteur de verre ondulé, disposé obliquement à l’extérieur de la fenêtre, renvoyait à l’intérieur la lumière du ciel lointain. Assis devant sa table, M. Ripois ne pouvait voir de ce ciel qu’un reflet confus et déformé, gris ou bleu, que les ondulations du verre rayaient comme une houle.
Ce local était certes assez misérable, dénué de toute élégance ; il s’en rendait bien compte ; mais la maigreur de sa bourse avait dicté son choix. Plus tard, peut-être… Il prit une feuille de papier et y traça de sa plus belle écriture le nom qu’il avait choisi : « René de Champreuse ». Il adoptait la particule, cette fois ; cela sonnait assez bien, évidemment… Évidemment…
Ses doigts tambourinaient sur la table ; mais son cœur restait lourd, vide de toute ardeur et même de l’espoir facile des commencements. Quelques centaines de cartes à faire imprimer ; encore une dépense ! et à envoyer dans le quartier, au hasard. Il faudrait aussi insérer quelques annonces dans les journaux, deux ou trois, – ses ressources ne lui permettraient pas davantage. Machinalement, il aligna des chiffres sur sa feuille de papier pour calculer ce que tout cela lui coûterait et resta atterré. C’était la famine toute proche ! Une seule économie possible lui vint à l’esprit lorsqu’il en chercha : au lieu d’envoyer ses cartes par la poste, il pourrait aller de maison en maison, le soir, et les déposer lui-même honteusement.
Sur le réflecteur d’indistinctes taches grises passaient, qui étaient des nuages. M. Ripois les regarda longtemps, longtemps, et, en même temps que ces ombres, des pensées venaient à la file et se succédaient dans son cerveau, des pensées toutes confuses et grises aussi. Une main géante avait peint le monde couleur de tristesse et semé partout la malchance et l’ennui. Que ferait-il si des élèves ne venaient pas bientôt ? Et surtout quand retrouverait-il sa vaillance gaillarde, et tout le plaisir que lui donnait autrefois la vie ? Depuis quelque temps, tout avait mal tourné : ses espérances de prospérité… Tous ses projets… Ella…
Il s’éternise ainsi, une main sous la tempe, les yeux fixés sur la surface de verre où défilent les ombres. Elle est morte ; il ne l’a pas oublié. Cette mort est mêlée à tout ce qui lui arrive, à tout ce qu’il sent, à chaque minute de sa vie, sans qu’il y songe. Il y a un goût de mort dans chaque gorgée d’air qu’il aspire, un peu de la lassitude de la mort dans chacun des gestes qu’il fait, quelque chose du silence de la mort autour de lui. Et il se demande combien de temps cela va durer.
Il lui semble, qu’elle est morte juste au moment où il venait de découvrir comment il l’aimait, et combien. Un soir, il a senti son merveilleux amour à lui jaillir comme une tige et s’épanouir aussitôt ; il a senti son cœur transformé, vivifié, purifié, plein d’Ella et du désir d’elle, avide seulement de la retrouver pour tout remettre en ordre et tout recommencer… et, le lendemain, il est rentré dans sa chambre sombre avec l’unique souhait de s’endormir et d’oublier ; de sorte qu’entre l’Ella d’autrefois et la morte il y a une autre Ella qu’il a vraiment aimée et qui n’a vécu qu’un jour.
Le chagrin… Maintenant, il sait ce qu’est le chagrin. Une tombe s’ouvre en travers de son chemin, une tombe pareille à ces abîmes des cauchemars que l’on retrouve toujours devant soi. Ce n’est pas un remords qu’il sent : un regret peut-être, un regret d’avoir été si stupide, d’avoir creusé en travers de sa propre vie, et de ses propres mains, cette tombe qui ne veut pas se refermer.
Les taches grises se pourchassent toujours sur le réflecteur ; leur défilé devient si insupportable à la longue que M. Ripois se penche sur la table et cache sa figure entre ses bras repliés. Et le temps passe.
— Que diable ! Il faut se faire une raison !
Il n’a jamais été sottement sentimental. En garçon sensé, qui voit la vie comme elle est, il se rend compte de ce qui lui arrive. C’est un chagrin qui le frappe : un chagrin profond ; cela pèse, et ronge, et défigure le monde entier ; mais pour un temps ; seulement pour un temps. Les jours vont venir l’un après l’autre, les semaines vont venir l’une après l’autre, patiemment, qui vont adoucir et effacer son grand chagrin. Il sait cela pour l’avoir vu arriver autour de lui. Une mort est une chose immobile dont chaque minute nous éloigne un peu ; il le sait et il se le répète pour s’encourager.
Pourtant, lorsqu’il relève la tête, quelque chose se glisse dans son cœur, quelque chose qu’il ne s’explique pas et qui l’inquiète, un sentiment qui n’est pas celui d’une lourde peine, mais bien d’un élan vivace et fort, une persistance chaude. On dirait qu’un peu d’Ella n’est pas mort. C’est plus qu’un souvenir d’elle qui subsiste, bien plus ; c’est… C’est un peu d’elle qui n’est pas mort.
Peut-être est-ce la femme qu’il s’est mis à aimer alors qu’elle n’était déjà plus, celle qu’il a aimée tout un jour. Puisqu’elle n’était déjà plus, la mort n’a pu l’atteindre !
Rien que l’effleurement de cette idée fait hausser les épaules à M. Ripois.
— Est-ce assez stupide ! Voyons : elle est morte ; c’est fini !
Il se répète qu’il n’y a plus qu’à attendre ; que le temps effacera à la fois ces billevesées et son chagrin. Et pourtant il ne peut s’empêcher de penser à Ella comme il penserait à une femme vivante, toute proche de lui ; et rien que de prononcer son nom, ou même de le former dans son cœur, lui donne envie de tendre les bras.
Il est rentré chez lui, après un repas de neuf pence dans un petit restaurant de Tottenham Court Road : deux tranches de viande noyées dans une sauce aqueuse et des pommes de terre bouillies, mal cuites et trop dures, dont la surface pelée en facettes portaient encore des traces de doigts.
Il se laisse tomber dans l’unique fauteuil de sa chambre, regarde autour de lui, et songe qu’il lui faudra déménager bientôt ; ce logement-ci est trop loin et trop cher. Où ira-t-il en chercher un nouveau ? À peine s’est-il posé à lui-même cette question qu’il la repousse avec un geste las. Plus tard ! Il n’a plus qu’un désir, c’est de tout remettre à plus tard, car les idées lui font mal, et il se débat au milieu de menaces cruelles.
Trouvant une cigarette dans sa poche, il l’allume machinalement et aspire sa fumée sans saveur. Bientôt le papier se fend à l’extrémité et des brins de tabac lui mettent leur âcreté sur la langue ; alors il jette la cigarette avec dépit, promène une fois de plus ses regards autour de lui, et, tout à coup, c’est la vue de son lit qui lui suggère un asile.
Se coucher et dormir ; se réfugier dans le sommeil. Comment se fait-il qu’il n’ait jamais compris tout ce qui tient de miséricorde dans cela ? La nuit : il n’a jamais pensé à la nuit que comme à un repos nécessaire séparant des jours allègres, un repos que l’on prend poussé par le besoin, d’où l’on sort avec plaisir pour explorer le matin. Voilà tout ce qu’il y voyait autrefois, au temps où la vie était heureuse et simple, au temps où il n’avait pas encore commencé à souffrir, où il n’avait presque pas commencé à penser. Maintenant il est malheureux, parce que sa tête est pleine de pensées confuses, rudimentaires, qui se traînent et rampent, et qu’il souhaite arrêter en s’endormant.
Quels mots pourraient dire la torture d’un cœur qui se complique, et s’affine, et voit une horde de sentiments entrer par une brèche dans la muraille ? Amour sentimental, Pitié et Regret, nous étions si heureux sans vous ! Si proches de la nature brutale, si simples et si forts ! Si votre travail douloureux est nécessaire pour forger ce que l’on appelle une âme, veuillez considérer que cette âme, nous ne l’avons point désirée et n’y comprenons pas grand’chose, et que nous préférerions être heureux.
M. Ripois retire son veston, les yeux fixés sur l’oreiller et les draps blancs du lit, et un élan de reconnaissance monte déjà en lui pour le sommeil qui va venir. Ah ! Grand Dieu ! aucun homme ne pourrait supporter l’horreur de la vie si chaque nuit ne venait à son aide ! Et sans la nuit miséricordieuse, et le sommeil, aucun homme ne pourrait supporter l’effort de penser ! C’est surtout cela qu’il désire, arrêter coûte que coûte les pensées confuses qui rampent et s’enchevêtrent. Elles ne lui laissent rien oublier.
« Le nouveau bureau, ces leçons, ton gagne-pain… cela s’annonce mal. »
Il se dit :
« Je n’y peux rien. Il n’y a qu’à attendre. »
« Et Ella qui est morte ! Que vas-tu faire ? »
« Je n’y peux rien. »
« Mais tu l’aimais ; tu l’aimais ! Et elle est morte ! »
« Je n’y peux rien ; c’est fini. »
Il se répète vingt fois que c’est fini et qu’il n’y a qu’à attendre, sans arriver à se persuader lui-même. Et, lorsqu’il se jette dans son lit et s’étouffe avec ses couvertures, les yeux résolument fermés pour aller au-devant du sommeil, ce qu’il veut effacer avant tout, c’est l’obsession incompréhensible de cette morte qui semble encore vivante pour lui.
q