‹ Monsieur Ripois et la NémésisChapitre 4 sur 29 · Chapitre 4

Chapitre 4

Une des premières femmes que M. Ripois emmena dans sa chambre de Star Street fut Winifred, la petite fleuriste.
Il la rencontra dans Hyde Park, un samedi après-midi. Elle était assise au bord d’une allée, non loin du kiosque de la musique, un livre sur les genoux et faisant semblant de lire. M. Ripois vit au passage sa figure point déplaisante, en raccourci sous son grand chapeau de paille, un manteau de molleton bleu boutonné de haut en bas, qui moulait toute sa petite personne vigoureuse, et, n’ayant rien de mieux à faire, il s’assit à vingt mètres de là.

Le parc était singulièrement désert pour une journée aussi claire, et par moment ensoleillée. Le vent frais chassait les nuages d’un bout à l’autre du ciel, comme s’il cherchait à s’en débarrasser ; mais ils étaient aussitôt remplacés par d’autres, qu’on voyait venir de loin entre les branches des arbres encore maigrement garnies. Le printemps n’apportait ni tiédeur ni parfums ; mais il donnait au monde un grand air de propreté saine et de bonne humeur.

M. Ripois guettait, tout en se donnant des airs insouciants, la petite silhouette bleue qui représentait l’inconnu, l’inconnu du moment et les possibilités mystérieuses des minutes à venir. Il feignait de regarder à droite, puis à gauche, négligemment, humait le vent frais, décroisait et recroisait les jambes et songeait.

— Regarde-t-elle par ici sous le rebord de son chapeau, ou a-t-elle vraiment les yeux baissés sur son livre ? Qui est-ce ? Que fera-t-elle si je lui parle ? Et, si elle me répond, que pourrai-je dire ou faire, et jusqu’où aller ?

Elle avait fermé son livre et s’étirait discrètement ; puis elle fit comme lui, tournant la tête d’un côté, de l’autre, d’une manière fort naturelle. Au bout d’un quart d’heure, elle se leva brusquement et s’en alla. Il avait cru deviner un regard rapide lancé vers lui, et il resta immobile, figé dans son attitude comme un pointer à l’arrêt, la suivant de ses yeux aigus. Elle longea les pelouses qui s’étendent vers Rotten Row, disparut un instant derrière les troncs d’arbres et reparut, traversant l’allée pour passer au pied de la statue d’Achille. En arrivant sur l’autre trottoir, elle s’arrêta un instant et se retourna à moitié avant de continuer dans la direction de Marble Arch.

M. Ripois avait deviné le geste esquissé, vu de loin la tache blanche de sa figure, montrée comme une invite et disparue aussitôt, et déjà il était parti sur ses traces à pas rapides.

Il la rejoignit près de la statue et la dépassa en la regardant fixement. Elle était petite, mais bien prise, d’aspect sain et robuste ; sou manteau bleu dessinait sa poitrine et ses hanches ; elle avait des cheveux châtains, raides, un peu défaits, une figure ronde, des mains sans gants que la brise avait rougies. Elle marchait lentement en oscillant de la taille, balançant son livre.

Ses yeux rencontrèrent ceux de M. Ripois, mais se détournèrent presque aussitôt. Il prit quelques pas d’avance et s’arrêta presque devant elle. Quand elle passa, il toucha légèrement le bord de son chapeau et dit : « Bon après-midi ! » avec un sourire. Elle ne répondit rien et même affecta de regarder de l’autre côté ; mais il vit que sa figure se plissait d’un air amusé. Alors il continua à marcher à côté d’elle en lui parlant.

Quelques passants les croisèrent, dont un jeune homme qui se retourna et les suivit des yeux. Il paraissait se dire que cette petite personne en bleu n’était point vilaine. M. Ripois murmura : « Trop tard, mon vieux ! » et triompha secrètement. Ne sachant trop que dire, il relevait sa moustache, regardant sa compagne avec des yeux hardis. Au bout de quelques pas, elle s’arrêta tout à coup et dit d’un ton pétulant :

— Est-ce que vous ne trouvez pas que vous avez un certain aplomb de venir me parler comme cela ?

Elle fronçait les sourcils et faisait semblant d’être fâchée de tant d’audace ; mais sa bouche souriait à moitié, et ses yeux étaient encourageants et familiers. Mis à son aise, il protesta :

— De l’aplomb ? En quoi ? Un pauvre garçon qui s’ennuie tout seul rencontre une charmante personne, seule également ; pourquoi ne lui parlerait-il pas ? Peut-être vous ennuyez-vous un peu aussi ; hein ? Allons, avouez ?

En minaudant, elle reconnut qu’elle ne s’amusait pas follement et ils continuèrent à marcher côte à côte.

Le vent frais, les grandes pelouses bigarrées de taches d’ombre mouvantes et de clair soleil, l’émerveillement des pousses vertes sur les arbres après le long hiver, M. Ripois perçut soudain tout cela avec une acuité délicieuse. Il se sentit l’âme tout entière en une chanson. Il regarda la femme qui marchait à côté de lui ; la tête à moitié détournée, elle paraissait suivre aussi le jeu du soleil et des nuages ; il voyait sa nuque bien plantée, charnue, où les cheveux poussaient bas, la ligne ferme de son profil qui passait sans faiblir de l’épaule à la gorge, le creux des reins où son manteau dessinait à chaque pas trois plis parallèles… Comme il la détaillait ainsi, elle se retourna de nouveau vers lui et dit :

— Quelle journée délicieuse !

Il répondit : « Délicieuse ! » d’une voix un peu étranglée, et lui plongea son regard jusqu’au fond des yeux. Ils étaient, ces yeux, d’un joli gris bleuté, très limpides et transparents, comme assortis à la journée claire, et ils lui parurent pleins aussi de gentillesse sentimentale. Se penchant vers elle, il lui prit le bras et demanda à demi-voix :

— Comment vous appelez-vous ?

Elle répondit : « Winifred » sans détourner les yeux, et lui sourit complaisamment.

Ils étaient maintenant arrivés au terre-plein de Marble Arch. Winifred, regardant l’horloge, dit pensivement :

— Déjà cinq heures ! Il va falloir que je rentre à la maison pour le thé.

En galant homme, M. Ripois protesta aussitôt.

— Mais non, voyons ! Vous n’allez pas me lâcher comme cela ! Venez prendre le thé avec moi…

Elle minauda :

— Oh ! vous êtes bien aimable… Je ne sais pas si je dois… Tenez ! nous pourrions allez ici !

Elle désignait du geste une succursale de l’Express Dairy, juste en face de la grille du parc, et son compagnon, après une seconde d’hésitation, approuva.

Ils allèrent s’installer au fond de la salle et lui, en habitué des établissements de ce genre, commanda un pot de thé, du pain et du beurre, et des gâteaux. En s’asseyant, elle murmura : « Je suis toute décoiffée ! », se souleva à moitié pour se voir dans la glace, arrangea ses cheveux et lui sourit gentiment. Quand le thé arriva, elle le servit avec soin, puis mangea ses minces tranches de pain beurré en les pliant en deux par le milieu.

M. Ripois la regardait faire avec un sourire de bonne humeur, mais, tout en souriant, il supputait ce qu’il pourrait bien obtenir d’elle. Une jolie fille assurément, habillée sans élégance, mais fraîche et saine ! À quoi s’attendait-elle ? À ce qu’il lui offrît le thé simplement pour avoir le plaisir de sa compagnie, le privilège d’une promenade ou d’une causerie familière et peut-être quelques caresses anodines sous un arbre du parc, quand il ferait nuit ?…

Elle avait déjà fini son pain beurré et regardait les gâteaux en hésitant. Il poussa la coupe vers elle en demandant :

— Est-ce qu’ils vous plaisent ?

Elle hésita encore, étendit la main comme pour en prendre un, s’arrêta, rougit un peu ; et voici qu’elle se penche vers lui et dit à voix basse, confuse :

— Est-ce que cela ne vous ferait rien si, à la place de gâteaux, je reprenais un peu de pain beurré et, peut-être, quelque chose… un œuf… Oh ! J’ai honte !

Les coudes sur la table, elle s’était caché la figure dans ses mains, et M. Ripois, surpris, entendit peu à peu ce qu’elle avait à dire, la pauvre petite histoire pitoyable qu’elle raconta sans le regarder.

Sans travail ! Voilà ! Fleuriste de son métier et sans travail depuis quatre mois… Sa propriétaire, bonne âme, ne l’avait pas encore mise à la porte malgré les innombrables semaines de loyer en retard, et même lui donnait encore un semblant de breakfast tous les matins. Seulement après cela, et jusqu’au soir, il ne restait plus que la rue, la rue fiévreuse et trop pleine, si dure aux pieds, la rue qu’on suit comme une longue piste, jour après jour, à la recherche d’adresses récoltées dans des annonces, la rue dans laquelle on retombe comme dans un gouffre après chaque insuccès. Vers le soir, un repos sur un banc de square ou dans le parc presque vide, un repos qui semble très long parce que l’estomac tire et que la tête tourne un peu, mais qui n’est jamais assez long quand il faut repartir, les jambes molles, sur les trottoirs qui brutalisent à travers les semelles trop minces.

C’était cela qui était le plus dur, d’avoir tant à marcher et de ne manger qu’une fois par jour. Elle avait d’abord dépensé penny par penny, parcimonieusement, le peu d’argent qu’elle avait ; après cela, elle avait emprunté un shilling ou deux, à plusieurs reprises, à des camarades de magasin qu’elle avait retrouvées ; et, jusqu’à ces derniers jours, elle s’était arrangée tant bien que mal, grignotant sur des bancs de square des choses qu’elle promenait dans sa poche, enveloppées de papier, faisant dans la cuvette de sa chambre des lessives rudimentaires.

Pourtant même cela tirait à sa fin ; sa propriétaire, lassée, lui avait fixé un dernier délai d’une semaine. Dans tous les magasins où elle se présentait on lui faisait la même réponse : Rien pour le moment… Dans un mois ou deux peut-être, quand les affaires auraient repris… Dans un mois ou deux ! Encore trois jours, et elle se trouverait poussée à la rue pour de bon ; les repas, même de pain et de thé, se faisaient de plus en plus rares, et ses souliers ne tenaient plus. Dans un mois ou deux ! Et en attendant ?

Ce matin-là, elle n’avait eu ni breakfast ni lunch ; la veille seulement un verre de lait pour souper. Si elle s’était laissée aborder dans le parc, ce n’était pas pour qu’il l’invitât bien sûr ; mais…

Renversé sur sa chaise, M. Ripois la regardait. Il s’en voulait un peu d’avoir été si facilement déçu par les apparences ; de l’avoir prise pour une jeune fille habitant avec sa famille et qui se promenait pour son plaisir. Pourtant il aimait mieux, au fond, qu’il en fût autrement ; de cette façon, il ne lui aurait pas payé le thé pour rien. Une jolie fille pourchassée par la misère, c’était justement le gibier qu’il lui fallait. Assis en face d’elle, sous la lumière des ampoules électriques, il se sentait tout différent du garçon hésitant et sentimental de tout à l’heure, et son regard aigu l’étudiait à nouveau.

Des détails le frappèrent, qui lui avaient d’abord échappé. Le grand manteau bleu était boutonné jusqu’au cou, mais laissait paraître deux centimètres du col d’une blouse, fripé, râpé, un peu luisant ; ses boutonnières s’allongeaient en déchirures ; le chapeau de paille qui la coiffait était comme cassé en un endroit et les trous d’innombrables coups d’épingles y avaient ouvert une plaie. Mais sa figure ronde et saine se révélait maintenant à M. Ripois tirée de fatigue, marquée d’un cerne profond sous les yeux et de taches pâles qui allaient des ailes du nez aux coins de la bouche ; la peau était, çà et là, piquée de trous minuscules, rougie plutôt que rose… Point répugnante pourtant, loin de là ! Encore fraîche et solide…

Plus à son aise après l’aveu, elle mangeait avidement sans le regarder. L’œuf qu’il avait commandé, une seconde assiette de pain beurré, deux pâtisseries… Sur la fin seulement elle s’appliqua de nouveau à picorer ; puis elle repoussa son assiette, s’essuya les lèvres et leva les yeux vers son compagnon avec un sourire un peu confus, reconnaissant.

Il attendit quelques minutes avant de demander :

— Nous partons ?

Sur le trottoir, dehors, il lui prit le bras et dit tout de suite négligemment :

— Maintenant, je vais vous emmener chez moi. Je vous donnerai une cigarette de tabac turc, très doux ; des cigarettes pour dames. Et nous ferons connaissance.

Elle fit : « Oh ! Non ! » Et il sentit son bras résister un peu à sa prise.

— Pourquoi pas ? demanda-t-il.

Il parlait d’un air détaché, comme s’il avait fait là une proposition toute naturelle, sans arrière-pensée, à laquelle il n’aurait d’ailleurs pas attaché d’importance. Mais elle fixa sur lui des grands yeux ouverts, et sa voix tremblait imperceptiblement quand elle répondit :

— Oh ! non ! dites ! Vous devez bien voir que… je ne suis pas comme ça ! Je vous assure… Je n’aurais pas dû vous parler dans le parc, bien sûr, mais si vous saviez comme j’avais faim ; vrai… Ce ne sont pas des histoires que je vous ai racontées ; jusqu’à ces derniers mois, j’avais toujours travaillé, depuis plus de trois ans, toujours ; et avant cela j’habitais avec ma famille dans l’Essex. Et, depuis quatre mois, j’ai vécu presque de rien et porté des vêtements tout usés et des souliers qui s’en vont en morceaux parce que… je ne voulais pas… Ce n’est pas maintenant, quand je suis si sûre de trouver une autre place d’ici deux ou trois semaines au plus. Oh ! non ! Vous aviez été si gentil… Et… Oh ! Dieu ! Je n’aurais jamais le cœur de retourner chez nous !

M. Ripois haussa légèrement les sourcils. Il désirait lui faire comprendre, sans brutalité, que ces scrupules n’étaient pas de mise.

— Dites donc ! Dites donc !… Vous ne pouvez pas me lâcher comme cela. Voyons ! Je ne vais pas vous avaler !

Elle fixait toujours sur lui des yeux grands ouverts, singulièrement jeunes, des yeux d’enfant qui raisonne et qui supplie. Il songea :

— Elle n’a guère plus de vingt ans, et elle doit être simple comme tout, et facile à mener.

L’idée ne lui vint pas à elle qu’elle n’avait qu’à se dégager et à lui enjoindre de passer son chemin, car elle suppliait toujours.

— Laissez-moi partir, dites ! Je vous reverrai si vous voulez. Parole d’honneur, je vous reverrai quand vous voudrez. D’ici quelques semaines j’aurai une place, sûr ; si vous voulez, nous sortirons ensemble, et je vous rembourserai pour le thé d’aujourd’hui… C’était bien gentil de votre part… Si nous allions nous asseoir dans le parc, dites !

Il répondit durement :

— Il fait trop froid !

Et plus doucement :

— Voyons ! Soyez raisonnable et gentille. Nous avons eu un bon thé ensemble, et je suis certain que nous allons être d’excellents amis. Vous ne pouvez pas dire non. Venez !

Elle se raidit une seconde sous sa main avec un regard rapide autour d’elle, comme un animal qui veut fuir ; puis elle releva les yeux sur lui, vit sa figure durcie, sa bouche mécontente, la petite moustache aux pointes relevées. Un étranger, évidemment, un homme différent d’elle et qu’elle ne comprenait qu’à moitié. Il avait dépensé de l’argent pour elle et il se croyait un droit ! Alors toute sa taille cambrée se détendit, et elle se résigna tout à coup, en honnête petite femme qui paie une dette. Elle murmura à voix basse :

— Puisqu’il faut !

Et M. Ripois l’emmena le long d’Edgware Road, en la tenant amoureusement par le bras.

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