Chapitre 5
Lorsqu’il sortait du bureau, vers six heures, M. Ripois revenait invariablement à pied jusqu’à Tottenham Court Road. Une fois là, il s’arrêtait. C’était la soirée qui commençait, et il se demandait chaque fois longuement ce qu’il allait en faire.
Pour beaucoup de gens, les heures du soir, leurs quelques heures de loisir et de liberté n’ont pas d’importance particulière. Elles marquent seulement la fin d’une journée de travail, et elles annoncent après un temps de repos la nuit, qui amène derrière elle une autre journée. Pour M. Ripois, ces heures-là étaient les seules qui comptassent vraiment. Il lui arrivait de se répéter à lui-même, tout en marchant dans les rues :
— Il n’est guère que six heures. J’ai toute la soirée devant moi et toute la nuit s’il le faut ; et me voici en plein cœur de Londres, prêt à prendre ma part de ce qui passe.
Quelquefois le sentiment des occasions innombrables qui devaient défiler à portée de sa main – occasions d’argent à gagner, d’amour à prendre – devenait si intense qu’il s’arrêtait court au milieu de sa promenade, étonné qu’il ne lui arrivât rien.
L’argent !… En y songeant bien, les chances de fortune, ou même simplement d’opulence momentanée, étaient parmi les moins vraisemblables. Il n’existe, en somme, qu’un nombre restreint de moyens de se procurer de l’argent, pour un homme qui n’a rien ; certains sont lents et difficiles ; d’autres, dangereux. Pourtant, il suffit d’une idée… Mais les occasions d’amour lui semblaient plus près de lui, et plus faciles.
Il pensait aux millions de femmes qui passent tous les jours dans les rues, dont le cœur et le corps sont à prendre. Celles qu’un désir vague émeut ; celles qui sont romanesques et se laisseront enchanter par d’adroites fables ; celles qui sont perverses ou curieuses ; celles qui s’ennuient. Il suffirait d’une rencontre opportune, d’un regard, d’une phrase heureuse ou drôle qui leur fournirait un prétexte à répondre, d’un peu d’adresse… Souvent il hésitait au tournant de deux rues, se demandant laquelle lui serait la plus favorable ; ou bien il changeait de trottoir pour éviter de laisser échapper une occasion qui serait la bonne ; et, toutes les femmes qu’il croisait, il les regardait avidement, notant d’abord leur silhouette, leur aspect, leur mise et l’expression de leur visage ; et puis il les fixait pour trouver dans leurs yeux une réponse.
Derrière elles il se retournait, épiant un signe, cherchant à deviner ses chances de réussite ; et quand une belle fille de mine honnête s’était éloignée sans vouloir faire attention à lui, il murmurait entre ses dents : « Chipie ! » et reprenait son chemin à regret, rageur et féroce.
Il était content d’être Français, parce qu’il savait que cela éveillait chez beaucoup d’Anglaises des classes moyennes une certaine curiosité, due à une réputation nationale de vice chevaleresque ; et aussi parce que cela lui donnait le sentiment qu’il était là en flibustier, à l’aventure dans un pays ennemi, où tout serait de bonne guerre.
Maintenant qu’il disposait de ses soirées sans aucune restriction, il ne manquait jamais de flâner une heure ou deux dans les quartiers du West End, soit avant de dîner, soit après, et chacune de ces flâneries offrait l’intérêt aigu d’une chasse. Il apprenait à connaître de mieux en mieux la topographie cotillonnière de Londres, les carrefours et les rues où se répand à certaines heures la marée des employées et des ouvrières. Il remontait cette marée, marchant doucement en sens inverse, très droit, l’air vif et souriant, l’œil câlin, toujours à l’affût d’une expression de visage, d’un regard, d’une attitude qui parût indiquer qu’auprès d’une de ces femmes qui passaient il pouvait risquer une tentative sans perdre son temps.
Au bas de Charing Cross Road, par exemple, à côté de la National Gallery, l’on dirait que, de six heures à huit heures du soir, la gare de Charing Cross et les tramways de l’Enbankment agissent comme un aimant puissant. La foule arrive du Nord en courants qui convergent et fourmillent : des hommes et des femmes, seuls, des couples, des ouvrières marchant par trois, qui causent et rient ; des gens qui se hâtent, les yeux fixes, pressés de retrouver quelqu’un ou quelque chose ; d’autre qui vont plus lentement, indifférents, ternes, attirés par la seule force de l’aimant. Et, de temps en temps, un visage qui, parmi tous ces visages, frappe comme une révélation, un masque entrevu dans la lumière et aussitôt disparu, qui laisse un court silence derrière lui.
Dans l’immensité de Trafalgar Square, il flotte toujours un brouillard léger à travers lequel les lumières vacillent ; l’église de Saint-Martin plaque sa silhouette sombre sur le ciel cramoisi ; tout à côté, la façade du Coliseum étincelle et racole ; le trottoir où les sergents recruteurs ont paradé toute la journée n’est maintenant piétiné que par des légions en marche vers le sud. M. Ripois est là, debout contre la grille ; on le prend pour un passant arrêté une seconde, qui va repartir ; mais il restera immobile trois quarts d’heure durant, attendant gibier à sa taille.
L’angle de Regent Street et de Piccadilly Circus… Ici, ce sont surtout les ateliers de mode et de couture qui se vident dans la rue. Les vitrines de Swan et Edgarsont peut-être encore éclairées ; des femmes errent et s’arrêtent. Beaucoup restent là trop longtemps, lançant de côté des regards furtifs ; elles prennent par Piccadilly, pour tourner seulement ce pâté de maisons et repasser cinq minutes plus tard. M. Ripois est là aussi ; mais il n’accorde aux femmes qui font ce manège que peu d’attention.
Celles qu’il suit des yeux sont celles qui descendent la rue sans s’arrêter ni se retourner, marchant librement, celles qui sont vêtues sans trop de recherche, dont la peau est vierge de fard. Il les regarde et cherche à deviner où elles vont, ce qu’elles sont, ce qu’elles pensent ; si elles sont encore pures et pourquoi ; ce qui pourrait les tenter.
De celles qu’il a crues prêtes à l’écouter, il lui reste des souvenirs divers, qui s’accumulent.
Des souvenirs de femmes qui, lorsqu’il les aborde, font un détour et l’évitent ; d’autres qui le regardent une seconde dans les yeux et le laissent marcher à leur côté cinq minutes sans avoir l’air de l’entendre.
Une jolie fille bien habillée qui suivait le trottoir de Regent Street à longues enjambées souples, en se déhanchant un peu ; elle l’a emmené jusqu’au Strand sans ralentir, très à son aise, prêtant l’oreille et répondant parfois, en se tournant à moitié vers lui d’un air amusé ; puis elle a sauté dans un omnibus qui passait, avec un grand éclat de rire.
Une femme pâle, aux yeux profonds, qui avait d’abord paru s’offenser ; celle-là allait vers Chelsea ; il se souvient du trajet par Westminster et les quais. Elle s’est mise peu à peu à l’écouter avec une sorte d’attention passionnée, comme si elle retrouvait dans sa voix l’écho d’une autre voix qui avait dû lui dire jadis les mêmes choses. Et elle s’est arrêtée longtemps, accoudée au parapet du fleuve, à côté de lui, pour se défendre contre ses instances avec une grande émotion, semblant se défendre surtout contre elle-même et reprendre une plaidoirie ardente adressée autrefois à un autre. M. Ripois s’en est souvenu sans trop comprendre.
Enfin beaucoup qui ont ri et plaisanté avec lui et lui ont accordé sans difficulté un rendez-vous auquel elles ne se sont pas rendues. Il les a attendues quelque temps, puis il s’en est allé par les rues, lissant sa moustache d’un geste un peu rageur, et murmurant :
— Ça va bien, ma fille ! Ça va bien !… Une autre paiera pour toi…
Quand la fin du mois approche, et qu’il en est à ses derniers shillings, il ne se prive pas pour cela de ses flâneries dans l’Ouest. Son pardessus à taille, bien que démodé, produit encore une certaine impression ; il porte son chapeau à bords très plats incliné en arrière, lui laissant le front découvert ; ses mains sont soigneusement gantées. Les femmes du trottoir s’y laissent prendre et l’invitent des yeux en passant.
Lui tient dans son poing fermé, au fond d’une poche, tout ce qu’il lui reste d’argent : une ou deux pièces blanches, de la monnaie de cuivre… À ces moments-là, ce n’est plus l’amour qu’il convoite ; ses regards vont surtout aux choses de prix, aux bijoux des vitrines, aux fourrures, aux automobiles dont le vernis et les cuivres luisent. Il estime leur valeur, fait sonner avec une sorte d’ironie le billon de sa poche et se creuse la tête.
— Que diable ! Me voilà ici, pas vilain garçon, pas bête, connaissant les ficelles ! Il doit bien y avoir quelque part de l’argent pour moi !
Des élégantes passent, qu’il toise d’un air sceptique.
« Femmes du monde, hein ? On connaît ça ! Si seulement on avait une garçonnière dans Jermyn Street et de quoi vous offrir à souper, mes belles !… »
Puis il s’abîme de nouveau dans des calculs misérables :
« Encore deux shillings neuf pence tout juste, et nous sommes à trois jours de la fin du mois ! Deux lunchs, deux dîners… Il faudra que je tape Beuhling ! »
Cette idée le rassérène, et il reprend tout naturellement ses airs vainqueurs.
« Même sans grand argent, songe-t-il, même sans grand argent, un garçon qui sait s’y prendre peut encore rire ! »
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