Chapitre 6
La fin d’un après-midi de mai. La fin d’une de ces journées rares qui sont si douces, si faites pour l’oisiveté et la dégustation des heures qui cheminent, que Londres a paru ralentir un peu le mouvement de sa masse et s’attendrir dans l’extase. Les gens qui sont enfermés dans des maisons, bureaux ou boutiques, ne peuvent détourner les yeux des fenêtres, par où vient le jour tendre, et ceux qui passent dans les rues s’arrêtent de temps en temps, retirent leur chapeau et regardent autour d’eux d’un air un peu étonné, comme s’ils entraient dans un beau jardin inconnu.
M. Ripois longeait le parapet de l’Enbankment en flânant. Par les très beaux jours de printemps ou d’été, il faisait parfois ce détour pour rentrer de la Cité, parce que la promenade est plaisante, et aussi parce qu’à cette heure-là s’amassent auprès des ponts, aux endroits où les tramways s’arrêtent, des foules en grande partie composées de femmes, qui l’attiraient.
Le soleil, près de disparaître, n’envoyait que des rayons tamisés, car le ciel, même au cœur de l’été, n’est jamais tout à fait clair comme dans les autres villes, et l’on ne voit les édifices lointains et même la rive opposée qu’à travers la gaze d’une brume légère. Mais ce n’est là qu’une douceur de plus : un coup d’estompe qui atténue les contours, élimine les lignes dures et les teintes crues et limite le monde pour lui donner plus de charme discret. La marée descendante commençait à découvrir les bancs de vase qui miroitaient quelques minutes avant que l’ombre des ponts s’étendît sur eux.
M. Ripois contemplait tout cela par instants, distraitement, et détournait bientôt ses regards vers les groupes qui stationnaient au bord du trottoir.
Au bas de Northumberland Avenue, une femme qui attendait, et qu’il avait d’abord à peine remarquée, jeta par deux fois de son côté un coup d’œil rapide. Il s’en aperçut et s’arrêta près du parapet, derrière elle. Quelques secondes plus tard, elle le chercha de nouveau du regard, et, le découvrant si près, parut confuse et fit de nouveau face à la chaussée. Mais, dans ce mouvement, aussitôt réprimé, elle lui avait montré son visage qu’il eut conscience d’avoir déjà vu quelque part. Sans bouger, il étudia sa silhouette et chercha à préciser ses souvenirs.
« Où l’ai-je déjà rencontrée ? se demanda-t-il. Dans la rue, tout simplement ? Pourtant… Dans un Lyons’ ?... Non ! Elle est trop bien habillée pour servir dans un Lyons’.Ou bien dans… »
Il se souvenait. Elle l’avait bien servi, mais dans une maison de thé assez élégante de Saint-Martin’s Lane, où il s’était aventuré un soir. Le propriétaire de cet établissement, homme avisé, avait composé son personnel de filles de bonne mine, qu’il s’était gardé d’habiller comme des servantes. Elles glissaient entre les tables, silencieuses et discrètes, tout de noir vêtues, parlaient doucement et se penchaient pour recevoir les commandes comme des confidences. M. Ripois se rappelait maintenant fort bien que celle-ci avait commis, en s’occupant de lui, quelque erreur minime, dont elle s’était excusée gentiment ; et, en parlant, il avait échangé avec elle un petit signe de tête amical et un sourire. Bien qu’elle lui tournât le dos à présent, il revoyait encore sa figure, qui était plaisante et douce ; pas mal faite, avec cela, et fort bien mise !
Comme un nouveau tramcar s’approchait, il craignit qu’elle ne le prît, et il avança de quelques pas pour lui souhaiter le bonsoir. Elle rougit un peu, mais lui répondit sans morgue. Au bout de quelques minutes, ils causaient familièrement. Le temps délicieux qu’il avait fait, et comme c’était dommage de se trouver enfermé jusqu’au soir quand, par hasard, il y avait du soleil dans les rues ; la commodité du système de tramways électriques, encore qu’à certaines heures l’encombrement fût terrible… ils parlèrent de cela et de plusieurs autres choses, et M. Ripois crut voir qu’elle n’apportait aucune hâte à le quitter. Il demanda :
— Vous prenez le tram ici tous les soirs ?
— Oui ; mais pas toujours à cette heure-ci ; je ne suis généralement libre qu’à huit heures du soir. C’est seulement une fois par semaine que notre tour vient de partir plus tôt ; alors, ce jour-là, on se dépêche.
« On se dépêche ! reprit-elle après une seconde de silence, mais, tout de même, voilà mon tramcar qui s’en va !… »
Elle avait dit cela d’une voix comique, regardant le véhicule démarrer et s’éloigner, sans tenter de le rejoindre ; et M. Ripois, tout en riant, triompha. C’était pour lui qu’elle avait manqué son tram, pour rester là avec lui qu’elle n’avait vu qu’une fois ! Au lieu de rentrer dans sa demeure du sud de Londres, qu’il devinait confortable et tranquille. Enhardi, il proposa :
— Si nous allions à pied jusqu’au pont de Westminster ? Vous pourrez prendre votre tram aussi bien là.
Elle accepta, et ils s’en allèrent ensemble le long du fleuve. Le soleil avait quitté l’eau et les quais, mais dorait encore quelques nuages épars au ciel. Il les lui montra d’un geste ; elle murmura :
— Ravissant !
Puis elle abaissa les yeux vers lui.
— Vous êtes Français, n’est-ce pas ? demanda-t-elle. J’aime beaucoup les Français, parce qu’ils sont si artistiques !
— Ah ! fit M. Ripois d’un ton d’enthousiasme grave.
Et il chercha vainement quelque chose d’autre à dire.
Un peu plus loin, elle l’interrogea de nouveau :
— Aimez-vous Londres ? Autant que Paris ? Non !
Alors il parla longuement de Paris et de ses splendeurs, de l’intensité de vie et de la gaîté qui l’animent. Il en dit les quelques choses qu’on en dit toujours, par tradition, et qu’elle reconnut à mesure, pour les avoir lues dans des journaux ou des livres de voyage. Elle l’écoutait, les yeux brillants, et, quand il se tut, elle déclara avec ferveur :
— Oh ! j’aimerais tant voir Paris ! C’est terrible de ne jamais rien voir !
— Il ne faut pas désespérer ; vous irez probablement un jour.
— Hélas ! soupira-t-elle. C’est bien peu probable.
— Mais si ! Le voyage est si court, maintenant, avec les paquebots et les trains rapides ! Vous le ferez certainement un jour ou l’autre… comme voyage de noces, peut-être !
Sur quoi elle rit un peu, en rougissant.
Quand ils se séparèrent, à l’arrêt du pont de Westminster, M. Ripois avait sollicité respectueusement et obtenu sans peine la permission de l’attendre au bas de Northumberland Avenue, le lendemain soir, à huit heures et demie. Elle avait dit :
— Mais c’est bien tard pour vous, puisque vous quittez votre travail de si bonne heure. Cela vous fera perdre toute votre soirée.
Il répondit :
— Elle ne sera pas perdue si je vous vois !
Et, lorsqu’elle sauta dans le tramcar, il resta campé sur le bord du trottoir, très droit, la taille cambrée, soulevant son chapeau d’un joli geste chevaleresque. Quelques minutes plus tard, il remontait Whitehall dans la direction de Trafalgar Square en se disant :
« Bonne journée, mon garçon ! Ta chance a tourné ! »
Ils se revirent le lendemain. Et le surlendemain M. Ripois avait assez l’expérience des Anglaises pour ne pas s’exagérer ses chances de conquête. Il ne lui déplaisait pas : c’était facile à voir. Mais Albion a, sur certains points, les idées larges ; des rendez-vous accordés, quelques promenades faites ensemble, voire certains enlacements mi-chastes, dans l’obscurité du parc, le soir, sont des choses qui ne tirent pas à conséquence ; et maintes vierges britanniques se laisseront embrasser sur la bouche deux heures après qu’on aura fait leur connaissance, et dont on n’obtiendra rien de plus après six mois de cour ardente. Il savait cela, et pourtant s’abandonnait à un optimisme vague.
« Bah ! se disait-il. On verra bien ! Au fond, elles sont toutes les mêmes ! »
Le samedi suivant, ils se retrouvèrent une heure plus tôt que de coutume. Elle lui dit :
— Il faudra que je sois rentrée en tout cas avant dix heures. N’est-ce pas ? Je n’ai pas encore parlé de vous chez moi, et, si je rentrais tard, ils se demanderaient…
« Pas encore ! songea M. Ripois. Avait-elle donc l’intention d’en parler bientôt ? »
Il la conduisit dans un cinématographe près de Leicester Square ; en sortant, il lui acheta des bonbons et ils descendirent doucement vers l’Enbankment, en passant derrière la caserne des Horse Guards. Le long de la grille de Saint-James’Park, des couples s’immobilisaient en longues étreintes ou parlaient très bas, figure contre figure, à voix étranglée.
— Ils ont l’air heureux, dit M. Ripois.
Et elle sourit sans répondre.
Un peu plus loin, il s’arrêta et regarda par-dessus la grille. L’étang luisait comme une coulée claire entre les arbres ; les allées désertes avaient pris, à la venue de la nuit, un aspect de mystère.
— Les pélicans doivent être couchés maintenant, fit-il.
Elle répondit « Oui ! » tout bas ; et il l’attira contre lui. Elle vit venir son baiser avec un sourire chaste, un peu hésitant, et le reçut sans le rendre. Alors il lui prit doucement la nuque d’une main et la regarda dans les yeux en se penchant. Elle renversa la tête en arrière, l’appuyant contre la main qui lui tenait le cou, avec un rire faible, et ses yeux se firent doux et profonds dans l’ombre. Quand il l’attira de nouveau, elle se laissa aller sans résister, lui mit une main sur l’épaule, et il sentit ses lèvres se mouvoir sous les siennes. Il l’embrassa ainsi plusieurs fois, longuement, et, après chaque baiser, il la regardait dans les yeux. Il avait joint les deux mains derrière sa taille et la pressait contre lui. Après un temps elle se dégagea lentement et se détourna à moitié.
Parlant très bas, presque dans un souffle, elle lui dit tout à coup :
— Vous ne m’avez même pas demandé mon nom !
Et, quand il la questionna, elle répondit :
— Mabel… Ce nom vous plaît ?
Un peu plus tard, elle demanda encore :
— Est-ce vraiment par hasard que vous m’avez rencontrée sur l’Enbankment ou bien est-ce que vous saviez que je venais là prendre le tramcar ?
Il sourit sans répondre… un sourire mystérieux qui la fit s’écrier :
— Ah ! vous saviez !
Et après un silence :
— J’aime mieux cela.
Quelques instants plus tard :
— Qu’est-ce que vous devez penser de moi ? demanda-t-elle. Les jeunes filles françaises ne sont pas aussi libres que nous, n’est-ce pas ?
— Ce sont de petites dindes ! déclara M. Ripois.
Et elle protesta gentiment. Il la tenait toujours par la taille et l’attira de nouveau ; mais, tout en lui rendant ses baisers, elle restait un peu écartée de lui et l’interrogeait encore.
— Est-ce que vous êtes depuis longtemps à Londres ?
Puis :
— Est-ce que vous comptez y rester toujours ?
Il répondit :
— Je n’en sais rien encore ; cela dépend !
Il s’étonna de la voir rougir un peu.
Une brise fraîche vint, qui chuchota dans les feuilles. Mabel réprima un frisson léger.
— Il va falloir que je rentre, dit-elle lentement et comme à regret.
Alors il la saisit plus fortement, presque avec violence, et lui donna un long baiser, la serrant contre lui jusqu’à ce qu’il sentit à travers leurs vêtements sa gorge ferme s’écraser sur sa poitrine et ses hanches céder sous l’étreinte et se coller à lui. Quand elle se dégagea, il dit d’une voix entrecoupée :
— Il faudrait… il faudrait que je vous voie autrement que ceci, voyons ! Ailleurs… Dans la rue, comme nous sommes, on ne peut pas causer… Pourquoi est-ce que vous ne viendriez pas prendre le thé chez moi, demain, ou, si vous ne pouvez pas demain, quelque autre dimanche…
— Chez vous ? répondit-elle d’un air un peu étonné, comme si elle ne comprenait qu’à moitié. Chez vous ? Vous voulez dire dans votre chambre ? Oh, non !
Elle avait reculé d’un pas et détourné son visage ; il comprit qu’il avait fait fausse route et changea de ton aussitôt, en innocent qu’on soupçonne :
— Moi, je n’y vois pas malice ! Mais, naturellement, ce sera comme vous voudrez. Voyons ! Vous n’êtes pas fâchée ? Vous m’avez mal compris, certainement. Dites-moi seulement quand je vous reverrai ; c’est tout ce que je demande.
Pendant qu’ils traversaient l’espace découvert derrière Downing Street, il la regarda deux ou trois fois à la dérobée. Elle lui parut infiniment désirable, la plus jolie fille qui fût encore sortie avec lui, assurément ! Assez bien habillée pour lui faire honneur et, après tout, point si farouche. Seulement, il avait tout gâché en voulant aller trop vite, en imbécile.
— Vous voilà fâchée, maintenant ! fit-il d’une voix attristée. Je vous assure que vous m’avez mal compris. Voyons ! Est-ce que je voudrais vous proposer quelque chose de mal, à vous ? Vous savez bien que non !
— C’est vrai ? demanda-t-elle en se tournant vers lui.
Il la regarda dans les yeux, en suppliant, et vit qu’elle s’adoucissait de nouveau. Comme ils allaient déboucher dans Whitehall, elle jeta un coup d’œil rapide en arrière et, se rapprochant, lui offrit ses lèvres une dernière fois ; il l’embrassa tendrement, mais avec un respect exagéré, et ils s’en allèrent sans rien dire jusqu’au pont de Westminster, en se serrant les doigts.
Lorsque le tramcar dans lequel elle était montée s’éloigna, M. Ripois resta immobile sur le trottoir et murmura entre ses dents :
— Parole ! Ça prend des airs de princesse !
Il se sentait vaguement irrité ; mais voilà qu’il se souvint tout à coup de la saveur de sa bouche et du contact délicieux de sa peau fraîche ; de la grâce un peu mystérieuse de sa figure dans l’ombre et de la manière dont elle s’était laissée attirer contre lui, chastement, mais en femme qui s’abandonne.
Après tout, c’était toujours cela de pris ! Et, quant au reste, on verrait bien.
Vers onze heures du soir, il avait regagné Star Street et mettait déjà la clef dans la porte de sa maison lorsqu’une ombre se glissa jusqu’à lui. Winifred ! Il resta un moment immobile à la regarder, sans ouvrir la porte, se demandant avec une nuance de gêne ce qui l’amenait là ; quelque récrimination importune peut-être ! Mais un coup d’œil le rassura ; elle avait un air de chien battu, effrayé et timide.
Il demanda :
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Elle frissonna sous son manteau qui l’enveloppait de la tête aux pieds, remua les lèvres sans rien dire, puis finit par demander :
— Il n’y a personne chez vous ?
Et quand il eut fait non de la tête, elle ajouta humblement :
— Est-ce que je peux entrer ?
Après une seconde d’hésitation, il la laissa entrer derrière lui. La lumière brusque du gaz la fit clignoter ; elle restait debout au milieu de la chambre, pendant qu’il abaissait les stores, le suivant des yeux.
— Eh bien ? demanda-t-il. Que s’est-il passé depuis l’autre jour ?
Elle répondit lentement :
— Rien.
Il continua :
— Avez-vous trouvé une place ?
— Pas encore.
Alors il se dit qu’elle venait lui demander de l’argent et déclara tout de suite, brutalement :
— Si c’est de l’argent que vous voulez, vous perdez votre temps, je n’en ai pas.
— Non ?… Ça ne fait rien. Mais… vous ne pourriez pas me donner quelque chose à manger ?
M. Ripois n’avait pas encore retiré son pardessus et la regardait d’un air hostile, les mains dans ses poches, son chapeau en arrière sur le crâne. Elle allait encore lui parler de sa misère et de sa faim, c’était clair ! Il en était choqué d’avance, comme de quelque chose d’exagéré, de mauvais goût, qui, en tout cas, ne le regardait en rien. Ces quelques jours semblaient déjà avoir un peu changé Winifred ; ses vêtements étaient plus fripés, les tresses de son chapeau de paille noire commençaient à se découdre et bâillaient, et sa figure encore colorée s’était rétrécie un peu, pincée sous les pommettes par quelque main invisible. Mais, en la regardant, il se souvenait de détails de son corps, toujours plein et bien planté sous le manteau bleu.
— Je vois ce que c’est ! fit-il plaisamment. Vous avez envie de vous faire offrir à souper, hein ?
Elle répondit :
— Si vous pouviez !
Au public-house voisin, il se procura du pain et du fromage et une bouteille de stout, installa Winifred à sa table et la regarda manger, bénévole. Quand elle eut fini, elle sortit de sa poche un lambeau de mouchoir souillé, s’essuya les lèvres ; puis tenta de ramener un peu d’ordre parmi ses cheveux défaits.
— Eh bien ! demanda M. Ripois. Ça va mieux ? Et qu’est-ce que vous allez faire, maintenant ?
Elle secoua la tête sans rien dire, avec un geste d’abandon.
— Vous avez toujours votre chambre ?
Elle fit « Non ! » les yeux baissés.
Et après un silence :
— Voilà quatre jours que je ne l’ai plus. Depuis, j’ai passé deux nuits dans le parc et une dans un asile.
— Diable ! Ça n’est pas drôle ! Et cette nuit ?
Même geste découragé des mains qui se lèvent un peu et retombent, comme si elles laissaient échapper un fardeau trop lourd. Alors il se fit brusque et franc :
— Écoutez… Si vous comptez que je vais vous donner de l’argent, pour une chambre, vous vous trompez ; je vous ai déjà dit que je n’avais pas d’argent. Ça n’est pas amusant de dormir dans le parc, surtout que les nuits sont encore froides ! Si vous voulez dormir ici, je veux bien. Vous ne devez plus avoir peur de moi, maintenant… Seulement, il faudra que vous soyez partie demain matin avant qu’on m’apporte mon breakfast, pour éviter des histoires, hein ?
Elle fit oui de la tête, sans ardeur, et commença à se déshabiller.
Son manteau retiré, il sembla qu’elle fût vêtue de lambeaux d’étoffe rattachés avec des épingles. Des épingles fermaient les déchirures de sa jupe trop courte, mal ajustée, qui tombait gauchement en faisant de grands plis ; et d’autres épingles laissaient malgré tout bâiller, sous la poussée des seins, sa blouse râpée aux manches décousues. Elle s’expliqua :
— Je n’avais plus guère de bons vêtements ; mais ma propriétaire a gardé tous ceux que j’avais quand elle m’a mise dehors, à cause de l’argent que je lui devais.
Quand elle eut défait les épingles, qui retenaient sa blouse, M. Ripois considéra en haussant un peu les sourcils le corset crevé d’où émergeait le haut d’un mince tricot de coton percé de trous, et de la chemise grise. Il regarda aussi son cou et ses bras et fit avec une moue :
— Dites donc ! il faudrait vous laver un peu…
Elle mouilla le coin d’une serviette, l’enduisit de savon et se nettoya peu à peu, frissonnant au contact de l’eau froide. Avec une sorte de pudeur gênée, elle s’attacha à rester toujours aux trois-quarts couverte ; lorsqu’elle eut lavé sa poitrine et son cou, elle se retourna vers lui et dit d’un ton d’impatience lasse :
— Oh ! quoi ! Vous n’avez pas besoin de regarder !
Sur quoi, M. Ripois rit et se déshabilla à son tour.
Au lit, satisfait, il resta quelques instants à songer, couché sur le dos, les yeux grands ouverts dans l’obscurité.
Ça commençait à marcher ! Il y avait déjà Mabel bien habillée, gaie et fraîche, qui, pour un début, ne s’était pas montrée trop farouche. Celle-là, il pouvait toujours la faire sortir de temps en temps à peu de frais, et voir venir ! Pour le reste, il avait celle-ci. Sa main monta instinctivement à sa moustache ; il la lissa doucement pendant qu’il réfléchissait que Londres n’était pas, après tout, une ville si ingrate, puisque lui, Amédée Ripois, trouvait grâce aux yeux des filles du pays. C’est ce qu’il s’était toujours dit ! Un garçon qui sait s’y prendre…
Winifred se retournait dans le lit, se coulait près de lui et lui touchait doucement le bras.
— Je voulais vous dire… murmura-t-elle. Vous savez, je n’ai pas vu d’autre homme que vous depuis… l’autre fois. Vrai !
M. Ripois rit sans répondre. Drôle de fille, décidément ! Elle l’avait subi sans ardeur ni plaisir ; mais voici qu’elle tenait à l’assurer que…
Il en riait encore cinq minutes plus tard, le nez au mur, à côté de Winifred endormie.
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