Chapitre 7
L’été qui commençait parut à M. Ripois devoir être satisfaisant sur tous les points, sauf un : l’argent.
Il lui arrivait d’oublier plusieurs jours de suite sa misère ; mais, lorsqu’il y songeait, surtout aux fins de mois, c’était avec rage et en même temps avec une sorte de stupeur. Trente-cinq shillings par semaine ; cent quatre-vingt-dix francs par mois, voilà tout ce que lui, Amédée Ripois, arrivait à se procurer dans une ville comme Londres ! Il secouait la tête et ébauchait des plans ingénieux.
La situation modeste qu’il occupait dans la maison Keeble and Co ne s’améliorerait pas d’ici longtemps ; il le savait. Une demande d’augmentation quelques semaines plus tôt avait été mal reçue, reçue d’une façon qui lui avait même donné sur le moment quelques inquiétudes. Il s’en était ouvert à Beuhling, qui l’avait rassuré tout en partageant son amertume indignée. Cela viendrait tôt ou tard, avait dit Beuhling ; mais il fallait patienter. Les maisons de commerce anglaises étaient si encrassées dans leur routine, si lentes à reconnaître l’intelligence et l’audace !
Une affaire à lui ; voilà ce qu’il lui fallait ! Une petite affaire qui n’appartiendrait qu’à lui seul, où il serait tout-puissant et libre, et qui n’exigerait qu’un capital minime… Et son cerveau galopait d’un projet à l’autre. Ils se réduisaient presque tous à ceci, ces projets : un bureau quelque part, quelques annonces habiles dans des journaux français ou anglais, ou dans les deux, et bientôt des lettres qui commenceraient à arriver, contenant des mandats et des timbres ; des lettres de gogos, d’âmes simples, que les annonces auraient alléchés. Ce qu’elles promettraient, ces annonces, il ne se le figurait pas encore exactement ; mais des rudiments d’idées lui passaient dans la tête ; des souvenirs de procédés ingénieux dont il avait entendu parler, qui avaient réussi ; d’autres qui avaient mal tourné, qu’il avait vus relatés dans les journaux. Évidemment, il fallait faire attention… Et puis il faudrait un peu d’argent pour commencer, et où le trouverait-il ? Beuhling, peut-être !
Ces crises d’ambition et d’amertume l’assaillaient fréquemment, provoquées, le plus souvent, par les dîners misérables que lui imposait sa poche presque vide, vers la quatrième semaine du mois, ou par un regard jeté sur ses vêtements dont le soleil printanier faisait ressortir l’usure ; mais l’amertume ne durait guère. Il se disait : « Mon tour viendra ! » et il tenait fièrement le milieu du trottoir, cambrant sa petite taille.
Et il songeait encore que ce que les hommes désirent le plus, même les hommes riches, c’est l’amour. L’amour physique et aussi l’amour sentimental, la tendresse désintéressée de femmes qui s’abandonnent un peu à celui de leur choix, retirent pour lui leur masque menteur de chasteté et d’indifférence et se laissent étreindre dans l’ombre, les yeux noyés, en tendant des lèvres chaudes. Il avait eu tout cela, lui ! Et il l’aurait encore de bien d’autres femmes différentes, lui qui n’avait pas d’argent ! D’y songer, c’était déjà une revanche, et voici que sa promenade mélancolique devenait tout à coup une émouvante aventure, l’incursion d’une tartane de corsaires dans des mers inconnues, riches en prises.
Mabel ? Eh oui ! Mais il ne savait pas trop où il en était, avec elle. Ils se retrouvaient maintenant presque tous les soirs, et chaque fois il emportait d’elle une impression différente. Certains soirs, elle paraissait vraiment amoureuse, émue dans sa chair, prête à consentir : il rentrait chez lui en marchant vite, guilleret, se félicitant d’avance. Le lendemain, elle était réservée et lointaine, si froide qu’il en devenait, lui, maussade et brutal. Et il se rendait compte que ce n’était pas un simple caprice ; que, de son côté, elle était désappointée, déçue, comme si elle attendait quelque chose qu’il avait oublié de dire.
Un dimanche, ils avaient passé une partie de l’après-midi ensemble et pris le thé dans Kensington Gardens, lorsque la pluie commença à tomber. M. Ripois se rendit compte que l’occasion était favorable, et il lui demanda encore une fois de vouloir bien venir chez lui.
— Vous êtes si soupçonneuse ! fit-il. Je ne sais que dire. Voyons ! voilà déjà bien des semaines que nous nous connaissons et vous n’avez pas plus confiance que cela en moi ! De quoi avez-vous peur ? Que diable ! vous êtes assez grande pour vous faire respecter, même en admettant…
Il songeait : « Une fois la porte close ! »
La pluie tombait dru ; des couples sortaient du parc en hâte et s’en allaient à pas rapides, se tenant étroitement par le bras. Mabel plissait un peu le front, les yeux vagues, comme si elle se posait une question.
Elle le regarda soudain en face et lui demanda :
— Est-ce que c’est l’habitude, en France, qu’un jeune homme demande à une jeune fille respectable de venir chez lui ?
— Mais certainement ! Certainement, quand ils se connaissent…
Et puis il s’emporta tout à coup, mordu de dépit :
— Dites-le tout de suite ! Vous m’avez assez vu et vous avez envie de vous débarrasser de moi. Bien ! Comme vous voudrez !
Elle répondit vivement en lui serrant le bras :
— Ne dites donc pas de bêtises !
Et plus bas, après un moment :
— J’irai si vous voulez.
Pendant qu’ils attendaient et, plus tard, lorsqu’ils eurent trouvé des places dans l’omnibus et qu’ils furent assis, il se tint serré contre elle, pressant son épaule contre la sienne, et jouant avec ses doigts pour tenter de l’émouvoir ; mais, quand ils furent dans sa chambre, il craignit de l’effaroucher et se montra respectueusement tendre, sans rien de plus.
Le gaz allumé, le rideau baissé, il la décida à retirer son chapeau et son manteau et l’installa dans l’unique fauteuil de la pièce. Elle avait jeté autour d’elle un regard un peu gêné et dit sans trop de conviction :
— Elle est assez jolie, votre chambre !
Alors il lui parla de la malpropreté et de la tristesse des garnis et de la vie qu’on y mène. Elle riait et s’indignait tour à tour des détails qu’il lui donnait, en bonne petite ménagère qui s’entend à toutes ces choses. Il s’était assis sur le bras du fauteuil, une main sur l’épaule de Mabel, et elle se penchait un peu de côté, la tête renversée pour le voir.
Quand il ne sut plus que dire, il se baissa vers elle et l’embrassa sur les lèvres ; elle se laissa faire avec plus d’abandon qu’elle n’en avait encore jamais montré, et, sentant cela, il l’embrassa de nouveau, prolongeant ses baisers, qui se faisaient âpres et durs, parce qu’elle avait la nuque appuyée au dossier du fauteuil et qu’elle ne pouvait reculer la tête.
Mabel finit pourtant par se dégager au bout de quelques instants, mais ce fut pour dire :
— Vous ne devez pas être très confortable, cher ! Asseyez-vous dans le fauteuil, si vous voulez, je m’assiérai sur vos genoux.
« Cette fois, se dit M. Ripois, je crois que ça y est ! » Et, quand il la sentit presque couchée sur lui, la tête sur son épaule, il recommença à l’embrasser ardemment en lui caressant les seins. À mesure que ces caresses devenaient plus hardies, il cherchait à deviner d’avance comment elles seraient reçues ; car il avait beau se répéter qu’une femme qui s’abandonne ainsi est prête à s’abandonner tout entière, une certaine hésitation le retenait malgré tout. Savait-on jamais, avec ces Anglaises !
Mabel semblait ignorer la main qui jouait avec sa gorge ; elle se laissait aller sur lui, un bras autour de son cou, offrant ses lèvres et conservant pourtant, dans son attitude, une sorte de calme innocent, que M. Ripois perçut avec dépit.
Il s’était lui-même énervé à ce jeu et commençait à perdre la tête ; ses baisers se firent violents et soudain, la pressant de toutes ses forces contre sa poitrine, il risqua un geste plus précis.
Elle l’arrêta d’une main au poignet, disant sans colère :
— Ne faites pas cela ! Ce geste de défense fit flamber en lui une fureur aveugle de mâle ; pourtant il resta quelques secondes immobile et silencieux, comme s’il cherchait à se dompter. Mais, presque aussitôt, il recommença à l’étreindre, caressant brutalement ses seins et ses hanches, écrasant ses lèvres sur les siennes, cherchant par tous les moyens à éveiller ses sens pour la griser ; et il répéta son geste audacieux en lui tenant fortement le bras de son autre main.
Mais elle était aussi forte que lui et tout aussi résolue, malgré son attitude de tendre abandon. Elle l’arrêta de nouveau par le poignet, se dégagea et se mit debout, sans violence, presque sans hâte, ennuyée plutôt qu’offensée.
— Ne faites donc pas cela, je vous ai dit ! répéta-t-elle.
Et, tout en ajustant devant la glace ses vêtements un peu en désordre, elle ajouta :
— Si c’est ainsi que vous me récompensez d’être venue chez vous comme vous le vouliez !
M. Ripois était resté assis dans le fauteuil et la regardait, si rempli de haine qu’il éprouvait un besoin presque physique de frapper et de mordre. Il respirait bruyamment, les lèvres serrées, et avalait sa salive avec effort. Il lui demanda brusquement :
— Que diable êtes-vous venue faire ici, alors ?
Mabel se retourna vers lui avec une sorte d’étonnement indigné :
— Je suis venue ici parce que vous m’avez demandé de venir et qu’il pleuvait. Je pensais que vous sauriez vous conduire comme un gentleman doit le faire avec une jeune fille respectable. Si j’avais su ce que vous alliez faire…
Alors il se leva à son tour, tremblant de colère, si avide de lui jeter des injures et des reproches obscènes qu’il balbutiait et bégayait, parlant à moitié français sans s’en apercevoir :
— Si vous aviez su, eh ! innocente, va !… Vous vous laissez emmener ici, et embrasser sur la bouche, et peloter, et puis vous me sortez des boniments comme ça !… Jeune fille respectable, hein ! Mais oui, chérie, on la connaît ! Ils doivent être pas mal, à Londres, qui connaissent la forme de vos seins et de vos fesses, si vous n’avez jamais fait plus de manières qu’avec moi !… À quoi vous attendiez-vous, je vous le demande un peu ? Et pour qui m’avez-vous pris, hein ? Pour une poire ?
D’une voix qui tremblait, elle lui répondit :
— Je vous avais pris pour un gentleman ; et je ne vous aurais pas parlé si j’avais su que vous me traiteriez ainsi et que vous ne vouliez de moi que comme cela !
Il se campa à son tour devant la cheminée, les mains à fond dans ses poches, et se contenta de dire d’un ton sec, détaché et moqueur :
— Bien ! la porte est là !
Pendant qu’elle mettait son manteau, son chapeau et ses gants, il resta immobile, la regardant de haut en bas en sifflotant. Son seul regret était de ne pouvoir l’offenser davantage pour se venger de son refus et de ses reproches. Il eût aimé la frapper, la jeter dehors, laisser voir aux passants que c’était lui qui se débarrassait d’elle sans vergogne ; et, quand il s’aperçut qu’elle s’attardait à des détails de toilette, comme pour lui donner le temps de faire des excuses, et de la retenir malgré tout, il eut un ricanement de dérision et mâcha de nouveau des injures.
Enfin elle fut prête et sortit sans rien dire. Quand la porte de la rue se fut refermée derrière elle et que le bruit de ses pas sur le trottoir se fut éteint, M. Ripois se laissa retomber dans le fauteuil, allongea les jambes sur une chaise et alluma une cigarette qu’il se mit à fumer nerveusement.
Sa colère avait éteint tout désir sensuel ; mais il était obsédé par l’idée qu’il n’avait joué là qu’un triste rôle ; qu’il avait eu l’air d’un niais, et il lui semblait que ce n’était pas seulement Mabel qui lui échappait, mais un grand nombre d’autres femmes semblables à elle, sur lesquelles il avait un peu compté, et qu’il perdait toutes en une seule fois. Des milliers de Mabels, faciles à trouver dans les boutiques ou dans les rues, dont il comprenait maintenant qu’elles accepteraient de le voir, de sortir avec lui, de se laisser embrasser et caresser sous les arbres du parc, le soir, et… rien de plus.
Il se prit à songer tout haut.
— Les grues !… Tout ce qu’elles veulent, c’est se faire payer le théâtre, des bonbons et tout ça… et, si on avait un billet de cinq livres à leur donner, probablement qu’elles ne feraient pas tant de manières !… Ça doit avoir cinq ou six types à la fois, comme ça, chacun son jour !
Mais, tout en disant cela très haut, par rancune, il sentait bien que ce n’était pas la vérité. Mabel, par exemple ! Elle savait qu’il n’avait guère d’argent, et elle le retrouvait tous les soirs en quittant son travail, ce qui n’eût guère laissé de temps pour d’autres ! Quand ils sortaient ensemble, elle apportait un soin presque exagéré à limiter leurs dépenses, à ne lui permettre aucune folie, en fille sérieuse qui connaît la valeur de l’argent, et saurait en tirer le meilleur parti…
Et, tout à coup, il comprit clairement ce dont il ne s’était rendu compte jusque là que presque inconsciemment et, en tout cas, sans y attacher d’importance ; à savoir que Mabel avait vu en lui un mari possible, dans un pays où il n’y a pas assez de maris pour toutes les filles. Eh ! Oui ! Lui, Amédée Ripois, le Français et ses cent quatre-vingt-dix francs par mois, elle avait songé que cela serait, après tout, un parti passable ; et elle n’avait même songé qu’à cela.
Cette idée, quand M. Ripois l’eut extraite de l’arrière fond de sa cervelle et installée au premier plan, expliqua bien des choses : des attitudes, certaines questions qu’elle avait naïvement posées, des mines plus tendres et presque reconnaissantes que quelques mots de lui, lancés au hasard, avaient amenées, comme lorsqu’il avait parlé de s’installer pour tout de bon à Londres et d’y vivre ; et cette autre fois quand il avait émis le désir de quitter bientôt la vie de garni. Elle eût accepté sur-le-champ de partager son nom, qu’elle ne savait pas prononcer, de l’épouser dès qu’il l’aurait voulu, et de l’aimer consciencieusement, comme elle eût aimé n’importe quel autre. Et elle s’était soumise complaisamment à ses baisers et à ses frôlements parce que, somme toute, il ne lui inspirait pas de répugnance, parce que c’est l’usage et qu’il faut bien accorder quelques privautés, par ces temps de dure concurrence, à un galant qui veut se rendre compte…
M. Ripois s’était levé de nouveau, toute sa colère tombée ; il sifflotait doucement, les mains dans ses poches, s’interrompait de temps en temps pour sourire, et recommençait à siffloter. Mais bientôt un rappel de rancune lui fit encore froncer les sourcils : tout cela n’empêchait pas qu’il avait joué un rôle d’imbécile, et qu’il s’était laissé mener par le bout du nez, en innocent, la moitié du chemin !
Dès qu’il se fut repris à songer à cela, il lui vint un désir féroce d’entamer une seconde manche, de voir si vraiment une petite dinde anglaise pouvait le rouler impunément, lui qui prétendait jouer les conquérants et les corsaires ! Et son cerveau alerte sautant d’une idée à l’autre, il échafauda peu à peu un plan de campagne, le plan d’une revanche à prendre qui guérirait la blessure faite à sa vanité et qui serait amusante.
Quelques minutes plus tard, il était assis à sa table et composait une lettre avec soin :
« Chère Mabel… »
Non ! ce n’était pas assez tendre : il rectifia.
« Très chère Mabel… »
« Très chère Mabel, je ne sais que dire pour m’excuser de ma conduite de cet après-midi, et je viens vous supplier de me pardonner. Nous autres, Français, nous perdons facilement la tête et, si j’ai perdu la tête aujourd’hui, c’est parce que je vous aime tellement, très chère Mabel !… »
Quand il eut écrit cela, il se renversa sur sa chaise avec un sourire satisfait.
— Ha ! ha ! ma fille ! murmura-t-il. C’est le grand jeu qu’il te faut ?
L’expression lui plut et il se la répéta plusieurs fois.
« C’est le grand jeu qu’il te faut alors ! Hein ? Le grand jeu… C’est bon, ma fille ! Tu l’auras.
« …C’est parce que je vous aime tellement, très chère Mabel ! Vous devez bien sentir, au fond, que je vous aime trop pour avoir eu l’intention de vous offenser. Et, si vous m’aimez un peu, seulement un tout petit peu, je suis sûr que vous me pardonnerez pour cette fois. Il faut absolument que je vous voie demain, parce que j’ai beaucoup de choses à vous dire… »
— Beaucoup de choses à vous dire… répéta lentement M. Ripois. Beaucoup de choses à vous dire…
Et il se prit à songer. Que lui dirait-il exactement ?
Il lui semblait maintenant qu’il voyait Mabel, sa figure et son corps, et son cœur, avec une lucidité extraordinaire, comme si elle eût été transparente : le jeu de sa figure et ce que chaque expression voulait dire ; la vie placide de son corps et tout ce que l’on pouvait en attendre ; et les quelques désirs élémentaires de son cœur tendre et droit.
Il lui dirait… Eh ! parbleu ! Il lui dirait qu’il était amoureux d’elle gentiment et respectueusement, comme elle l’eût désiré ; qu’ils se marieraient un peu plus tard, lorsque sa situation serait meilleure et qu’ils se connaîtraient mieux ; et qu’ils devaient se considérer dès à présent comme secrètement fiancés. Tout cela corsé d’une ou deux bonnes histoires… Le grand jeu, quoi !
« …Parce que j’ai beaucoup de choses à vous dire. Je vous attendrai donc demain soir à l’arrêt des trams, au bas de Northumberland Avenue et, oh ! très chère Mabel, j’espère bien voir tout de suite à votre figure que vous m’avez déjà pardonné. Avec l’amour le plus tendre et mille baisers… »
En fermant l’enveloppe, M. Ripois sifflait de toutes ses forces :
« Penses-tu… Penses-tu… Penses-tu que ça réussisse », défi ironique à toutes les Mabels qui l’avaient pris ou pourraient le prendre pour un benêt ; et il s’interrompait pour monologuer avec bonne humeur :
— Penses-tu… Penses-tu… Ha ! Ha ! Le coup du mariage… Il faut garder ça pour les naturels du pays, mon enfant ! Avec Amédée Ripois, ça ne prend guère ! Avec Amédée Ripois, ça ne prend pas !… Penses-tu qu’ça réussisse !… En mettant la lettre à la poste maintenant, elle l’aura demain matin avant de sortir. Je la vois demain soir, et les boniments commencent ! Penses-tu… Penses-tu…
En ouvrant la porte de la rue pour sortir, il aperçut Winifred qui attendait sur le trottoir.
Depuis déjà plusieurs semaines, elle venait passer toutes les nuits et s’en allait le matin avant que personne dans la maison fût éveillé. Tous les matins, il percevait confusément, encore à moitié endormi, qu’elle se soulevait dans le lit deux ou trois fois pour regarder la pendule, puis se levait, s’habillait sans faire de bruit et sortait.
Ce qu’elle faisait dans la journée et jusqu’à dix heures du soir, il ne le lui avait jamais demandé ; d’ailleurs il ne lui parlait guère. Il devinait qu’elle était toujours sans travail, puisqu’elle venait ; pour le reste, il s’était si bien habitué à elle qu’il n’y songeait plus. Lorsqu’il rentrait le soir, il la trouvait postée dans l’ombre, à quelque distance de sa porte, attendant humblement. Elle entrait avec lui, mangeait ce qu’elle trouvait dans une armoire – quelque croûton de pain avec du beurre et du fromage – et se déshabillait sans rien dire.
Les premiers jours, elle avait voulu lui parler de ses faits et gestes, ses courses dans Londres à la recherche de travail, ses insuccès, sa fatigue ; mais il l’avait fait taire. Maintenant il lui arrivait de passer là le soir et la nuit et de repartir le lendemain sans avoir dit un mot. Après avoir mangé, elle retirait l’un après l’autre, à gestes las, ses vêtements déchirés ; quand la journée avait été froide, elle se chauffait les mains au bec de gaz et frottait doucement sa peau bleuie en réprimant des frissons ; et puis elle se coulait dans les draps.
M. Ripois avait fini par oublier à peu près que c’était, en somme, une femme comme toutes les autres, une femme vivante, capable peut-être de sentir et de penser. Il se souvenait seulement qu’elle lui était commode parce qu’elle se soumettait à tout, indifférente, passive, comme engourdie par la misère. Elle lui épargnait toute espèce de plainte ou de récit attristant ; et lorsque son corps toujours ferme et sain, bien qu’un peu maigri, s’était réchauffé à la tiédeur du lit, il n’avait qu’à l’attirer vers lui sans rien dire, et elle se soumettait encore en esclave. Rien dans son aspect n’inspirait une pitié gênante, parce qu’elle conservait sa figure ronde, une peau hâlée par le grand air des rues, et que même ses yeux creux avaient un regard presque indifférent, un regard d’enfant malchanceux qui se résigne sans comprendre.
Lorsqu’il la trouva sur le trottoir en allant mettre sa lettre à la poste, M. Ripois se rappela son existence, qu’il avait un peu oubliée.
— Hallo ! fit-il brusquement. Vous êtes de bonne heure, ce soir. Attendez là ; je reviens.
Mais, après avoir jeté sa lettre dans la boîte, il descendit un peu plus loin dans Edgware Road, au lieu de rentrer. Ce soir-là, pour des raisons qu’il ne s’expliquait pas bien lui-même, la présence de Winifred l’ennuyait. Il craignait qu’à la longue elle ne finît par se croire un droit sur lui et qu’elle ne fît quelque esclandre quand il lui plairait de disposer de sa nuit d’autre façon. Elle lui était commode, évidemment ! Mais il tenait avant tout à rester libre, et cette silhouette pitoyable, postée près de sa porte, tous les soirs, commençait à l’obséder. Très lentement, en flânant, il s’en alla jusqu’à Marble Arch avant de revenir sur ses pas. Lorsqu’il regagna Star Street, elle était toujours là ; elle entra derrière lui sans rien dire.
M. Ripois retira posément son pardessus et son chapeau qu’il rangea à leur place habituelle ; puis il se campa devant la cheminée, les mains bien à fond dans ses poches, les jambes écartées, et la considéra froidement.
Elle avait aussi enlevé son chapeau et son manteau, et voici qu’un dernier vestige de coquetterie féminine la faisait ajuster inconsciemment ses cheveux défaits. L’expression de son visage était ce soir-là un peu changée ; elle semblait plus vivante que de coutume et, en même temps, visiblement triste. Quelque calamité nouvelle, quelque dernier coup d’aiguillon du sort avait dû secouer son engourdissement. Ses yeux enfantins erraient çà et là, cherchant un secours, puis elle paraissait tout à coup se résigner une fois de plus, et son regard se fixait, comme hébété.
Enfin elle alla vers l’armoire, l’ouvrit, et se retourna vers M. Ripois.
— Il n’y a rien à manger, ce soir ?
Il répondit : « Non ! » sèchement.
Alors elle s’assit et contempla le foyer vide, atterrée. Dans le silence, le sifflement du gaz se fit entendre ; puis le bruit des autobus dans Edgware Road ; une bande de gamins passa devant la maison à pas cadencés, soufflant dans des musiques de bazar. M. Ripois se détourna avec impatience et commença à se déshabiller. Winifred, qui était restée assise, immobile, les yeux fixes, jeta un regard rapide vers lui quand il retira son veston.
— Je n’ai rien eu à manger aujourd’hui, dit-elle. Vous n’avez pas d’argent ?
Il répondit encore : « Non ! » et elle se tut. En défaisant sa cravate devant la glace, il essaya de siffler ; mais le silence de la nuit fut le plus fort, et il acheva de se déshabiller sans bruit. Au moment de se mettre au lit, il fit un pas vers le gaz comme pour l’éteindre, en regardant Winifred. Elle se leva machinalement, porta la main au col de son corsage, et puis, tout à coup, s’écria :
— Oh ! je ne peux plus… je ne peux plus…
Il la regardait toujours, les sourcils levés. Elle fit deux pas dans la chambre, s’arrêtant pour demander encore :
— Vrai ! vous n’avez pas de quoi m’acheter quelque chose à manger ?
Et, quand il eut haussé les épaules sans répondre, elle mit son chapeau et son manteau, alla jusqu’à la porte, s’arrêta encore, hésitante, et sortit enfin.
M. Ripois éteignit le gaz avec un soupir de soulagement et se coucha, tout en prêtant l’oreille. La porte de la rue s’ouvrit et se referma derrière Winifred ; mais ce ne fut que longtemps plus tard qu’il entendit le bruit de ses pas qui s’éloignaient.
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