Chapitre 8
Le lendemain, M. Ripois attendait Mabel au coin de Northumberland Avenue, comme il le lui avait promis dans sa lettre. Il se demandait avec une nuance d’inquiétude si cette lettre aurait produit tout l’effet qu’il en espérait. Un regard jeté sur elle quand ils se retrouvèrent suffit à le rassurer. Elle était sérieuse, mais gentiment tendre, comme à l’ordinaire, et même elle prit son bras et s’appuya sur lui avec une sorte d’abandon, comme si leur querelle de la veille devait les amener un peu plus près l’un de l’autre, en dissipant un malentendu.
Il balbutia quelques mots d’excuse, auxquels elle ne répondit que par un sourire indulgent et une pression de la main sur son poignet. Alors il lui dit d’un air franc et résolu : « Je veux vous parler », et ils allèrent s’asseoir sur un banc, dans l’étroit jardin qui s’étend au pied de l’HotelCecil.
Derrière eux, l’hôtel s’élevait comme une falaise ; par devant, c’était un rideau d’arbustes, puis l’Enbankment, où les tramways électriques défilaient sans fin, et, de l’autre côté du parapet, le fleuve qu’ils ne voyaient pas. M. Ripois songeait à certaines de ses insultes de la veille, si promptement et si aisément pardonnées, et se sentait fort à son aise. Il étendit un bras sur le dossier du banc, prenant doucement Mabel par l’épaule, et l’attira contre lui, si près qu’il lui parlait presque à l’oreille. Elle semblait se douter de ce qu’il allait dire et baissait chastement les yeux.
— Mabel ! commença-t-il. Ma petite Mabel ! Est-ce que vous m’aimez vraiment un peu ?
Elle répondit posément et avec décision :
— Mais bien sûr ! Est-ce que vous croyez qu’autrement j’aurais consenti à vous voir autant, et à sortir avec vous, et… à vous laisser prendre des libertés avec moi ?
Il se dit : « Petite grue ! Va ! » et eut envie de rire, mais sa figure demeura celle d’un fervent amoureux.
Plus bas, presque à l’oreille :
— Croyez-vous que vous m’aimez assez pour accepter d’être ma femme… plus tard ?
Mabel rougit de plaisir et fit « oui » de la tête.
— Avant que nous nous engagions, continua-t-il, il y a des choses qu’il faut que je vous dise…
Et il commença son histoire.
— Comme vous l’avez probablement deviné, je ne gagne presque rien ici : deux livres par semaine ; une misère ! Mais mes parents sont très riches… Je me suis fâché avec eux il y a quelques années, à la suite de folies de jeune homme, des dépenses exagérées, des dettes, et c’est alors que je suis venu à Londres pour gagner ma vie, me réhabiliter par le travail. Ah ! Ç’a été dur !… Mes parents sont prêts à me pardonner depuis longtemps. Je suis leur fils unique, n’est-ce pas ? Mais je m’étais promis à moi-même que je gagnerais ma vie pendant trois ans, sans rien demander à personne, et ces trois années-là ne seront finies que dans un mois. Encore un mois et j’aurai plusieurs milliers de livres qui me reviendront de droit… un héritage… sans compter ce que mes parents me donneront ; ils sont très riches ! Avec cet argent-là, peut-être que je m’intéresserai à une affaire ici, comme associé ; car, maintenant, je crois bien que je vais rester à Londres. Hein ? Qu’en pensez-vous ? En tout cas, petite Mabel, vous allez épouser un vrai gentleman, un homme riche…
Il avait commencé d’un ton un peu hésitant, embarrassé ; mais il s’était animé peu à peu, trouvant le ton juste et des mines naturelles. Mabel s’était tournée vers lui, et il pouvait suivre sur sa figure l’effet de ses mensonges. Contente ?… Assurément ; ses yeux brillaient et sa bouche s’entr’ouvrait un peu, comme celle d’un enfant à qui l’on raconte une histoire merveilleuse ; mais ses premiers mots furent pour exprimer une vanité naïve :
— J’avais dit oui avant de savoir tout cela !
Elle avait dit oui avant de savoir tout cela ; elle avait donné la preuve de son désintéressement et de son grand amour, de sorte qu’elle pouvait maintenant se réjouir avec simplicité ! Mais sa joie était placide et sans exubérance, comme il convient. Elle semblait se dire surtout :
— Enfin ! C’est fait ! Me voilà engagée, bientôt casée… Maman va être bien contente !
M. Ripois continuait.
Encore un mois et il serait réconcilié avec ses parents ; il leur parlerait de ses intentions de mariage, dont ils seraient heureux. Sans doute ils viendraient à Londres faire connaissance avec Mabel ; ou peut-être serait-il préférable que le mariage eût lieu tout de suite, suivi d’un voyage de noces en France… En tout cas, il n’était pas d’avis d’attendre longtemps ; il voulait sa chère petite Mabel à lui le plus tôt possible, dès que tout serait remis en ordre et qu’il aurait repris son rang social. Jusque là leur engagement devrait être tenu secret ; il ne fallait en parler à personne sous aucun prétexte. Un mois !…
Lorsqu’ils s’en allèrent ensemble vers le tramway, elle lui prit le bras et se laissa aller contre lui en marchant, alanguie et douce, pour marquer qu’il y avait maintenant entre eux un lien nouveau. Il dit encore :
— Je vous aurais dit tout cela hier, si vous n’étiez pas partie si tôt !
Elle ne répondit rien, mais rougit un peu et lui serra doucement la main.
En la quittant, M. Ripois remonta à pied jusqu’à Leicester Square, où il entra dans un public-house pour boire quelque chose. Il se sentait de bonne humeur : le « grand jeu » avait eu tout le succès qu’il en attendait, et quand il songeait à la promptitude que Mabel avait mise à lui pardonner ses audaces de la veille et à accepter son offre avec joie, il caressait sa moustache et souriait déjà en vainqueur. Maintenant qu’elle se croyait fiancée à un fils de famille, elle tiendrait assurément à faire tout ce qui serait nécessaire pour le conserver !
Lorsqu’il arriva au coin de Star Street, il reconnut avec ennui la silhouette familière devant sa porte. Winifred était donc revenue ! Il fit semblant de ne pas la voir ; mais, quand il mit sa clef dans la serrure, elle vint à lui d’un air presque résolu.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il brusquement.
— Je veux entrer.
Dans la demi-obscurité de la rue, sa figure creusée d’ombres paraissait changée et tragique, comme si elle s’était réveillée d’un long sommeil pour atteindre sa maturité douloureuse en une seule nuit. Et, quand ils furent tous deux dans sa chambre, le gaz allumé, il ne put s’empêcher de la regarder de nouveau, se demandant ce qu’il y avait en elle, ce soir-là, qu’il n’avait pas encore remarqué.
Elle dit :
— Oui ! vous pouvez me regarder !… vous pouvez me regarder…
Les mains nues ébauchèrent un geste en se soulevant un peu, les paumes ouvertes, les bras allongés, et puis retombant le long du corps. Elle semblait vouloir se montrer tout entière, telle qu’elle était, la honte dépouillée : ses loques, sa peau malpropre, sa figure altérée, et triste, et son pauvre corps maltraité.
Elle répéta encore :
— Vous pouvez me regarder !
Puis elle se laissa tomber sur une chaise, les coudes sur les genoux et pleura éperdument en se cachant le visage dans ses mains.
M. Ripois poussa un soupir excédé.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-il.
— Hier soir, fit-elle entre deux sanglots, hier soir… vous saviez que je n’avais rien eu à manger de la journée et vous n’avez rien voulu me donner, pas même un morceau de pain. Ce n’était pas vrai que vous n’aviez pas d’argent, et je sais bien pourquoi vous m’avez dit cela… Je vous avais vu dans le parc, l’après-midi, avec une autre femme…
— Ah ! fit M. Ripois d’un ton indifférent. Et après ?
— Rien à manger de la journée, après tous ces jours où je n’avais pas eu grand’chose, et rien le lendemain… Vrai ! je ne pouvais plus y tenir. Alors, en sortant d’ici, j’ai trouvé un homme qui m’a payé du café et des gâteaux, et qui m’a promis de l’argent, et j’ai été avec lui.
— Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?
— Oh ! rien à vous, bien sûr !
Et elle sanglota plus fort.
— Rien à vous ; mais moi, mais moi !… Tant qu’il n’y avait eu que vous, ce n’était pas la même chose ; un seul, n’est-ce pas, ce n’est pas si mal, et puis vous ne m’aviez jamais donné d’argent ; mais maintenant, c’est fini ! Je suis une mauvaise fille, maintenant !… Il y a eu vous et puis un autre ; alors tous ceux qui viendront après, pourquoi pas ?…
Elle s’arrêta tout à coup de pleurer, comme devant quelque chose d’irrévocable. Les larmes avaient effacé de sa figure l’expression de honte et de chagrin, et voici que cette figure redevenait celle d’une enfant : encore ronde, des joues hâlées et des yeux qui resteraient innocents jusqu’à la fin. Une enfant simple et chaste de cœur qui s’en irait par les rues, offrant son pauvre corps prostitué parce qu’elle avait déjà appartenu à deux hommes et que mille autres ne pourraient la déshonorer davantage à ses yeux.
— Je suis une mauvaise fille maintenant. C’est fini !
M. Ripois sentit un peu de remords : elle n’avait fait que se lamenter sans lui reprocher rien, de sorte qu’il fut tenté de se montrer magnanime. Il lui mit une main sur l’épaule et lui dit d’un ton consolateur :
— Ne pleurez donc pas, petite bête ! Je vous offrirai à souper ce soir, et vous pourrez rester ici.
Mais Winifred secoua plusieurs fois la tête.
— Non ! Je ne pourrai plus jamais aller avec vous, maintenant ! Tant qu’il n’y avait eu que vous, cela m’était égal, parce que ç’avait l’air convenable, n’est-ce pas, toujours tous les deux. Et quand des hommes me parlaient dans la rue, même si j’avais faim, je ne voulais pas les écouter, et je faisais la fière, comme si j’avais eu un homme à moi, pour de bon !… Je rentrais ici le soir ; nous nous mettions au lit ; je me disais à moi-même : « Après tout, ça ne fait trop rien puisqu’il est le seul, et peut-être qu’il me gardera tout à fait ! » Et je ne vous ai jamais refusé.
« Mais si je recommençais avec vous maintenant, il me semblerait que tout le temps que je suis venue ici, le soir, j’étais déjà une mauvaise fille, une fille des rues ; et je n’aurais même plus cela à me rappeler plus tard, les fois où nous étions ensemble toutes les nuits, vous et moi, vous toujours, presque comme il faut ! »
Elle s’épongea les yeux, arrangea ses cheveux devant la glace ; mais, quand elle essaya de dire adieu, les larmes revinrent et elle resta longtemps à sangloter, la figure dans ses mains, sans vouloir le laisser approcher d’elle. Enfin les sanglots s’arrêtèrent, et, l’instant d’après, elle était partie.
Après avoir médité quelque temps, M. Ripois se dit tout haut :
— Ces Anglaises ! Ça vous raconte des histoires à la vertu tant qu’on en veut ; mais, après des semaines qu’on se connaît, ça s’en va sans seulement vous embrasser, par pique !
Et, un peu plus tard : – Ça n’a pas de cœur !
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