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CHAPITRE III

INFLUENCE DE MONTAIGNE SUR LE

_De dignitate et augmentis scientiarum_

L'oeuvre capitale de Bacon, celle qui lui assure une place considérable dans l'histoire de la pensée humaine, ce n'est pas son recueil d'essais, c'est son admirable _Instauratio magna_, ce plan gigantesque d'une domination complète de la nature par l'homme au moyen de la science expérimentale. Là aussi l'influence de Montaigne, quoique moins apparente, est, je crois, d'un intérêt beaucoup plus grand. On doutera certainement de cette influence, on s'étonnera que celui que plusieurs générations en France ont regardé comme un des maîtres du scepticisme, celui qui a si vivement rabaissé les prétentions de la raison humaine, ait pu préparer les voies au penseur qui, le premier dans les temps modernes, a deviné le pouvoir de la science et qui a fondé sur elle les plus ambitieuses espérances. Son action toutefois me semble très probable. Je vais essayer de montrer comment elle s'est exercée.

Il est bien entendu que je n'ai pas à parler des oeuvres proprement scientifiques de Bacon: Montaigne n'a rien à voir avec elles. Il ne s'agit que des oeuvres philosophiques où Bacon dégage l'idée de la science expérimentale. Dans cette partie de l'oeuvre de Bacon on peut distinguer trois étapes: avant tout il lui faut affirmer sa foi en l'efficacité de la science, et c'est pourquoi il débute par un panégyrique destiné à en montrer la dignité et l'excellence. C'est la matière qui remplit le premier livre de son _Advancement of learning_ paru en 1605.

Ensuite, dans un second livre du même ouvrage qui fut plus tard remanié et divisé en huit livres, il définit le but de la science, détermine les objets auxquels l'esprit humain devra s'attacher et les résultats qu'il doit espérer de ses efforts.

Enfin, quinze ans plus tard, il expose la méthode que la science doit suivre pour réaliser la grande mission dont il l'a investie.

Dans chacune de ces trois parties, apologie de la science, détermination de son objet et exposition de sa méthode, il nous faut rechercher si l'influence de Montaigne est sensible. Les deux premières constituent le _De Dignitate et Augmentis scientiarum_[74]. La dernière porte le titre de _Novum organum_.

I.--L'APOLOGIE DE LA SCIENCE ET LE _De dignitate scientiarum_

Jusque dans l'apologie de la science on a cru relever quelques réminiscences de Montaigne, et l'on a pu se demander si Bacon n'avait pas eu pour objet de donner la réplique à Montaigne, l'illustre contempteur des sciences. Je crois que cette hypothèse, quelque séduisante qu'elle puisse être, n'est pas plus fondée que celle qui voit dans _Hamlet_ une critique du scepticisme de Montaigne. Comme dans le cas des _Essais_, ici encore nous sommes trompés par notre ignorance de la littérature contemporaine. Elle nous porte toujours à multiplier les dépendances des grandes oeuvres entre elles. Ne voyant plus qu'elles, nous supposons toujours qu'elles se donnent la réplique les unes aux autres ou qu'elles sont composées à l'imitation les unes des autres, et nous négligeons l'influence des oeuvres secondaires et de courants littéraires que nous ne connaissons plus qu'au prix de laborieuses recherches.

Cette apologie de la science est certainement la moins intéressante et la moins originale des trois parties de l'oeuvre philosophique de Bacon. L'auteur avait donné une grande attention à l'étude de la rhétorique: ses ambitions politiques l'y invitaient; nous l'avons vu composer des recueils de lieux communs qui devaient être des manuels pour les orateurs, et en maints endroits de ses écrits le souci de la phrase ample, richement cadencée, fatigue le lecteur moderne. Toutefois, dans aucun endroit de ses écrits philosophiques plus que dans ce premier livre du _De Dignitate et Augmentis scientiarum_ il n'a tant accordé à l'éloquence. En plusieurs passages nous croyons entendre une véritable déclamation d'école.

Bacon défend d'abord les sciences et les lettres contre les théologiens qui voient en elles des ferments de libre pensée, contre les politiques qui les accusent d'énerver les courages, d'être inutiles pour l'action et de dévorer un temps précieux; enfin contre les savants et les lettrés eux-mêmes qui, par l'humilité de leur condition, par les écarts de leur conduite, dans leurs oeuvres par un souci excessif de la forme, par la frivolité des questions auxquelles ils s'arrêtent, par la légèreté de leurs affirmations, par mille autres défauts encore, exposent au mépris du vulgaire l'objet de leurs travaux.

C'est la meilleure partie du plaidoyer. Il passe ensuite au panégyrique. A vrai dire Bacon rejette le nom de panégyrique, il prétend s'abstenir de toute hyperbole, et dire seulement la valeur réelle de la science. Mais son argumentation, ordinairement si vigoureuse, se fait ici plus abondante et spécieuse que serrée et utile. C'est d'abord dans l'examen des choses divines qu'il voit la preuve de la dignité de la science: Dieu a créé la matière en un instant, il a mis six jours à lui donner sa forme; c'est déclarer qu'il place la sagesse au-dessus de la puissance, les oeuvres de l'intelligence au-dessus de celles de la force. D'après Denys l'Aréopagite les anges de sagesse et de lumière sont plus élevés dans la hiérarchie céleste que les anges de la puissance et de l'action. La mission d'Adam dans le paradis était toute contemplative, ç'a été sa déchéance d'être condamné à des besognes actives.

Dans les choses humaines Bacon aperçoit la même hiérarchie: les hommes n'ont-ils pas des inventeurs des arts, Bacchus, Cérès et tant d'autres, fait des dieux, tandis que les fondateurs de nations devenaient seulement des héros? Le mythe d'Orphée n'exprime-t-il pas tout le prestige que l'humanité spontanément accorde à la spéculation?

Enfin il indique les avantages innombrables que la culture des lettres traîne avec elle, il montre qu'elle contribue à faire les grands politiques et les grands guerriers, qu'elle fait fleurir toutes les vertus, qu'elle apporte les richesses et les plaisirs les plus exquis. Et il conclut en citant le mot de l'évangéliste: «La sagesse a été justifiée par ses enfants».

Telle est en substance cette apologie. Nous n'y retrouvons rien de la méthode précise de Montaigne. Cette fois encore Bacon continue une tradition dont nous ne connaissons plus aujourd'hui les principaux représentants, il obéit à une mode littéraire qui explique le caractère étrangement superficiel de son plaidoyer. Ce n'est pas Montaigne qui gonfle ainsi d'arguments et d'exemples d'apparat la phrase cicéronienne de Bacon. Des manies de fausse érudition pèsent ici lourdement sur sa pensée. Il clôt une contestation ouverte depuis bien longtemps, et, pour la clore, il subit la méthode de discussion dont ses devanciers ont usé.

Pendant tout le XVIe siècle la question de la valeur des sciences et des lettres a été à l'ordre du jour. Il n'est pas étonnant que la résurrection des doctrines anciennes et la découverte de l'imprimerie l'aient réveillée. La culture littéraire, jusqu'alors confinée dans le monde des clercs, prétendait conquérir la société laïque. Comment n'eût-on pas discuté de son utilité? De là des panégyriques enthousiastes destinés à emporter les suffrages. Ils se heurtèrent pourtant à un courant de réaction. Certains esprits, très attachés au christianisme, s'inquiétèrent du ferment de libre-pensée que les livres antiques semaient autour d'eux. On découvrait tout un monde qui s'était passé de la foi dans le Christ et de l'autorité de l'Eglise, qui, par la seule force de la raison, avait prétendu bâtir une morale et découvrir toutes sortes de vérités: n'était-il pas à craindre qu'on voulût imiter ces anciens tant admirés qu'on fortifiât sa raison à leur contact, et qu'on prétendît la libérer de toute entrave? Les deux principaux représentants de cette manière de voir sont François Pic de la Mirandole[75] et Corneille Agrippa. Agrippa surtout a joui d'une grande vogue. Dans son _De incertitudine et vanitate scientiarum_, examinant toutes les sciences l'une après l'autre, il montre la fragilité et l'inanité de chacune d'elles, surtout les dangers que le savoir présente pour notre présomptueuse nature, et il termine en conjurant ses contemporains de lire sans cesse les saintes Ecritures, et de se tenir convaincus que là sont ramassées toutes les connaissances que Dieu nous a permis d'acquérir. Le sérieux de sa thèse est étouffé sous un amas d'argumentations puériles, d'allégations pédantesques et d'affirmations fantaisistes.

Cet ouvrage, qui fut très répandu au XVIe siècle, représentait dans le grand public ce qu'on peut appeler l'opposition théologique à la science. Ce ne fut pas la seule. La noblesse, en Angleterre comme en France, résista longtemps avant de céder à l'idéal nouveau. Elle affectait volontiers de mépriser les savants. Elle opposait à la grandeur des lettres la dignité des armes qui, seule, lui semblait convenir à des hommes bien nés. Il y avait là un point de vue pour contester la valeur des sciences, et il semble avoir joui d'une grande faveur dans les cercles lettrés du temps. On discuta à perte de vue sur les mérites respectifs des lettres et des armes. _Cedant arma togæ_, avait écrit Cicéron. Il fournissait quelques arguments aux deux partis. _Le Courtisan_ de Baldassare Castiglione avait repris ce thème. On pourrait dresser une fort longue liste d'écrits où on le retrouve, et à la fin du siècle l'intérêt qu'on y prend ne semble pas encore épuisé.

On n'apportait pas plus de sérieux à ces débats qu'aux débats sur la «bonté et la mauvaisetié de la femme», sur le mariage, et autres questions similaires, qui n'étaient pas moins en faveur. A développer ces lieux communs, qu'on se transmettait de main en main, une sorte de tradition se formait. On leur demandait non de la nouveauté, mais de l'abondance, un style ampoulé, quelques exemples pris à l'antiquité. Les auteurs se répétaient l'un l'autre avec une servilité inconcevable. Certains arguments et certains exemples se retrouvent presque uniformément dans toutes les dissertations de ce genre. Il en est que Bacon a repris à son tour: l'anecdote du coffret précieux de Darius, qu'Alexandre réserve à Homère, le mot qu'on lui prête sur le tombeau d'Achille. Il rappelle après tant d'autres que César a été l'un des plus fameux écrivains de Rome, et qu'Alexandre a reçu les leçons d'Aristote, pour en inférer que la culture des lettres est précieuse à ceux mêmes qui s'adonnent aux armes. Il déclare quelque part qu'il négligera certaines considérations, comme, par exemple, que par la science nous nous élevons au-dessus des brutes et «autres tels argument rebattus», dit-il. C'est indiquer que les dissertations sur ce lieu commun lui sont familières; mais, en dépit de ses intentions, il a fait trop de place aux argumentations rebattues. Malgré des observations intéressantes et des analyses précises, la dissertation de Bacon rappelle toute cette tradition, elle s'y rattache étroitement. Elle a conservé beaucoup de sa frivolité.

Montaigne, sans doute, n'était pas resté étranger à ce débat. Il s'était rangé résolument parmi les adversaires de la science. Il n'a pas dédaigné de faire quelques emprunts, lui aussi, aux fatras d'arguments et d'exemples que lui offre Corneille Agrippa. Il est vrai que son scepticisme à l'égard de la science repose sur des raisons plus solides[76]. Rien pourtant ne donne à supposer que Bacon ait voulu lui répondre.

Les efforts qu'on a tentés pour établir des rapprochements entre ce premier livre de Bacon et les _Essais_ de Montaigne n'ont abouti qu'à des résultats bien peu convaincants. L'image que voici se retrouve sans doute chez Montaigne, mais elle y est à peine indiquée, et il est bien peu croyable qu'elle ait été suggérée par lui. «Aux yeux de qui contemple l'immensité des choses et la totalité de l'univers, dit Bacon, le globe terrestre, avec tous les hommes qui l'habitent, ne semblera rien de plus qu'un petit groupe de fourmis, dont les unes chargées de grain, les autres portant leurs oeufs, d'autres à vide rampent et trottent autour d'un petit tas de poussière[77].» Montaigne disait en parlant des troubles de la guerre qui nous émeuvent si fort: «Ce n'est que fourmilliere esmeue ete eschauffée[78].» Cette image était tout au long chez Lucien[79] et c'est chez Lucien sans doute que Bacon l'a prise, bien plutôt que chez Montaigne. Les autres rapprochements qu'on pourrait établir ne sont guère de même que des souvenirs de l'antiquité qui sont communs aux deux auteurs. Il en est dans le nombre qui présentent des divergences telles que Montaigne n'est évidemment pas la source de Bacon[80]. D'autres étaient trop vulgarisés pour qu'il y ait lieu d'en rien inférer[81].

A regarder les choses de plus haut et à comparer les idées qui sont développées par nos deux auteurs, Montaigne avait insisté sans doute sur les inconvénients de la culture des lettres, qui, à son avis, met en péril la foi religieuse, qui effémine les courages et que décrie le pédantisme de ses partisans. On retrouve donc bien chez lui tous les reproches dont Bacon prétend la laver. Mais ils sont partout ailleurs encore, et rien dans la forme que Bacon donne à l'expression de ses idées ne révèle qu'il ait eu le dessein de prendre Montaigne à partie plutôt que tout autre détracteur des sciences. L'opposition même de leurs pensées n'est pas aussi complète qu'on pourrait d'abord le supposer, et il n'y a pas que des contradictions à signaler entre elles. Si Montaigne avait fait la critique du pédantisme, Bacon ne l'entreprend pas avec moins d'acharnement afin de montrer aux pédants par quels défauts ils s'aliénent la considération publique, et afin de dégager la vraie science de la fausse opinion qu'ils en donnent[82]. Montaigne avait tourné en ridicule ceux chez qui le souci des mots étouffe celui des pensées[83], il avait dénoncé la vanité des questions agitées par les savants, qui ne servent de rien au bonheur ou à la sagesse des hommes[84], les gloses poursuivies jusqu'à l'infini, glosées par de nouvelles gloses qui sont ensevelissant le sens du texte[85] au lieu de l'éclaircir; il avait reproché aux savants leurs désaccords augmentés à plaisir et par vanité, désaccords dont le vulgaire prend prétexte pour conclure que tous se trompent également. Tous ces mêmes défauts sont signalés et invectivés par Bacon. Avant Bacon, mais sans en faire comme Bacon un reproche aux gens de lettres, il avait remarqué que l'étude les rend parfois incapables du maniement des affaires, en plaçant trop haut leur idéal[86]. Il s'était même chargé quelquefois de défendre les vrais savants contre des reproches injustes: en parlant de son cher Turnèbe, n'avait-il pas répondu à ceux qui font un crime aux hommes de cabinet de leur gaucherie et de «quelque façon externe qui peut n'être pas civilisée à la courtisane», que ce sont là choses de néant, et que ce n'est pas à la révérence, au maintien et aux bottes d'un homme qu'on regarde quel il est[87]. N'avait-il pas dit que la vraie science n'est pas contraire à la religion, idée chère à Bacon, puisque (nous l'avons vu) il doit la reprendre dans ses _Essais_? Si peu de science écarte de la religion, dit Bacon après Montaigne, beaucoup de science y ramène. «Bue à longs traits», la philosophie, qui avait d'abord conduit à l'athéisme, nous rend à la foi[88].

En tout cela Montaigne a-t-il aidé Bacon à dégager ses propres opinions? Il est possible. Nulle part cependant les expressions des deux auteurs ne sont assez voisines les unes des autres pour que nous ayons éprouvé le besoin de citer. Nulle part on ne rencontre ces similitudes verbales qui décèlent une influence directe. En somme, je ne trouve dans l'apologie de la science ni une opposition complète au point de vue de Montaigne, ni des réminiscences qui soient de nature à nous prouver qu'en écrivant Bacon avait le texte des _Essais_ présent à l'esprit.

S'il s'était proposé de répondre à Montaigne, je ne doute pas que son apologie y eût gagné. Lorsqu'en la lisant, en effet, il nous arrive de penser à Montaigne, ce n'est que dans les passages les plus solides, dans ceux où l'analyse se fait le plus pénétrante. La pensée d'un pareil adversaire, le plus sérieux assurément des adversaires avec lesquels sur un pareil terrain il pouvait se mesurer, eût pu l'inviter à donner un peu de poids à son plaidoyer. En réalité, Montaigne ne lui a pas du tout masqué la tradition du XVIe siècle. Le goût des amplifications faciles, des arguments spécieux, sans consistance, des exemples usés, est venu jusqu'à lui et l'on retrouve encore chez lui tout un bric-à-brac de déclamations vides, qui peut-être ne lassaient pas encore. Malgré des pages précises, dont il ne faut pas méconnaître la valeur, cette introduction de Bacon reste un morceau d'apparat autant qu'une profession de foi sincère.

II.--L'OBJET DE LA SCIENCE ET LE _De augmentis scientiarum_

Bacon a défendu la science contre ses adversaires. Il a nié une partie des défauts qu'on lui impute, reconnu les autres, mais en démontrant qu'ils tiennent à des circonstances passagères, qu'ils ne sont pas inhérents à son essence. Quelle se ressaisisse et s'organise, elle fera voir qu'elle est capable de réaliser des prodiges. Elle n'a besoin que de deux choses, que Bacon va lui donner: un objet bien défini, et une méthode rationnelle. J'essayerai de montrer tout à l'heure que Montaigne a peut-être une part importante dans la conception de la méthode de la science chez Bacon, mais nous allons constater d'abord qu'il est pour peu de chose dans la détermination de son objet.

Une fois de plus nous nous trouverons en présence de rapprochements assez nombreux, mais, à les peser, nous verrons qu'ils prouvent peu, et qu'ils ne constituent pas au passif de Bacon une dette bien importante envers son devancier.

C'est assister à l'une des plus rares merveilles que nous offre l'histoire des lettres humaines que de voir Bacon, au milieu de l'anarchie intellectuelle du temps, appliquer avec une prodigieuse puissance son concept de science à tous les objets de la nature et de la pensée, organiser rationnellement aussi bien l'étude de l'histoire que celle de la médecine, de la philosophie, de la logique, de la morale, de la politique, constituer enfin ce «globe intellectuel», «globe de cristal», où tous les éléments du globe réel sont reflétés. Partout autour de lui la raison tâtonne, elle n'a encore aucune méthode ferme; et du premier coup Bacon prévoit et organise toutes les conquêtes qu'elle tentera dans l'avenir. A diverses reprises, Bacon répète qu'on sera étonné qu'un homme ait pu penser tant de choses si nouvelles: on peut trouver déplaisant de le lui entendre dire; l'éloge est justifié néanmoins. A le lire, nous avons parfois l'impression d'entendre une prophétie, un oracle qui lève le voile de l'avenir. Il sait qu'il faudra des siècles pour réaliser l'oeuvre qu'il projette. Il est penché tout entier sur cet avenir de conquêtes scientifiques.

Certes, ce n'est pas Montaigne, le timide Montaigne toujours occupé à railler les prétentions de la raison, qui lui inspire de si vastes espérances. Si l'on cherche à lever le mystère d'une si puissante conception, on reconnaîtra, je crois que, comme les _Essais_ de Bacon et son apologie de la science, l'idée qu'il se fait du but de la science s'explique en partie par les souvenirs d'un passé qu'on ne songe guère à évoquer quand on parle d'une oeuvre aussi moderne d'allure. Bacon doit beaucoup aux alchimistes et aux pseudo-savants qu'il attaque et dont son oeuvre prépare la ruine. Lisez les premiers aphorismes, un peu arides peut-être mais très clairs, du second livre du _Novum organum_[89], vous y verrez nettement que la prétention de Bacon, c'est de dominer la nature à tel point qu'une substance quelconque étant donnée, nous puissions la transformer à notre gré en une autre substance. Voilà les applications qu'il attend des sciences physiques et naturelles bien constituées. N'était-ce pas là la rêverie des alchimistes qui se faisaient forts de fabriquer de l'or dans leurs creusets? Avec moins de naïveté et une rigueur rationnelle dans l'exposition, Bacon aspire au même pouvoir sur la nature; il espère, lui aussi, fabriquer de l'or.

Les applications qu'il fait de cette notion aux diverses spécialités s'expliquent surtout par la vigueur d'une pensée qui, d'une idée, sait déduire jusqu'au bout toutes les conséquences qu'elle comporte, qui sait embrasser un principe dans toute sa richesse et toute sa complexité. Il y a été aidé toutefois par certains spécialistes qui avaient su recueillir avant lui l'héritage de l'antiquité et dans des adaptations et des travaux originaux donner un certain corps à leurs sciences respectives. Ceux-là lui ont singulièrement préparé les voies. En politique, par exemple, Machiavel a eu une influence considérable. Dans son _Prince_, et plus encore dans ses _Discours sur la première décade de Tite-Live_, il unit ses expériences personnelles à celles que lui avaient léguées les anciens dans leurs histoires. C'est bien des faits, d'une psychologie très réelle des passions humaines, qu'il est parti; c'est aussi à des formules générales destinées aux applications pratiques qu'il prétend aboutir. Bacon trouvait en lui l'esprit scientifique tel qu'il le concevait. Certainement la lecture de Machiavel l'a beaucoup aidé à étendre sa notion de la science au domaine des faits politiques[90].

Si aucune lecture était capable de décourager Bacon de sa gigantesque entreprise, de lui couper les ailes, c'était bien, semble-t-il, la lecture des _Essais de Montaigne_: à propos de la logique, de la rhétorique, de la médecine, il avait à se prémunir contre sa pensée dissolvante. Plus encore il avait à se garder de la contagion de cet esprit critique qui se défie de toute idée ambitieuse, qui examine tout à la loupe. Une pensée aussi souple que celle de Montaigne, sans doute, pénètre partout, présente des ébauches de toutes les idées. On pourrait citer tel passage où il peint avec son bonheur habituel d'expression le progrès continu des sciences qui ne «se jettent pas en moule, mais se forment et se figurent peu à peu en les maniant et polissant comme l'ours lèche ses petits». Ce n'est qu'une échappée: dans un instant, il se retournera contre la science, et montrera que son prétendu progrès n'est qu'un passage d'une hypothèse à une autre hypothèse aussi peu solide.

Mais Montaigne est un spécialiste, lui aussi; c'est dans le domaine de sa spécialité seul, et pour constituer l'idée de la science morale, qu'il a pu seconder Bacon. Nul au XVIe siècle n'a poussé si loin que lui l'enquête morale. Nul n'y a apporté un esprit aussi précis. Son oeuvre est parallèle à celle de Machiavel: il contrôle son expérience personnelle par celle des grands écrivains de l'antiquité, et cherche à dégager ainsi des règles morales comme Machiavel pose des règles politiques. On pourrait être tenté de croire que l'action de Montaigne a été semblable à celle de Machiavel. Je pense qu'elle a été analogue, mais moins efficace.

Nous n'avons que peu d'enseignement à tirer d'une dizaine de souvenirs antiques qu'on s'est plu à retrouver à la fois dans les _Essais_ de Montaigne et dans le _De augmentis_. Pour quatre de ces rencontres, la version de Bacon diffère de celle de Montaigne[91]. Dans deux autres cas, Bacon nous renvoie directement à la source ancienne[92]. Il est vrai que, tout en indiquant une référence à la source première, il peut faire usage d'un intermédiaire, et il est vrai encore que les déformations lui sont fort habituelles; il serait bien téméraire néanmoins de prétendre que Montaigne a suggéré ces allégations. Restent quatre ou cinq cas où Bacon n'indique pas de source[93], et où son allégation est conforme à celle de Montaigne. Ajoutons que dans son recueil d'apophtegmes, qui a été composé pour réaliser un des points du programme tracé dans le _De augmentis_, une douzaine de mots fameux de l'antiquité sont repris sur lesquels Montaigne avait insisté déjà. Ces faits inclinent nos esprits à admettre une relation entre les deux oeuvres. Il serait hasardeux toutefois d'en tirer une conclusion autre que celle-ci: que Bacon s'intéresse aux mêmes exemples que Montaigne, que sa curiosité est attirée par les mêmes objets.

Quelques similitudes d'idées entre nos deux écrivains sont à signaler. Bien entendu, nous les chercherons surtout dans les livres VII et VIII de Bacon, où il est traité de la morale et de la science civile. N'oublions pas, au reste, que Bacon n'expose pas ses idées morales. Il l'a fait dans les _Essais_ et n'y revient qu'accessoirement ici. Son objet est de frayer la voie à une science des moeurs. Nous ne sommes donc pas en droit d'attendre un grand nombre de similitudes.

L'idéal de la santé du corps, pour Bacon[94], est la santé qui met «en état de supporter toutes sortes de changements et de soutenir toutes espèces de choses.» C'est exactement l'idéal que Montaigne proposait à son disciple quand il lui donnait comme modèle la «merveilleuse nature d'Alcibiades» qui savait se «transformer si aisement à façons si diverses, sans interest de sa santé surpassant tantost la somptuosité et pompe persienne, tantost l'austerité et frugalité lacedemonienne, autant reformé en Sparte comme voluptueux en Ionie[95].» Montaigne revient fréquemment sur cette idée. Dans les derniers jugements qu'il a portés sur Alexandre[96], sur César[97], sur Socrate[98], on constate que c'est avant tout cette flexibilité de leur âme, cette souplesse à s'adapter à toutes les circonstances de la vie qui l'ont séduit.

Bacon raille la chimère de la sagesse stoïque et les prétentions des philosophes: «Voyez sur quel ton tout à fait tragique Sénèque nous dit: «Quoi de plus grand que de voir un être aussi fragile que l'homme atteindre à la sécurité d'un Dieu![99]» Montaigne a choisi chez Sénèque un autre passage, d'ailleurs détaché de la même épître[100], pour le tourner en dérision[101], mais l'esprit qui l'anime est le même et, comme Bacon, les rodomontades stoïciennes le divertissent bien souvent.

Bacon reproche en particulier aux sectateurs de Zénon de troubler les esprits et de les terroriser avec leurs remèdes contre la peur de la mort. Certes la plupart des doctrines des philosophes nous paraissent être trop timides et prendre, en faveur des hommes, plus de précautions que la nature ne le veut, par exemple, lorsque, voulant remédier à la crainte de la mort, ils ne font que l'augmenter. Comme ils ne font de la vie humaine qu'une sorte de préparation à sa fin, d'apprentissage de la mort, il est forcé qu'un ennemi contre lequel on fait tant de préparatifs paraisse bien terrible et bien redoutable[102]. Montaigne avait d'abord pensé que la mort devait être notre préoccupation constante, mais il avait si bien changé d'opinion qu'à la fin de sa vie il avait protesté aussi énergiquement que Bacon contre cette méthode contre nature. Son essai _De la physionomie_ est plein de cette pensée. Il y critique le mot de Cicéron «tota philosophorum vita commentatio mortis est», et réplique que la mort n'est point le «but» mais seulement le «bout de la vie»[103]. Par de nombreux exemples, il montre que toute cette vaine préparation nous effraie au lieu de nous tranquilliser, et nous rend insupportable la mort que l'homme de la nature souffre sans émotion. Après Montaigne, Bacon est si pénétré de cette idée que (nous l'avons constaté) il la reprendra dans ses _Essais_ quelques années plus tard.

D'autres idées communes aux deux auteurs, qui doivent reparaître dans les _Essais_ de 1612, trouvent dans l'_Advancement of learning_ leur première expression. Sans y revenir, je me contente d'indiquer le fait. A titre d'exemple on pourra voir, au chap. III du livre VI, ce que Bacon dit de la mort et de l'esprit d'innovation.

Bacon[104] et Montaigne[105] s'accordent à déclarer que, pour bien connaître les moeurs d'un homme, c'est à ses domestiques et à ceux qui vivent familièrement avec lui qu'il convient de s'adresser. Tous deux voient dans les représentations théâtrales un excellent exercice pour la jeunesse, et ils les recommandent aux éducateurs[106]. Quand on entend Bacon proclamer «Epitomes are the moths and corruptions of learning»[107], le mot de Montaigne revient à la mémoire: «Tout abrégé sur un bon livre est un sot abrégé[108].» Ces derniers rapprochements toutefois sont peu significatifs. Il est plus intéressant peut-être de constater que, de même que Montaigne[109], Bacon donne l'assassin de Guillaume d'Orange comme un modèle de fermeté dans la douleur[110]. Une image aussi leur est commune qui pourrait bien trahir une réminiscence. Bacon: «So as Diogenes' opinion is to be accepted, who commended not them which abstained, but them which sustained and could refrain their mind in praecipitio, and could give unto the mind (as is used in horsemanship) the shortest stop or turn[111].» Montaigne: «C'est chose difficile de fermer un propos et de le coupper despuis qu'on est arrouté, et n'est rien où la force d'un cheval se cognoist plus qu'à faire un arrest rond et net[112].»

Pour la plupart, ces textes de Bacon figurent déjà dans l'édition anglaise de 1605. Il convient de rappeler encore qu'en 1623, au moment où Bacon complète son oeuvre et la traduit en latin, le personnage de Montaigne est présent à son esprit, non pas seulement l'auteur, mais l'homme qui s'est décrit dans ses _Essais_: «Ceux qui, nous dit-il, ont naturellement le défaut d'être trop à la chose, trop occupés de l'affaire qu'ils ont actuellement dans les mains, et qui ne pensent pas même à tout ce qui survient (ce qui, de l'aveu de Montaigne, était son défaut), ces gens-là peuvent être de bons ministres, de bons administrateurs de républiques, mais s'il s'agit d'aller à leur propre fortune, ils ne feront que boiter[113].» L'idée ici exprimée ne répond que bien imparfaitement à celle que Montaigne donne de lui-même dans le chapitre intitulé «_De l'utile et de l'honneste_»[114]. Ma conviction est qu'il n'y a pas lieu de chercher un texte précis, que Bacon n'en avait aucun dans la pensée. Il y a là sans doute un effet de sa négligence habituelle. Mais est-il paradoxal de voir dans l'imprécision de cette allégation sinon une preuve, du moins une invitation à croire que Montaigne était familièrement connu de Bacon? On fait une allusion précise à un texte qu'on vient de lire, ne l'eût-on parcouru qu'une seule fois. S'agit-il, au contraire, d'un ouvrage auquel on revient de temps à autre, on en parle d'après les souvenirs et les impressions qu'il a laissés. On apprécie le caractère de l'auteur qui s'y peint d'après l'idée globale qui se dégage de son livre. On s'y trompe d'ailleurs quelquefois. J'ajoute que dans le même passage, Bacon développe des recommandations qui sont particulièrement chères à Montaigne[115], celle-ci, par exemple, qu'il faut éviter de se mêler inconsidérément de trop de choses; cette autre surtout que le premier des préceptes, pour bien agir, est de se connaître soi-même. «L'oracle qui nous dit: «Connais-toi toi-même», n'est pas seulement une règle générale de prudence, mais un précepte qui tient le premier rang en politique.» On sait quelle large place lui a été faite dans les _Essais_.

Si l'on rapproche ces indications des constatations que nous avons faites en étudiant les _Essais_ de Bacon, on sera porté à croire que Montaigne est l'un des moralistes dans la familiarité desquels Bacon a fortifié et stimulé sa propre réflexion morale. Voici qui est plus précis: avant Bacon, Montaigne avait indiqué les sources de la science morale; il avait dit que les ouvrages des poètes et des historiens étaient ses livres préférés, ceux dont il nourrissait sa pensée[116]. Au chapitre _De l'institution des enfans_, il a montré quel profit pour la vie pratique on pouvait tirer des histoires, et particulièrement des biographies de Plutarque. «Les historiens, dit-il encore, sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez; et quant l'homme en général, de qui je cherche la congnoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu; la variété et vérité de ses conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de son assemblage et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux événemens, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors, ceux-là me sont plus propres: voylà pourquoy en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque[117].» Bacon n'avait qu'à recueillir des indications aussi nettes. «S'il faut dire ce que nous pensons sur ce point, écrit-il au sujet de la connaissance des passions humaines, les véritables maîtres en cette science, ce sont les historiens et les poètes; eux seuls, en nous donnant une sorte de peinture vive et d'anatomie, nous enseignent comment on peut d'abord exciter et allumer les passions, puis les modérer et les assoupir; comment aussi on peut les contenir, les réprimer, empêcher qu'elles ne se produisent au dehors par des actes; comment encore, malgré les efforts qu'on fait pour les comprimer et les tenir cachées, elles se décèlent et se trahissent; quels actes elles enfantent..., et une infinité d'autres choses de cette espèce[118].» Bacon revient à diverses reprises sur cette idée, et il ne méconnaît pas non plus la valeur du genre biographique. Ce sont les biographies qui serviront surtout à construire la science des affaires. «Comme c'est l'histoire des temps qui fournit les meilleurs matériaux pour les dissertations sur la politique, ce sont aussi les vies particulières qui fournissent les meilleurs documents pour les affaires, parce qu'elles embrassent toute la variété et tout le détail des affaires et des occasions tant grandes que légères[119].»

Là toutefois s'arrête la ressemblance. L'usage que Montaigne a fait de ces sources est très différent de celui que Bacon en voulait faire. Ce que Bacon demande, c'est une enquête méthodique qui aboutisse à une véritable thérapeutique de l'âme. Il veut qu'au moyen des lettres, des papiers des négociateurs, au traits essentiels les principaux types de caractères afin de les cataloguer. Cela fait, avec la même précision, on entreprendra l'étude des affections, des passions, on en déterminera les causes, on en mesurera les effets, on en dressera un inventaire raisonné et pratique. Enfin, et c'est une troisième enquête à faire chez les historiens et les poètes, il faudra examiner toutes les forces par lesquelles on peut agir sur les âmes; la coutume, l'éducation, la louange, la fréquentation, l'amitié; il faudra préciser les conditions dans lesquelles elles agissent, l'intensité et la durée de leur action. Ainsi, quand la science morale sera constituée, si nous nous trouvons en face d'un homme, nous n'aurons qu'à reconnaître à quel type appartient son tempérament, quelles sont les passions qui l'agitent, et nous connaîtrons les remèdes qui nous permettront de le guérir de ses défauts, les ressorts qui le feront agir à notre volonté. Peut-être j'exagère, en le précisant, le déterminisme de Bacon; peut-être il n'a pas l'illusion que sa médecine morale puisse être jamais si rigoureuse; néanmoins dans l'ensemble telle est bien sa pensée.

On sent quel abîme sépare un pareil état d'esprit de celui de Montaigne. Montaigne a analysé avec pénétration certaines de ces forces morales dont Bacon demande l'étude: la coutume, par exemple, l'amitié, la gloire, et de toutes ces analyses un disciple de Bacon pourrait tirer grand profit; il a dit des choses fort justes sur la plupart des passions humaines, mais jamais il ne l'a fait avec la méthode que réclame Bacon, je veux dire avec l'intention d'éclairer toutes les faces de la question qu'il traite, de subordonner son étude à une fin déterminée. Il a bien employé quelque part avant Bacon le mot de «science morale», mais dans sa bouche ce mot avait un sens différent, le sens habituel du seizième siècle, et n'entraînait aucune autre idée que celle de connaissance. De caractères, il a déclaré hautement qu'il étudiait le sien et rien que le sien, qu'il ne jetait un regard sur les autres que pour éclairer par le contraste sa propre peinture. Surtout il n'a jamais eu la prétention de fixer des formules universelles. Il ne donne pas de recettes infaillibles pour agir sur les esprits. Il aide seulement ses lecteurs à se mieux connaître et à mieux connaître les autres.

Je ne dirai pas, certes, que Machiavel a conçu, lui non plus, les sciences morales avec le même déterminisme que Bacon; je crois cependant qu'il s'en est approché. Il définit, par exemple, les cinq précautions qu'un prince doit prendre lorsqu'il ajoute un Etat nouveau à ses Etats héréditaires; il détermine les conditions dans lesquelles telle ou telle de ces précautions peut devenir superflue; il exprime ses conclusions en termes impératifs, sous forme de lois. Rien que le style de Machiavel devait avoir une action sur Bacon. Aussi, quand Bacon prescrit la méthode dont il convient d'user pour extraire des histoires, la science des affaires et la science morale, c'est chez Machiavel, non chez Montaigne, qu'il en trouve le modèle. «La manière d'écrire qui convient le mieux à un sujet aussi diversifié et aussi étendu que l'est un traité des affaires et sur les occasions éparses, la plus convenable, dis-je, serait celle qu'a choisie Machiavel pour traiter la politique, je veux dire celle qui procède par observations, et, pour me servir d'une expression commune, par dissertations sur l'histoire et sur les exemples, car la science qui se tire des faits particuliers tout récents et qui se sont pour ainsi dire passés sous nos yeux est celle qui montre le mieux le chemin et qui apprend le plus aisément à repasser par les faits. Or, c'est suivre une méthode beaucoup plus utile, dans la pratique, de faire militer la dissertation sous l'exemple que de faire marcher d'abord la dissertation et d'y joindre ensuite l'exemple. Et il ne s'agit pas ici simplement de l'ordre, mais du fond même du sujet, car lorsqu'on expose d'abord l'exemple comme base de la dissertation, on le présente ordinairement avec tout l'appareil de ses circonstances, lesquelles peuvent quelquefois rectifier la dissertation, et quelquefois aussi la suppléer[120]... »

Autant que Machiavel, je crois, Montaigne se montre docile au fait. Il subordonne la dissertation à l'exemple. Mais il le fait d'instinct, par besoin de vérité, non par système et d'une manière ostensible comme Machiavel dans ses _Discours_ sur Tite-Live. Il semble bien qu'à l'origine, dans ses premiers _Essais_, il avait adopté le même cadre. Mais trop souple, trop défiant de lui-même et des forces de la raison humaine, il désespéra vite d'enfermer la réalité dans des formules. Si les autres se reconnaissent en lui, s'ils peuvent profiter de ses remarques, c'est que tout homme porte en soi la forme de l'humaine nature; ce n'est pas qu'il ait la prétention de décrire les différents types humains, de les classer, de fournir de sûres recettes pour agir sur chacun d'eux et modifier à volonté les passions et les activités.

Il a donc présenté à Bacon une collection de faits moraux, telle qu'aucun moderne ne pouvait lui en offrir. Je ne dirai pas que Bacon lui doit des idées morales qu'il n'aurait pas eues sans lui: ces questions d'origine sont trop délicates pour que nous puissions nous prononcer à leur sujet. Du moins personne ne pouvait mieux que Montaigne donner l'habitude de l'analyse psychologique, enseigner à voir les faits moraux sans les déformer, à les noter scrupuleusement. La lecture d'une oeuvre où tant de sujets moraux étaient abordés, où l'étude du tempérament individuel et des passions était entreprise avec un esprit si positif, était un stimulant pour Bacon. C'était quelque chose, pour susciter un constructeur, que d'entasser tant de matériaux de la science morale. Mais aux yeux de Bacon, Montaigne a su à peine commencer la construction. Il a très bien exploré les sources où l'on devait puiser; mais l'essentiel de la doctrine baconienne, l'objet de la science future, sa méthode, ses partitions, toute cette conception d'une science rigide que le philosophe anglais, pénétré qu'il est des méthodes des sciences physiques, prétend imposer aux études morales, tout cela est absolument étranger à Montaigne.

[74] Il serait sans intérêt de distinguer ici, comme nous l'avons fait pour les _Essais_, les deux rédactions successives de cet ouvrage, la rédaction anglaise de 1605 (_Advancement of learning_) et la rédaction latine de 1623 (_De Augmentis scientiarum_). Je renverrai uniformément à cette dernière.

[75] Dans son _Examen vanitatis doctrinæ gentium et veritatis disciplinæ christianæ._

[76] Voir mon ouvrage sur les _Sources et l'Evolution des Essais de Montaigne_, t. II, p. 212.

[77] Certainly, if a man meditate much upon the universal frame of nature, the earth with men upon it... will not seem much other than an ant-hill, whereas some ants carry corn, and some carry their young, and some go empty, and all to and from a little heap of dust (_Advancement of learning_, I,