‹ Mousseline: romanChapitre 21 sur 56 · XX

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La décision avait été rapidement prise. Quand il se mit à en discuter avec sa femme, après avoir fermé sur monsieur Jaulet la porte de la rue, le père Trébuc réfléchit. Il essayait plutôt de démêler, de retrouver, où de découvrir les motifs qui l’avaient poussé. Il se rendait compte que, sous le coup de la surprise,--et quelle surprise, le jour où Mousseline fêtait ses vingt ans!--il n’avait peut-être pas examiné tout le pour et tout le contre.

Assis devant l’écrin où reposait la médaille de celui qui lui avait d’abord refusé sa femme, le père Trébuc restait un peu surpris encore, et de la démarche, en somme flatteuse, que le petit locataire du quatrième avait faite, et du refus si prompt que lui, père Trébuc, avait opposé à une démarche qui exigeait au moins des égards.

--Je lui ai répondu poliment, n’est-ce pas? demanda-t-il à sa femme.

Mais la mère Trébuc était plus perplexe que le père Trébuc. N’ayant pas agi, elle gardait de surcroît la surprise que le père Trébuc lui avait imposée en se décidant si vite, joint aussi qu’elle se sentait les tempes chaudes, à cause de ce vin cacheté qu’elle avait bu, pour fêter les vingt ans de sa Mousseline, et surtout de ce curaçao dont elle n’avait pas abusé pourtant.

--Il est tard, Ernest, dit-elle. Il faut te coucher.

Le père Trébuc rangea le précieux écrin de carton fané entre les piles de linge de l’armoire à glace. Il n’avait pas envie de dormir.

Au lit, dans l’obscurité, il se remémora peu à peu toute la scène, jusqu’aux moindres détails. Il revit l’attitude modeste du petit prétendant qui tenait sa boîte à violon entre ses jambes.

--Il était gentil, ce petit, dit-il, faut être juste.

--Il a toujours été gentil, répondit la mère Trébuc.

Puis:

--Mais il est vraiment trop jeune, dit-elle.

--N’est-ce pas? C’est un gosse. Il ne sait rien. Tu as vu? Il ne connaissait pas la campagne du Mexique. Qu’est-ce qu’on leur apprend alors à l’école?

--Il ne sait rien, confirma la mère Trébuc, mais il a bien su remarquer notre fille.

--Il n’est pas déjà si bête!

--Dame non. Il s’est dit comme ça: «Tiens! voilà une jeune fille, qui n’est pas trop laide.»

--Tu peux dire: qui est jolie.

--«Sérieuse, régulière au travail.»

--Dis donc, Amélie!

--Quoi donc?

--Qu’est-ce qu’on va dire à la Fille?

--Dame, je ne sais pas.

Ils se turent. Ils entendirent sonner la pendule du bureau de monsieur Forderaire, au premier étage, au-dessus d’eux.

--Onze heures, dit la mère Trébuc. Faut dormir.

Elle se tourna vers la muraille. Mais, après un silence, le père Trébuc demanda:

--Tu dors?

--Non.

--Crois-tu qu’il lui avait dit qu’il viendrait?

--Comment veux-tu que je sache?

--Ils ne se parlaient pas.

--Je les ai jamais vus.

--Faut pas qu’ils se parlent, conclut le père Trébuc.

De nouveau le silence se fit. La respiration de la mère Trébuc devint plus forte. Le père Trébuc réfléchissait toujours.

Le père Trébuc songea qu’il avait refusé sa fille à monsieur Jaulet parce qu’il espérait que monsieur Daix se présenterait comme monsieur Jaulet s’était présenté.

--Et s’il ne se présente pas? se dit le père Trébuc.

Et il voyait sa fille vieillissant, par sa faute à lui, sans mari. Il voyait sa Mousseline, mécontente, lui reprocher son refus inutile.

Le père Trébuc entendit sonner minuit à la pendule de monsieur Forderaire. Sa femme dormait. Lui, continuait de réfléchir, et, quand il regrettait son refus, il objectait à part soi que le petit locataire du quatrième, un inconnu après tout, était, comme disait la mère Trébuc, vraiment trop jeune, trop incapable d’assurer à Mousseline une existence suffisante.

--Ces artistes, se disait-il, ça meurt de faim les trois quarts du temps.

Vers minuit, un concierge est souvent réveillé par les locataires qui rentrent du théâtre ou du cinéma. Le père Trébuc, qui ne dormait point, tira le cordon quatre fois sans maugréer. A la cinquième, vers une heure, il maugréa, car il était enfin près de s’endormir.

--Monsieur Jaulet, annonça le locataire en passant devant la loge.

--Va te promener! murmura le père Trébuc.

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