III
Un gardien de square a dans la matinée assez de loisirs pour s’abandonner à toutes les réflexions qui peuvent le solliciter au hasard de sa promenade monotone. Le père Trébuc, lui, n’étant plus jeune et ayant voyagé, ruminait de préférence des souvenirs.
Ses souvenirs! Ils n’intéressaient presque plus que lui. C’était une autre raison pour qu’il s’y attachât. Longtemps, il les avait ravivés devant des camarades, chez le marchand de vins de la rue Boursault, à l’heure de l’apéritif, ou le soir, dans la loge étroite de la rue Legendre, pour des amis venus prendre le café ou pour les domestiques de la maison qui l’écoutaient habilement. Madagascar et la Chine intéressaient les gens autrefois, avant 1914. Lorsqu’on vivait en paix et qu’on était assuré de ne pas connaître ces jours de 1870 déjà si lointains, si nébuleux, si préhistoriques, on considérait avec respect le père Trébuc qui s’était battu contre des sauvages, qui avait tiré des coups de fusil, donné l’assaut à l’arme blanche, brûlé des villes, et commis maintes autres prouesses dont on s’égayait sans insister, à cause des enfants. Mais, depuis 1914, le prestige du père Trébuc avait disparu. Le père Trébuc s’en rendait compte. Il ne parlait plus de ses guerres. N’ayant fait que celles-là, malgré son regret d’être né trop tôt, il ruminait tout seul ses souvenirs démodés. Ils étaient de sa jeunesse. Le père Trébuc n’en exhalait pourtant aucune amertume.
--C’est vrai que ça me rajeunit, tout ce printemps, songeait-il après le passage de monsieur Forderaire, qui le taquinait sans aigreur à chaque rencontre.
Tant de romances ont fait rimer printemps avec vingt-ans! Inévitablement, le père Trébuc se revoyait tel qu’il était à sa vingtième année.
Sa vingtième année? Comment ne lui en souviendrait-il pas? Le père Trébuc, qui était alors pour tout le monde le gars Ernest, avait fait alors, comme tout le monde, le voyage de Paris. L’exposition Universelle de 1889, le Champ de Mars avec ses magnifiques palais éphémères, la Tour Eiffel dont il avait rapporté chez lui une réduction en plomb argenté qu’il possédait encore, comment pourrait-il oublier que ces merveilles avaient tout à coup dirigé sa vie?
Trois mois auparavant, en effet, un gros chagrin...
--Belle journée, père Trébuc!
--Belle journée.
Mademoiselle Jeanne, la femme de chambre du quatrième à droite, tenait en laisse la Choute de sa maîtresse. Elle s’arrêta, interrompant les souvenirs du père Trébuc, parce que la petite chienne reconnaissait le concierge et lui sautait aux jambes.
--Choute! Veux-tu!
Elle tirait sur la laisse.
--Hé! s’écria le père Trébuc, débonnaire et guilleret. C’est le printemps, Mademoiselle Jeanne.
Elle eut un large sourire. Puis, minaudant:
--Vous allez dire encore des bêtises?
--Vous préférez qu’on en fasse?
--Voulez-vous!
Elle feignait d’être offensée. Mais la petite chienne l’entraînait. Le père Trébuc n’eut pas le temps de poursuivre. Il venait aussi d’apercevoir sa fille qui arrivait, prompte, légère, le chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils, la figure poudrée, les lèvres rouges, les yeux francs, l’air décidé.
Tous les matins, Mousseline embrassait son père avant de partir pour son bureau. Tous les matins, il l’attendait au portillon du square qui s’ouvre près de la station des autobus.
--Bonjour, la Fille.
--Bonjour, Papa.
--Ça va?
--Ça va. Toi aussi?
--Ça va.
Presque jamais ils n’en disaient davantage. Presque toujours, au même instant, un moteur se mettait à ronfler, et le contrôleur, sortant du poste, criait:
--Allons, père Trébuc! Quand vous voudrez!
Deux baisers. Deux adieux. Mousseline bondissait sur la plate-forme de l’autobus. Un coup de timbre. La voiture démarrait. Mousseline était partie.
Le père Trébuc la suivait de yeux, et rentrait dans son square.