‹ Mousseline: romanChapitre 47 sur 56 · XLVI

XLVI

Le 14 juillet, à titre d’exception, et parce que ses amis de la manille abandonnée insistèrent avec tant de bonne grâce, le père Trébuc consentit à les suivre au petit café du coin de la rue Boursault. Ils étaient allés tous ensemble l’attendre à la sortis du square.

--Tu ne peux pas refuser, dit Potonnot.

--Tu nous offenserais, ajouta Deraque.

Et Brouchon:

--Un jour comme aujourd’hui!

Le père Trébuc résistait.

Savaient-ils pourquoi le père Trébuc hésitait à les suivre? Comme ils le sentaient néanmoins près d’accepter, comme il leur déclarait qu’il n’acceptait qu’à titre d’exception, comme ils se flattaient de l’avoir décidé, Potonnot, parlant au nom de tous, lâcha l’argument définitif:

--Trébuc, tiens-toi bien. Nous avons une grande nouvelle à t’apprendre: la mère Chateplue est morte.

--Non!

--Si.

--Je l’ai encore vue à midi!

--Un coup de sang.

--La chaleur.

--Et la boisson.

--Pas possible!

--Tombée raide dans la rue, en traversant pour aller au café.

Le père Trébuc se réjouit. Il n’avait plus aucune raison d’hésiter. Il suivit ses camarades.

Il s’était déjà promis de ne prendre qu’un vermout-cassis, son vieil apéritif oublié, avec un morceau de glace, et de ne pas toucher aux cartes. Mais une fois installé, ravi par la fraîcheur délicieuse du vieil apéritif qu’il retrouvait, entraîné par la véritable joie que lui causait la mort subite de cette chipie de mère Chateplue, ragaillardi par l’atmosphère tout amicale du petit café, il se leva machinalement, quand la première partie fut jouée, pour s’asseoir à la place de Letuigne que le sort désignait.

Comme jadis, il gagna. Il gagna trois francs soixante-quinze, qu’il empocha sans hâte. Au moment de ramasser les pièces déposées sur le tapis, il lui souvint en effet à quoi jadis ses gains étaient destinés: au mariage de Mousseline. Une ombre lui gâta le plaisir innocent de cette soirée organisée pour lui par ses camarades. Mais, ses camarades, contents de le revoir au milieu d’eux, dissipèrent l’ombre fâcheuse.

--Potonnot! dit soudain le père Trébuc. Et ta promesse?

--Quelle promesse?

--Ton fameux pernod, que tu fabriquais toi-même, et que tu devais me faire goûter.

--Quand tu voudras, Trébuc.

--Tu en as?

--Demande aux copains.

--Et c’est du vrai?

--Du vrai, répondirent Chauchet et Deraque.

--J’en veux.

--A une condition, objecta Potonnot.

--Laquelle?

--Que tu reviendras pour la manille demain, et les autres jours, comme avant.

Le père Trébuc hésita.

--Non, dit-il, pas de condition.

--Alors, pas de pernod. Choisis.

--Je verrai, conclut le père Trébuc.

--Comme tu voudras.

Ils se séparèrent. Mains étreintes à droite et à gauche, bonsoir et bon appétit distribués, une chaise qui se renverse et tombe: la soirée était finie.

--Au revoir, père Trébuc, dit le patron qui rinçait deux verres à la fois.

--Au revoir, répondit machinalement le père Trébuc.

Dehors, la rue Legendre, où une brise étouffante soufflait du pont, était à peu près vide. En la traversant, le père Trébuc songea que, quelques heures auparavant, en la traversant aussi, au même endroit peut-être, la mère Chateplue était morte.

--On pourra s’asseoir devant la maison, se dit-il, et respirer à son aise.

Il regarda sa maison. Trois immeubles de six étages, se dressent rue Legendre, entre la rue Boursault et le pont, du côté des numéros pairs: près du pont, la maison de la mère Chateplue; près de la rue Boursault, celle d’une veuve de guerre dont on ne peut rien dire; et au milieu, celle de la mère Trébuc.

A la fenêtre du rez-de-chaussée, qui était ouverte, la mère Trébuc regardait venir vers elle son mari, qu’elle avait vu sortir du café. Le père Trébuc se redressa.

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