‹ Mylord et MyladyChapitre 33 sur 62 · I

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M. et madame Alfred Tower sont tout fiers de leur yacht, et il est de fait que dans les eaux du Solant, aucun navire de plaisance n’a meilleure renommée que le White Feather, sorti des chantiers célèbres de M. Lowe de Liverpool. C’est une merveille du genre, avec ses flancs peints en blanc, son pont immaculé sur lequel on craint même l’empreinte d’un talon de femme, ses cordages brillants, ses cuivres étincelants, et ses embarcations plus légères et plus élégantes l’une que l’autre. L’aménagement intérieur a été exécuté sous la haute direction de madame Tower, qui a tout combiné, dessiné, inventé; depuis le fer de cheval arabe attaché à la proue en guise de porte-bonheur, jusqu’à l’emplacement du moindre placard, tout a été voulu par elle, et elle a le plaisir de faire admirer son goût artistique du nord au midi, et de l’ouest à l’occident.

C’est surtout pendant la grande semaine des régates de Cowes que le White Feather se transforme en un lieu de réception, et que les luncheons, les dîners, les sauteries sur le pont amènent à bord la troupe d’amis de May Tower; May est éminemment à la mode, surtout depuis qu’après dix-huit années consacrées au rôle difficile de beauté à marier qui ne se marie pas, elle a enfin mis la main sur Alfred Tower, gentil garçon de vingt-quatre ans, fort riche, ce qui a fait passer facilement sur la différence d’âge. Du reste, madame Tower se défend admirablement, et la légion de ses anciens adorateurs la déclare plus séduisante que jamais; aux yeux du timide et amoureux Alfred elle représente une divinité; il l’adore, lui obéit en tout, lui laisse carte blanche pour ses dépenses, et se contente de parler en maître à ses matelots. Sur le pont du White Feather, il se transforme; lui qui rougit devant une femme, il trouve tout d’un coup la décision et l’aplomb; il est son propre capitaine, et connaît aussi bien les grandes routes de la mer que Saint-James street et Piccadilly. Le White Feather est un bâtiment sérieux, et le récit de ses voyages paraît dans le Times; aussi Alfred ne veut à bord personne qui puisse être sujet à la peur, au mal de mer, à l’impatience; sa femme et son équipage lui suffisent. Madame Tower, à toute apparence, partage le goût de son mari, et a acquis dans le «struggle for life» le don d’être invulnérable; elle ne craint ni la mer, ni le chaud, ni le froid, ni la pipe, ni le cigare, ni quoi que ce soit, et elle s’arrangerait pour donner une fête au pôle nord, tant elle a de ressources et d’ingéniosité.

Il est certain que par un beau temps, le White Feather est une résidence délicieuse; la cabine du pont où l’on va flâner, est meublée de divans couverts d’une épaisse soie blanche; les parois sont peintes en vert pâle; sur les panneaux se promènent de grands flamants roses; de fines nattes servent de stores tamisant la lumière; enfin toutes sortes d’installations ingénieuses, pour les livres, pour l’ouvrage, pour les fleurs qui abondent toujours comme par miracle.

La chambre à coucher du jeune ménage ne le cède en rien comme élégance; les cloisons sont incrustées de nacre et les meubles assortis; les rideaux, la courte-pointe sont de vieille guipure doublée de rouge vénitien; à côté, un cabinet de toilette avec une baignoire en forme de conque marine, est encombré de nécessaires de vermeil, et le plafond et les murs entièrement en glaces permettent de se mirer à l’aise.

Le salon contient une bibliothèque de trois cents volumes choisis et tous les jeux inventés par l’homme en ses jours d’ennui. Quant au personnel, il est au complet: chef, maître d’hôtel, femme de chambre de premier choix, et tous garantis inaccessibles aux effets du roulis. Quant à l’équipage, tous triés, tous dévoués, tous beaux hommes. Lorsqu’on sent que tout cela vous appartient, on embellit, et cette douce pensée rend extrêmement agréables à madame Tower les excursions fréquentes qu’elle fait à terre, elle y retrouve presque toujours une escorte d’anciens amoureux, et elle comprend mieux que jamais à quel point l’amour est chose creuse! Elle jette un regard de compassion sur son passé sentimental, et la réalité, en yachting-suit et petite casquette, lui paraît infiniment préférable.

Un beau matin que le «gig» du White Feather amenait à terre M. et madame Tower, cette dernière fut surprise de voir parmi les visages qui l’attendaient, un quelqu’un dont la vue la fit légèrement pâlir. Cependant elle sauta à terre de fort bonne grâce, et ce fut avec l’air le plus calme qu’elle accueillit l’exclamation:

--Nous vous amenons un vieil ami, madame Tower, voilà Elliott, revenu de Perse!

Et elle donna une poignée de main à ce vieil ami et le présenta à son mari.

Voilà comme les choses tournent! C’est la vie, se disait May Tower en regardant celui qui avait été le grand amour de sa jeunesse, il y avait longtemps! et tout à coup, en l’entendant parler, cela lui parut hier!... Il lui avait fait la cour la plus tendre et la plus assidue; pour lui, elle avait volontiers éloigné tous les fils aînés, préférant mille fois Ralph Elliott pauvre, à qui que ce fût archiriche! Les mois et les semaines s’écoulaient délicieusement, elle, attendant toujours qu’il parlât; enfin, après deux jours passés à Newmarket sous le même toit, alors que tout le monde regardait le mariage comme fait, il était parti, sans un mot, sans une explication! On apprenait plus tard qu’il voyageait en Orient. Le coup avait été terrible pour la pauvre May; elle n’avait pu cacher son cruel chagrin, et pendant des années, il avait pesé sur sa vie. Quant à Ralph Elliott, content d’avoir échappé au mariage pour lequel il se jugeait trop pauvre, il avait promené sa vie sans le moindre remords, pensant quelquefois à ses anciennes amours quand il fumait sa pipe entre chien et loup.

Au moment où l’existence du continent commençait à l’ennuyer, il avait hérité d’un oncle, et rentrait en Angleterre pour y être riche et estimé. L’envie de revoir May lui était venue, et un peu pour cela, un peu pour se promener, il était arrivé à Cowes. Ils s’y retrouvaient, comme bien des années auparavant, surpris l’un et l’autre d’être si peu changés, et échangeant des banalités avec une tranquillité charmante.

--Il y a des siècles que nous ne nous sommes vus, commença Ralph Elliott, en se mettant à marcher à côté de madame Tower.

--Très-longtemps, en effet.

--Je suis ravi de vous retrouver si flourishing.

--Merci.

--Il paraît que votre yacht est une merveille.

--Oui, c’est gentil.

--Vous m’inviterez à bord, j’espère?

--Nous serons charmés...

Elle manquait un peu d’enthousiasme;--aussi avec la plus agréable désinvolture, Ralph Elliott s’adressa au mari:

--On me dit que votre yacht bat tous les autres.

--Venez le voir.

On ne faisait pas impunément des compliments à Tower sur le White Feather.

--Je serai ravi. Jusqu’ici un pauvre diable comme moi n’a pu admirer que les yachts des autres; mais il est possible, grâce à mon oncle bien-aimé, que l’année prochaine je me mette quelque chose à flot.

Amené sur ce sujet, l’entretien devint bientôt confidentiel, et quand on se sépara, madame Tower eut le plaisir d’entendre son mari faire promettre à Ralph Elliott de venir à bord le lendemain pour le lunch, et en recevoir l’assurance positive.

--Good bye, madame Tower.

--Good bye.

--Charmant garçon, dit immédiatement Alfred à sa femme. Il veut acheter un yacht--et je lui ai dit que je crois que le Gleam fera son affaire; je sais que Fred Holt trouve la dépense trop forte; je vais aller au club tout à l’heure exprès.

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