II
Le lendemain, par un temps calme, madame Tower en yachting costume blanc rehaussé de rouge, attendait ses invités, car elle s’était empressée d’étendre l’invitation de son mari. Elle était sous les armes, et les réflexions qu’elle se faisait depuis le matin, réflexions toutes parfaitement sages cependant, donnaient à ses yeux un éclat extraordinaire. Son cœur battait un peu vite... mais qui voit un cœur?... Elle était charmante, voilà tout. C’est ce que lui dit immédiatement l’aimable Lady Baltoun qui rêvait une invitation plus permanente, et ce dont l’assura le premier regard de Ralph Elliott, regard si éloquent qu’elle s’en voulut de le comprendre; mais elle n’y répondit pas du tout, ce qui était le point capital; il eut l’esprit, du reste, de s’en tenir à ce regard et de commencer instantanément l’inspection du White Feather, qu’interrompit seulement l’avis que le lunch était sur la table.
Madame Tower prit sa place de maîtresse de maison. Elle avait voulu que rien ne prêtât à la critique, même pour quelqu’un qui s’était affiné le goût sur le continent. Sur la nappe blanche, au milieu des verreries et de l’argenterie étincelante, s’étendait une glace dont les bords étaient dissimulés par une ligne de fine verdure; sur cette glace s’étalaient de gros nénufars semblant se mirer dans une eau transparente; de distance en distance, des soucoupes d’or travaillé étaient remplies de lycopode serré d’où s’élevaient de fines figurines d’ivoire, vrais chefs-d’œuvre d’art; devant chaque convive un verre allongé contenait une fleur blanche et un feuillage léger; à côté de chaque couvert une petite assiette d’or remplie d’amandes salées; le service de table blanc et turquoise était semé de fleurs de mai, délicate allusion au prénom de madame Tower; tous les verres d’une finesse extrême étaient blancs et unis, sauf les verres de hock, d’une teinte vieil or et semblables en forme à ceux qu’on voit dans les vieux tableaux flamands.
Le lunch fut exquis, les vins irréprochables, et les compliments d’Elliott furent sincères; il fut assez hardi pour profiter d’un bon moment et dire à May:
--Ah! que n’ai-je hérité plus tôt!
Elle rougit, et se hâta d’aller prendre place à côté de Lady Baltoun, qui ne tarissait pas sur les agréments et le plaisir du Yachting. Ces messieurs, tout en fumant, paraissaient s’entendre à ravir, et tout en ramenant Elliott à terre, Alfred Tower se disait que ce serait là quelqu’un qu’il vaudrait la peine d’inviter; il méditait la pensée de lui offrir une place sur le White Feather pour leur prochaine excursion dans la Méditerranée.
Au bout de huit jours, cette pensée était prête à prendre une forme positive. Les pourparlers au sujet du Gleam avaient amené des rapprochements fréquents, tantôt au R. Y. S. Club, tantôt à bord du White Feather.
Elliott devenait indispensable à Alfred, et quant à madame Tower, le seul point de ses sentiments sur lequel elle fût tout à fait fixée, était un besoin de redoubler d’élégance et de paraître charmante.
Elle fut saisie de bonne foi quand, quarante-huit heures avant le moment fixé pour lever l’ancre, son mari lui fit la proposition étonnante de demander à Elliott de se joindre à eux.
--Il ne vous gênera pas, c’est un ancien ami.
--Oh! non, il ne me gênera pas, non, sûrement...
Mais mon mari, se disait elle, est un imbécile! Un ancien ami!... il aurait dû savoir... mais au fait, comment l’aurait-il su, il était dans ce temps-là un gamin en jaquette courte... et évidemment il était bien jeune encore!
Le surlendemain au soir, profitant d’une marée favorable et d’un vent d’arrière, le White Feather levait l’ancre faisant route pour Gibraltar et la Méditerranée, ayant à son bord, comme la presse locale l’apprit au monde, M. et madame Alfred Tower et M. Ralph Elliott.