III
Le lendemain matin, à six heures, quand la toilette du pont réveilla May, elle eut un singulier sentiment, en se disant qu’il était là et qu’ils allaient vivre ensemble du matin au soir. Elle se résolut de n’avoir pas du tout peur de lui, et d’occuper si bien sa vie, qu’il n’y trouvât aucune place. Elle voulait apprendre l’espagnol, elle l’apprendrait; elle lirait, elle écrirait... Non, sûrement, ils seraient beaucoup moins réunis qu’elle ne le craignait. En attendant, elle agirait comme à son habitude, et pour se conformer à cette première résolution, une demi-heure après, elle était sur le pont et y trouvait Ralph auprès de son mari; elle le salua sans embarras, regarda le compas, s’informa du chemin qu’on avait parcouru pendant la nuit.
Le jour naissant, doux et gris, promettait une journée magnifique; à huit heures on déjeuna. May profita de la circonstance pour annoncer ses intentions laborieuses. Ralph Elliott y répondit en déclarant des intentions analogues; lui qui n’avait jamais le temps de lire,--il allait lire,--il dessinerait, puis il s’amuserait à apprendre à parler à «Proud», le perroquet de madame Tower. Il paraissait du reste décidé à être bien avec tout le monde à bord, car il fit des avances aux trois pugs, caressa la tête du magnifique kitten persan qui paraissait déjà acclimaté, puis sans insister s’en alla tranquillement de son côté, laissant madame Tower à sa liberté habituelle.
Ces commencements étaient corrects et des plus rassurants, et, pendant deux ou trois jours, le programme fut exactement suivi... Mais, peu à peu, on en vint à vivre un peu moins séparés. Le temps s’était gâté, il pleuvait, le vent sautait d’un côté à l’autre, et Alfred Tower était constamment sur le pont, occupé à donner des ordres, montrant une énergie froide dont il ne faisait nul usage dans la vie ordinaire. Avec cela, on ne prend pas quatre repas ensemble tous les jours, on ne joue pas aux cartes tous les soirs de compagnie, sans qu’une intimité involontaire s’établisse. Madame Tower avait beau se défendre et s’attacher à rester cérémonieuse quand elle y pensait, il était clair qu’elle en revenait par une pente très-douce aux jours évanouis. Tout y conspirait. Les rêveries sur le pont, le spectacle émouvant de la mer, le mystère des nuits, alors qu’elle entendait le clapotement de l’eau et le frémissement du vent; puis l’escalier où elle se croisait souvent avec Ralph était bien étroit, et, plus d’une fois, le mouvement du roulis les avait jetés dangereusement l’un près de l’autre, et alors, dans son trouble, elle sentait le regard des yeux de Ralph et n’osait plus lever les siens. Alfred, lui, était toujours ravi. Elliott montrait le plus intelligent et le plus consciencieux intérêt au baromètre, au compas, à toutes les manœuvres. Comme marin, le capitaine du White Feather se sentait apprécié. May, selon son habitude, tenait un livre de bord des plus intéressants, et notait le vol d’un oiseau, l’apparition d’une épave, le volume et la couleur des vagues...