IV
La couleur des vagues ne disait précisément rien de bon quand ils entrèrent dans le golfe de Gascogne. Tout annonçait un changement peu favorable. La partie de cartes après dîner s’effectua dans des conditions difficiles; les jetons tombaient à terre, et, en les ramassant, les mains de madame Tower et celles de Ralph se rencontrèrent. On vint appeler plusieurs fois Alfred pour la manœuvre, et restés seuls, ne trouvant rien à dire d’abord, May se crut enfin obligée à une protestation.
--Pourquoi êtes-vous venu? dit-elle d’une voix basse.
--Vous le demandez?
--Oui. Et elle ajouta avec effort: Vous ne deviez pas venir.
--Regardez-moi, dit-il pour toute réponse.
Elle n’en fit rien, mais laissa prendre sa main; ils s’étaient compris, et quand Alfred revint annoncer que la nuit serait mauvaise, conseillant à sa femme d’aller se coucher tout de suite, elle obéit avec une promptitude extraordinaire.
La nuit fut en effet extrêmement mauvaise; le vent et la mer faisaient un bruit furieux, et le White Feather tremblait de la poupe à l’éperon (stern to stem). Mais May n’avait pas la pensée d’avoir peur; Alfred était sur le pont, et plusieurs fois dans la nuit Ralph vint frapper à la porte de sa cabine et lui donner des nouvelles du vent. C’était pour elle un terrible et mystérieux plaisir que de le sentir là, si près, au milieu des éléments déchaînés, et elle aurait voulu que le jour ne se levât jamais. Il se leva pourtant, pâle et menaçant. Aidée par son mari, May monta un instant sur le pont et vit les dégâts de la nuit. Quoique le vent fût moins violent, on roulait tellement qu’il était impossible de se tenir, même assis, sans être attaché; elle se résigna à descendre et s’installa tant bien que mal dans la cabine. Elliott resta auprès d’elle pour lui tenir compagnie, car s’occuper à quoi que ce soit était impossible. La matinée se passa lentement; de temps en temps un mouvement plus violent faisait perdre l’équilibre. Tout d’un coup, soit effet d’un choc plus violent, soit préméditation, May se trouva dans les bras de Ralph, sentit un baiser sur son cou, entendit une voix pressée qui disait: «Je vous aime!» Et étourdie, éperdue, elle allait peut-être répondre à l’étreinte, quand la porte s’ouvrit, et M. Tower, pâle, s’arc-boutant à la cloison, parut sur le seuil.
May et Ralph s’éloignèrent précipitamment l’un de l’autre.
D’une voix parfaitement calme, M. Tower dit:
--Ne vous alarmez pas, May, c’est la fin. Le baromètre monte rapidement.
Puis, sans un mot de plus, il remonta.
Un marin à pieds nus arriva immédiatement essayer d’éponger l’eau qui ruisselait dans la cabine, et ils ne se dirent plus un mot.
May ferma les yeux, et les ouvrant au bout de quelques minutes, se trouva seule et put penser... Non, c’était impossible! Alfred n’avait pu rien voir... Le mouvement, le bruit, le trouble, tout avait dû faire passer inaperçue cette caresse dont le seul souvenir la faisait trembler et se blottir dans des bras imaginaires...
Elle résolut d’être plus prudente, elle se promit fermement de s’en tenir là, de s’arrêter au moins maintenant, de jouir sans remords du bonheur de l’avoir près d’elle. Ce bonheur n’était pas son œuvre, elle pouvait donc s’y abandonner sans arrière-pensée, mais rien de plus désormais!
La journée s’écoula lourdement. Petit à petit comme lasse et assouvie, la mer s’apaisait.
Prétextant la fatigue de la nuit précédente, madame Tower se retira chez elle et s’étendit pour dormir. Elle put s’habiller pour se mettre à table, et le dîner s’effectua dans des conditions matérielles moins difficiles. Il fut uniquement question des alternatives de la température, et Alfred Tower reçut avec calme les félicitations de Ralph.
--Je n’ai pas tant de mérite que cela, dit-il. Le White Feather est un brave petit bateau, et tous mes hommes me sont dévoués; pas un qui ne me connaisse depuis que je suis gamin. Ils ont l’obéissance parfaite, et c’est tout ce qu’il faut à bord.
Puis, souriant, il ajouta:
--Je leur dirais de jeter un homme à la mer qu’ils le feraient sans demander pourquoi!
--Heureusement, vous n’aurez jamais à le leur demander, répondit Ralph en buvant un verre de champagne.
Le whist fut silencieux, et l’on se sépara de meilleure heure que de coutume; l’accalmie se faisait de plus en plus, et Alfred avait bien gagné son repos.
Malgré ce calme général, May eut beaucoup de peine à s’endormir; elle était nerveuse, inquiète, et aurait voulu causer; mais Alfred était décidé à dormir et ferma les yeux tout de suite. Enfin, vers quatre heures, elle s’endormit aussi d’un sommeil si lourd que le bruit accoutumé sur le pont ne la réveilla pas, et qu’il était huit heures quand elle ouvrit les yeux. Elle s’habilla, monta sur le pont et y trouva son mari. Il s’informa affectueusement de sa santé, puis lui expliqua comme toujours le chemin qu’on avait parcouru.
--On voit la terre, dit-elle, en regardant l’horizon.
--Oui, je me suis mis à l’abri de la côte.
--Est-ce que ce n’est pas dangereux, Alfred?
--Non, pas ici; nous reprendrons le large tantôt.
Elle ne le questionna plus, s’installa sur des coussins, s’étonnant de ne pas voir Elliott. Enfin, tout à fait surprise, elle demanda vers midi à son mari:
--Est-ce que M. Elliott est malade?
--Pas que je sache...
May se demanda pourquoi il s’enfermait. Enfin elle verrait au lunch ce qu’il en était. Mais au moment de se mettre à table, Alfred lui dit d’une voix singulière:
--Elliott ne lunchera pas avec nous.
--Non... et pourquoi?
--Ne vous en inquiétez pas, je vous en prie.
La tête lui tourna à cette réponse, et surtout au regard froid de son mari. Il lui fallut des efforts héroïques pour avaler ce qu’on lui servait, et surtout pour répondre à Alfred qui plaisantait et paraissait d’une excellente humeur.
La journée fut terrible pour elle. Plus d’une fois, elle s’approcha de la cabine d’Elliott, il y régnait un silence de mort. Tout à coup May se rappela ce que son mari avait dit la veille: «Ils jetteraient un homme à la mer sans demander pourquoi.»
... Une sueur froide la parcourut tout entière... Alfred avait surpris leur baiser... il s’était vengé... Non, ce n’était pas possible... Mais où était Ralph?... Où avait-il disparu?... L’angoisse était si forte qu’elle ne put la dissimuler quand elle se retrouva en face de son mari. Il la regarda, et d’une voix calme:
--N’ayez aucune inquiétude, dit-il.
Puis, parlant en maître:
--Prenez un meilleur visage que cela, May, je vous prie. Elle prit celui qu’elle put, cherchant, se creusant la tête; tantôt elle le voyait se débattant contre les vagues, mais partout elle voyait Alfred fier et décidé, et son respect pour lui augmentait sensiblement. Il n’était pas aussi petit garçon qu’elle l’avait cru, et elle se promettait bien de le ménager sérieusement, si jamais la vie reprenait pour elle, car ce n’était pas vivre que d’éprouver les craintes qui la dévoraient.