‹ Mylord et MyladyChapitre 38 sur 62 · I

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Hightone square, comme chacun sait ou doit savoir, est une oasis des plus distinguées, à vingt pas de Kensington road, à cent du monument commémoratif du prince Albert, et cependant on y est tellement chez soi, les jardins y sont si jolis, qu’on a toute liberté de se croire à la campagne. Les habitants de Hightone square sont tous fort distingués, et riches bien entendu; une aimable émulation règne dans l’architecture des différentes habitations, et dans plus d’un cas s’étend à l’intérieur. «Raphaël house» surtout, située au milieu d’un petit parc en miniature, a un cachet absolument personnel, et le goût de madame Meryton, qui en est la fortunée propriétaire, a non-seulement une célébrité locale, mais une renommée assez étendue dans le grand monde. Fred Meryton, son mari, a ses affaires dans la Cité, quoique d’une excellente famille et fort élégant; il aurait préféré une installation moins exotique, et se serait contenté d’une maison de l’extérieur le plus banal dans une rue chic du West-End; mais en cela, comme en mille autres choses, il a cédé aux désirs de Griselda--c’est le nom de madame Meryton,--et avec le temps il est devenu, lui aussi, fou de son chez-lui. Il s’est passionné, avec elle, pour les vieux cuirs, pour les panneaux, pour les armures qui ornent le hall, pour le verre de Venise, la toquade spéciale de madame Meryton. Leur salon n’est pas celui de tout le monde. Une cheminée monumentale en occupe le fond; l’intérieur de cette cheminée est garni de faïences artistiques blanches et bleues; les chenets datent de la reine Élisabeth, les fauteuils sont reine Anne, les bahuts contemporains de Thomas de Cantorbéry; le soufflet est un document, les pelles et les pincettes des témoins! Il y a des bibelots partout depuis les plinthes jusqu’au plafond. Des fleurs partout aussi; et madame Meryton, sachant que rien ne fait mieux qu’une petite spécialité, a adopté uniquement les primevères; d’immenses plantes vertes étendent leur feuillage dans l’ombre, car il ne règne jamais là qu’une clarté indécise; la lumière du jour est tamisée par des vitraux foncés, et le soir, quatre grandes lanternes à verres de couleur, suspendues aux quatre coins de la pièce, forment avec quelques bougies coiffées d’abat-jour, le seul éclairage, rien n’étant démodé comme l’éclat bourgeois des lampes.

Entre tous Harry Rosing, le peintre à la mode, qui est leur voisin, envie à madame Meryton son salon et son originalité. Madame Meryton pourrait peut-être en dire plus long et avouer que toutes ses bonnes idées lui ont été suggérées par cet aimable et désintéressé voisin, car il est très-aimable, très-original, et a un talent immense! Ce talent est relevé par une figure charmante, une barbe «michelangelesque», et des manières caressantes rapportées d’Italie avec la science de la couleur. Harry Rosing trouve de son côté sa voisine très-séduisante, «très-désirable», comme il l’avoue en fumant sa pipe, et il lui plaît tout à fait d’avoir établi entre Raphaël house et The Vista qu’il habite, des relations journalières. Sous prétexte d’abord de communauté de jardinage, ensuite de goûts--ensuite d’âme, il a pris l’habitude de venir, à l’heure où il pose ses pinceaux, discourir chez madame Meryton des fins immédiates de l’homme et de la femme. Griselda (madame Meryton, comme nous l’avons dit) aime beaucoup ces discours; en général, elle aime coqueter avec tout le monde, mais surtout avec l’artiste à la mode, car Harry Rosing, ayant pour spécialité les portraits des jolies femmes, est choyé et mis sous verre comme un objet précieux.

La grande habitude qu’Harry Rosing a du succès lui fait regarder sa petite voisine comme une personne très-singulière; tout en l’encourageant, elle ne veut absolument pas aborder ce qu’il appelle le terrain sérieux. Comme il lui semble tout à fait incongru que M. Fred Meryton, assez laid et sans la moindre poésie, lui soit préféré, il s’imagine que les bonnes occasions seules lui ont manqué, et il s’est promis de s’évertuer à les faire naître. Pratique autant que poétique, il compte infiniment pour cela sur le voisinage, et sur les absences obligatoires relativement assez fréquentes du mari.

De son côté, M. Fred Meryton n’est pas sans avoir remarqué l’attention toute particulière qu’Harry Rosing accorde à sa femme. Mais jusqu’à quel point devait-il ou non s’en formaliser, jusqu’à quel point pouvaient être allées les choses, c’est ce qu’il ne pouvait encore trop dire lui-même. A tout hasard, il se méfiait, et veillait.

Au commencement de cet automne, les affaires de M. Fred Meryton l’obligèrent précisément à une nouvelle absence; un jour ou deux à peine, disait-il à sa femme au départ. Mais le lendemain matin même, madame Meryton recevait une longue lettre de son mari. Son retour se trouvait reculé d’une semaine. Rien d’étonnant à cela. Mais l’inusité était une longue et interminable série de recommandations, sur la façon de se garder dans Raphaël house; pendant cette absence prolongée, il lui conseillait de recourir au besoin à leur obligeant voisin, l’aimable Harry Rosing.

Madame Meryton, enchantée, envoya immédiatement un petit mot à Harry Rosing. Il ne se fit pas attendre. Madame Meryton lui lut la lettre de son mari; Harry flaira un piége, mais il entrevit aussi un joint, s’il savait profiter de la situation. A tout hasard, il surenchérit sur les risques éventuels, ne sachant pas encore bien exactement à quel point de vue il pourrait en tirer parti, mais trouvant qu’une situation nouvelle ne pouvait avoir que du bon. Il rappela qu’en effet une recrudescence de vols hardis, «burglaries», avait mis depuis quelque temps l’alarme dans les environs de Londres. Ils parlèrent longtemps et très-confidentiellement des risques possibles et de la situation découverte de Raphaël villa; ils allèrent jusque dans la serre, sur laquelle s’ouvrait une des portes-fenêtres du salon, et remarquèrent ensemble que cette serre était horriblement exposée et prêtait le flanc à toutes les entreprises; le jardin était très-touffu et rejoignait de ce côté la charmille d’arbres verts de «The Vista», propriété d’Harry Rosing très-boisée aussi. La situation bien approfondie, madame Meryton ne put s’empêcher d’avouer qu’elle se sentait mal à l’aise. Harry Rosing, qui la vit un instant prête à quitter Londres et à s’en aller faire une visite à la campagne, crut bon, après avoir excité ses craintes, de les modérer, l’assurant qu’avec sa maison bien montée comme elle l’avait, et des précautions de fermeture, elle était complétement à l’abri. Il osa même insinuer avec une délicatesse infinie que son voisinage devait la rassurer un peu; elle savait son dévouement et la sollicitude, le bonheur qu’il aurait à veiller sur elle, accompagnant le tout de regards noyés et de légers serrements de main, sur lesquels ils se séparèrent ce premier jour-là.

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