IV
Lady Gwendoline les attendait dans un salon dont les vitraux de couleur tamisaient le jour; les murs étaient rouges; il y avait du vieil or, du vieux vert, des potiches bleues et des plumes de paon; elle-même était sur un petit canapé bas dont le velours sombre faisait admirablement ressortir sa robe blanche; elle avait devant elle une table, et rangeait dans une coupe de Chine des roses qu’elle prenait dans une corbeille posée à ses pieds; ces messieurs la surprirent dans cette agréable occupation; elle sourit d’une façon charmante, leur tendit la main à tous deux, et se mit à causer avec Tommy Lorrett comme si elle l’eût connu de tout temps.
Quand elle se leva pour descendre à la salle à manger, et montra, dans le collant de l’étoffe molle, absolument vierge de baleine, son corps mince un peu roide, et cette taille de jeune fille que gardent si longtemps les Anglaises, Tommy fut ébloui! Vancouver était déjà à la salle à manger, faisant sauter Bertie qui dînait à cette heure-là. Lady Gwendoline s’assit, mit son coude sur la table, mordilla son ongle rose, fit sautiller les douze bagues de sa main gauche; puis, ayant encore regardé sa victime, se mit à manger avec la satisfaction que donne la certitude d’avoir rendu amoureux un homme de plus.
Vancouver mangeait de son côté et ne faisait pas la moindre attention au manége de sa femme. Lord Archibald, qui assurait toujours que rien ne l’étonnait, était surpris et un peu fâché pour Cis Pen qui était son ami; mais, à part cela, la chose lui était égale; il donna la réplique à Vancouver et laissa Lady Gwendoline achever sa conquête; elle n’y eut nulle peine.
Tommy Lorrett sortit de la maison de Grosvenor ivre d’orgueil, et une nouvelle vie commença pour lui: partout où allait Lady Gwendoline Vancouver, il allait; et, comme elle allait partout, Victor Rowe fut assiégé du matin au soir par les sollicitations de son excellent ami, et forcé de consacrer pas mal de ses précieux instants à écrire des demandes d’invitation qui ne lui étaient jamais refusées, car que refuser à un homme qui tient dans sa main la fortune de nos filles, et qui lance dans le monde les beautés, les impose, les soutient, les conduit au pinacle, et, quand elles l’ennuient, se met à leur dire leurs petites vérités, ce qu’elles appellent alors être calomniées? Victor Rowe s’était promis d’être le génie bienfaisant de Tommy Lorrett, et, au bout de quelques semaines, il s’aperçut avec amertume qu’on n’avait plus besoin de lui.
Lady Gwendoline avait exprimé une ou deux fois sa sympathie pour Lorrett: on l’avait vu dans sa loge à l’Opéra, à côté d’elle en stalle dans les petits théâtres; ce fut assez: il était lancé. La protection de Lady Gwendoline aurait fait accepter des êtres plus désagréables que celui-là, qui était parfaitement inoffensif et amoureux à en être attendrissant. Ce n’est pas qu’il attendrît le moins du monde Lady Gwendoline; elle savait ce qu’elle faisait, et éclata de rire au nez du pauvre Cis Pen, qui vint un matin lui faire une scène de jalousie épouvantable.
--Tommy Lorrett? vous êtes fou!
--Cependant vous l’encouragez, il est partout à vos côtés. Niez-vous, niez-vous?
Et trois minutes de protestations, de cris, de fureurs.
--Vous êtes fou!
Il ne la fit pas sortir de là, et il fallut bien s’en contenter.
Quelqu’un qui dans l’ombre était jaloux aussi, c’était Victor Rowe, jaloux du succès de Lorrett, jaloux du dédain absolu que les yeux insolents de Lady Gwendoline laissaient tomber sur lui; il se mit à parler d’elle avec Lorrett, et enfin, n’y résistant plus, voulant absolument qu’elle fît attention à lui, il dit sur elle, dans le Miroir, quelques mots d’éloge enthousiaste. Elle les lut et parut n’y pas faire la moindre attention. Ce fut en vain qu’il interrogea Lorrett. Non, Lady Gwendoline n’y avait pas fait allusion; seulement, le soir même, elle accorda, à un bal, le cotillon à Tommy Lorrett et fut plus déesse que jamais.
Au commencement d’août, elle partit pour sa villa de Virginia Water. C’était un cadeau de M. Vancouver père que cette villa, et le voisinage de Londres l’avait rendu très-acceptable à Lady Gwendoline; elle invita Lorrett à venir passer chez eux le premier dimanche de leur séjour et ajouta d’un air détaché:
--Amenez Victor Rowe si vous voulez.
L’invitation fut transmise avec la satisfaction et l’importance qu’elle comportait. Victor Rowe trouva la chose roide, fut sur le point de dire non, puis se ravisa, se rengorgea en pensant qu’elle y venait enfin! D’autres aussi fières avaient bien été forcées de lui sourire. Il se promit de maintenir sa dignité et de faire sentir à Lady Gwendoline qu’il fallait avec lui traiter de puissance à puissance.