‹ Mylord et MyladyChapitre 5 sur 62 · V

V

Ils arrivèrent ensemble à Dandelion Villa un samedi, vers cinq heures et demie, et furent admis tout de suite à présenter leurs hommages à la maîtresse de la maison.

Lady Gwendoline avait auprès d’elle sa mère Sa Grâce la duchesse de Riven, une de ses sœurs cadettes non mariée, Lady Gladys Guilbert, et une amie, Mrs Charles Highbred, jolie femme très-lancée. Toutes ces dames, réunies dans le salon du rez-de-chaussée, étaient, sauf Sa Grâce, habillées de robes de thé de la dernière élégance, et représentaient assez au naturel un parterre de fleurs brillantes. Lady Gwendoline surtout était éblouissante dans une tunique de soie indienne du vert le plus pâle, s’ouvrant sur un jupon d’étoffe brochée d’une nuance crevette, et le tout garni de dentelles magnifiques, chaussée de suède naturel brodé de fleurs assorties, et sur ses cheveux courts une espèce de petit bonnet de dentelle fleurie d’une seule rose fraîchement cueillie, un immense paquet des mêmes roses attachées au col au milieu du fouillis de la dentelle. Le négligé de Mrs Charles était du même goût, et celui de Lady Gladys avait un faux air de bergère Watteau qui ne manquait pas de charme. On prenait le thé, Lady Gwendoline daigna se lever, tendit sa main aux deux messieurs sans un mot en plus ou en moins pour l’un que pour l’autre, les nomma à Sa Grâce et ne s’en occupa pas plus que s’ils n’étaient pas là.

Victor Rowe se mit à faire sa cour à la duchesse; il savait le poids des duchesses dans la balance du monde et ne les négligeait jamais, même quand, comme celle-là, elles étaient de bonnes personnes sans l’ombre de méchanceté ni de prétentions.

Sa Grâce de Riven était une excellente femme, toute simple, n’ayant aimé au monde que son cher duc, l’aimant toujours, et absorbée dans l’unique préoccupation de marier ses filles, dont elle avait une réserve de six, dont deux sorties, plus trois fils. Le souci de neuf enfants l’occupait suffisamment, car, quant à ses deux filles mariées, elle ne s’en inquiétait plus d’aucune façon, que pour se réjouir de les voir si bien établies, élégantes et heureuses; mais la pensée de se mêler de conseiller leur conduite ou leur ménage, ou de les critiquer en quoi que ce soit, ne lui venait même pas. On se voyait souvent, le plus agréablement du monde, et rarement dans ce qu’on pourrait appeler l’intimité. Lady Gwendoline aimait ses frères et sa sœur Gladys: les autres l’ennuyaient, et elle ne se croyait pas tenue de le dissimuler; personne ne s’en offensait, pas même les parties intéressées. La duchesse était charmée de se reposer quelques jours à Virginia Water, car, quoique robuste et belle, la saison l’avait un peu éprouvée, et elle savait que d’autres fatigues l’attendaient. Elle fit bon accueil à Victor Rowe, parla aimablement du Miroir et du portrait de Lady Treppy; de tout cela Gwendoline n’avait l’air de rien entendre.

A dîner, ces dames parurent dans leurs mêmes toilettes, sauf Sa Grâce, qui tenait à la vieille tradition et qui était à demi décolletée. Comme il y a garnison et bonne garnison à Windsor, on eut deux ou trois convives d’occasion; le repas fut gai. Victor Rowe se donna une peine énorme pour amuser et avoir de l’esprit. Il y réussit; mais Lady Gwendoline ne le regarda pas deux fois, et pourtant elle était en verve aussi et plaisanta sans cesse avec les officiers.

Après dîner, on se dispersa avec une aimable liberté; Lady Gwendoline et Mrs Charles Highbred s’enveloppèrent la tête et s’assirent sous la vérandah, entourées de l’escadron voulu d’adorateurs, et Victor Rowe eut enfin le bonheur d’entendre Lady Gwendoline lui adresser la parole. Mais elle s’obstina à lui parler jardinage et entama une discussion sur les roses et le greffage des roses: elle semblait avoir oublié que Londres existât et fut absolument poétique sur la beauté de la soirée.

Un des officiers se hâta d’observer que c’était une belle soirée pour être amoureux.

A quoi, un de ses camarades reprit que tous les temps étaient propices à ce sentiment.

On demanda à Mrs Charles Highbred son opinion là-dessus.

--Vous êtes des curieux; je n’en sais rien.

--Aucune expérience?

--Aucune.

--Eh bien, et Charlie, alors?

--Charlie, c’est ancien.

--Vous êtes franche, au moins, vous.

--Mais certainement. Pourquoi mentir, n’est-ce pas, Gwen?

--Quoi! dit Lady Gwen, qui avait repris le sujet des roses.

--Oh! rien, rien. Mrs Charles, laissez donc Lady Gwendoline tranquille; nous savons que Victor est un charmeur.

--Je rentre, dit Lady Gwendoline. Victor Rowe n’osa la suivre, lui, qui était hardi comme un escadron; elle l’intimidait. Il se demandait pourquoi elle l’avait invité, ce qu’elle lui voulait; par les portes ouvertes, il l’apercevait à demi couchée dans un fauteuil, Lady Gladys à côté d’elle, et à leurs pieds, sur un tabouret, Tommy Lorrett rose, frais, épanoui, un gardenia plus gros que nature au revers de son habit. Il n’était pas content, l’homme d’esprit, lui si choyé, gâté, adulé d’habitude.

La duchesse, qui sommeillait, se réveilla et demanda à sa fille de chanter.

--Gwen, ma chère, un peu de musique, je vous prie.

--Oui, maman; qu’est-ce que vous voulez entendre?

--Ce que vous voudrez, darling.

--Gladys, accompagnez votre sœur.

--Fun or Love, Gwen? demanda Lady Gladys en approchant du piano.

--Fun, ma chère! Et Lady Gladys sortit une romance très-drôle et très-bête, qui faisait fureur depuis quelques mois.

Aux premiers sons, tout le monde rentra, et même M. Vancouver vint s’étendre dans un fauteuil: la demoiselle qui avait mis le refrain à la mode était de ses amies, et il ne put s’empêcher de trouver que Lady Gwen était tout aussi amusante: elle avait une voix très-jeune et très-pleine, et ouvrait bien la bouche, serrant et dilatant les narines de son joli nez grec. Elle finit en éclatant de rire elle-même, et, s’adressant tout haut à Victor Rowe:

--Comment trouvez-vous que je chante, monsieur Rowe? Est-ce que je ne suis pas bien intrépide d’affronter vos critiques?

--Oh! Lady Gwendoline! Mes critiques... mon admiration, vous voulez dire.

--Vraiment, cela me fait grand plaisir. Et, s’asseyant: A vous, Gladys.

Pendant que Lady Gladys chantait, M. Vancouver fut assez étonné d’entendre Lady Gwendoline lui dire:

--Eustace, si Rowe me demande la permission de mettre mon portrait dans le Miroir, défendez-le-moi, je vous prie.

--Pourquoi? Lady Treppy y a eu le sien.

--Je le désire ainsi.

--Ce sera comme vous voudrez.

Victor Rowe, après toute une journée passée à Dandelion Villa, se sentit abasourdi du peu de cas qu’on avait fait de lui; mais il croyait tenir sa revanche, et, dans le courant de la soirée, s’adressant avec une humilité feinte et pleine d’emphase à Lady Gwendoline:

--Lady Gwendoline, oserai-je espérer que vous nous permettrez de publier votre portrait dans le Miroir?

Il parlait du ton d’un homme qui croit un refus impossible. Tommy Lorrett et les autres avaient levé la tête.

--Moi, mon portrait, répondit Lady Gwendoline. Mais je ne sais... Demandez à mon mari.

La duchesse regarda sa fille.

--Vancouver? dit Rowe sur un ton de plaisanterie.

--Très-flatté, mon cher, mais je préfère pas.

Rowe fut atterré.

--Cependant, Lady Treppy... N’est-ce pas, Votre Grâce?

--Oh! dit Lady Gwendoline, on se passera bien de mon image au Miroir.

Et elle toisa avec dédain le pauvre petit homme.

Victor Rowe cependant ne fut pas démonté, et sur l’heure résolut que le portrait de Lady Gwendoline paraîtrait.

Et, en effet, le portrait de Lady Gwendoline a paru dans le Miroir!...

Et en pleine saison!...

Et aussi flatteur qu’il est possible de se l’imaginer!!!...

LA RENCONTRE

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