LA ROBE POURPRE
Nous allons considérer la nuance que l’on appelle pourpre. C’est une couleur qui a une réputation justifiée parmi les fils et les filles de l’homme. Les empereurs l’ont adoptée pour leur usage personnel. Partout dans le monde de braves types s’efforcent de communiquer à leur nez cette teinte cordiale, grâce à l’absorption de cordiaux. Nous disons des princes qu’ils sont nés pour la pourpre ; et sans aucun doute ils le sont, car la colique colore leur visage de la teinte royale aussi bien que celui des enfants de bûcherons dans les mêmes circonstances ; En outre, toutes les femmes l’aiment, quand elle est à la mode.
Et, aujourd’hui, elle est à la mode. On ne voit qu’elle dans les rues. Bien entendu, il y a d’autres couleurs qui sont aussi distinguées ; et, en fait, j’ai aperçu l’autre jour une belle créature en vert olive, qui portait une jupe plissée garnie de volants et une blouse en dentelle, avec des manches bouffantes ; mais malgré tout, le pourpre domine. Si vous voulez vous en rendre compte, vous n’avez qu’à aller vous promener dans la Vingt-Troisième Rue, n’importe quel après-midi.
C’est ainsi que Maida, la jeune fille aux grands yeux bruns et aux cheveux couleur de cannelle, qui travaille dans les magasins de Bee-Hive, dit à son amie Grâce, la jeune fille qui porte une broche en agate et dont l’haleine sent la menthe :
« Grâce, je vais avoir une robe pourpre, un tailleur pourpre, pour le Jour d’actions de grâces.
– Ah oui ? répondit Grâce en rangeant des gants de 7 1/2 dans une boîte de 6 3/4. Oh ! moi, j’aime mieux le rouge. Dans la Cinquième Avenue, en ce moment, on ne voit que du rouge, et je crois que les hommes préfèrent ça.
– Eh bien, moi, je préfère le pourpre, répondit Maida. Et le vieux Schlegel m’a promis de me faire ça pour huit dollars. Ca sera superbe. J’aurai une jupe plissée et une blouse garnie de dentelles avec un joli col blanc et deux rangées de…
– Chouette maman ! dit Grâce, en clignant de l’œil.
– … de boutons fantaisie et une jaquette à revers avec des manchettes et…
– Chouette maman ! répéta Grâce.
– … Et… et… une ceinture en velours et… qu’est-ce que tu entends par chouette maman ?
– Eh bien, je pense tout simplement que Mr. Ramsay aime le pourpre. Je l’ai entendu dire hier qu’il affectionnait particulièrement cette teinte-là.
– Oh ! ça m’est bien égal, répondit Maida. Je préfère le pourpre personnellement et ceux qui ne l’aiment pas n’ont qu’à prendre de l’autre côté de la rue. »
Ce qui suggère l’idée qu’après tout les amateurs de la pourpre peuvent être sujets à de légères déceptions. Le danger n’est pas loin, lorsqu’une jeune fille estime qu’elle peut porter des robes pourpres sans s’inquiéter de son teint ni des opinions : et aussi quand les empereurs croient que leurs robes pourpres dureront toujours.
Maida avait économisé dix-huit dollars au bout de huit mois de travail ; et c’est avec cela qu’elle avait acheté l’étoffe pour la robe pourpre et payé à Schlegel quatre dollars d’avance. La veille du Jour d’actions de grâces, il lui resterait juste assez pour payer les quatre dollars qui étaient encore dus. Et alors elle aurait un jour de congé avec une robe neuve ! Est-ce que la terre peut offrir quelque chose de plus enchanteur ?
Le vieux Bachmann, le propriétaire des grands magasins de Bee-Hive, offrait toujours à ses employés un déjeuner le Jour d’actions de grâces. Chacun des trois cent soixante-quatre autres jours suivants, sauf les dimanches, il ne manquait pas de leur rappeler les joies du dernier banquet et les promesses des futurs, suscitant ainsi en eux un enthousiasme au travail toujours croissant. Le dîner avait lieu dans le magasin sur l’une des grandes tables situées au milieu de la salle. On recouvrait les fenêtres avec du papier d’emballage ; et les dindes rôties, ainsi qu’un tas d’autres bonnes choses, étaient apportées d’un restaurant voisin par la porte de service. Vous devez savoir que Bee-Hive n’était pas ce que l’on appelle un magasin chic avec des escaliers et des ascenseurs. Et l’on pouvait y entrer et ne pas ressortir sans avoir été servi. Et à chaque dîner d’actions de grâces, Mr. Ramsay…
Ah flûte ! j’aurais dû commencer par lui. Il est plus important que le pourpre ou le vert, ou même que la confiture de framboises. Mr. Ramsay était le chef de rayon de tous les rayons, et, en ce qui me concerne, c’est un type qui me plaît. Il ne pinçait jamais le bras des jeunes filles, lorsqu’il passait près d’elles dans les coins obscurs ; et lorsque les affaires se ralentissaient et qu’il avait le temps de leur raconter des histoires et qu’il les faisait rire, il n’en profitait jamais.
Outre qu’il était un gentleman, Mr. Ramsay avait quelques manies bizarres et originales. Tout d’abord, c’était un maniaque de la santé. Il était persuadé que les gens ne devaient jamais manger quelque chose qui leur fît plaisir. Il était violemment opposé à toute espèce de confort ; il ne comprenait pas qu’on rentrât à la maison lorsqu’on était surpris par une tempête de neige ou que l’on portât des snow-boots, ou que l’on prît des médicaments, ou que l’on se dorlotât de n’importe quelle manière. Chacune des dix jeunes filles employées dans le magasin rêvait toutes les nuits de devenir Mrs. Ramsay. Car l’année suivante, le vieux Bachmann allait le prendre comme associé et chacune d’elles savait parfaitement que, si elle réussissait à mettre la main sur lui, elle aurait éparpillé aux quatre vents du ciel toutes ses idées maniaques sur la santé et le confort avant que l’indigestion du gâteau de mariage fût terminée.
A ces dîners annuels, Mr. Ramsay était maître de cérémonie. Et l’on faisait venir aussi deux Italiens pour jouer du violon et de la harpe et, après dîner, l’on dansait dans le magasin.
Or donc, cette année-là, il y avait deux robes qui avaient été conçues pour captiver Ramsay : l’une pourpre et l’autre rouge. Naturellement les huit autres jeunes filles auraient aussi des robes neuves, mais elles ne comptaient pas. Très probablement elles porteraient une espèce de jupe – blouse noire, blanche ou marron, mais rien qui fût aussi resplendissant que le rouge et le pourpre.
Grâce aussi avait fait des économies. Mais elle avait décidé d’acheter une robe toute faite. A quoi bon aller s’embarrasser d’un tailleur, lorsque vous avez une taille qui est si facile à vêtir et que n’importe quelle robe de confection vous habillera parfaitement, sauf qu’il faudra rétrécir un peu la ceinture !
La veille du Jour d’actions de grâces, à la fin de la journée, Maida sortit du magasin et se dirigea rapidement vers son logis, joyeuse et alerte à la pensée des joies du lendemain. Ses pensées allaient au pourpre. Mais par elles-mêmes, elles étaient blanches, elles reflétaient le joyeux enthousiasme de la jeunesse pour les plaisirs auxquels elle a droit, si elle ne veut pas se flétrir. Elle savait que le pourpre lui irait fort bien et pour la millième fois elle s’efforçait de se persuader que Mr. Ramsay préférait bien le pourpre, et non le rouge. Elle allait d’abord passer chez elle pour prendre les quatre dollars qui étaient enveloppés dans un morceau de papier au fond du tiroir de sa commode, et puis elle irait chez Schlegel et rapporterait sa robe à la maison.
Grâce habitait dans le même immeuble. Elle occupait une chambre située juste au-dessus de celle de Maida.
En arrivant chez elle, Maida entendit des clameurs et du tumulte. La langue de la propriétaire retentissait aigrement dans le corridor comme le batteur d’une baratte barbotant dans la crème. Et soudain Grâce entra dans la chambre de Maida avec des yeux aussi rouges que n’importe quelle robe. « Elle dit que… que… qu’il faut que je parte ! fit Grâce. Le vieux chameau ! parce que je… je lui dois quatre dollars. Elle… elle a mis ma malle sur le palier et a fer… fermé la porte et je ne sais pas où aller ! Je n’ai plus un sou !
– Mais tu en avais hier, répondit Maida.
– Je m’en suis servie pour payer ma robe, dit Grâce. Je… je pensais que la vieille m’accorderait un dé… délai de… de huit jours. »
Sanglots, reniflements – reniflements, sanglots !
Et boum ! voilà les quatre dollars de Maida qui apparaissent, ils ne pouvaient pas faire autrement.
« Oh ! chère petite chérie ! s’écria Grâce, transformée maintenant en arc-en-ciel après la pluie, je vais aller payer cette vieille bourrique, et puis je vais aller essayer ma robe neuve. Je crois qu’elle est vraiment divine. Monte chez moi, et viens la voir. Je te rendrai l’argent à raison d’un dollar par semaine. Tu peux compter sur moi. »
C’est le Jour d’actions de grâces. Le déjeuner doit avoir lieu à midi. A midi moins le quart, Grâce s’introduit dans la chambre de Maida. Oui, elle a l’air charmante. Le rouge est vraiment sa couleur. Maida est assise auprès de la fenêtre, dans sa vieille robe en cheviotte noire, et elle est en train de repriser une… enfin elle travaille avec une aiguille.
« Mon Dieu ! tu n’es pas encore habillée ? s’écrie la robe rouge. Regarde un petit peu si ça va bien dans le dos. Qu’est-ce que tu penses de ces parements de velours ? Est-ce que ce n’est pas vraiment chic ? Mais dis-moi, pourquoi n’es-tu pas encore habillée, Maida ?
– Ma robe n’a pas été terminée à temps, répondit Maida. Je ne vais pas au déjeuner.
– Oh ! quelle déveine ! Je suis navrée pour toi, Maida. Pourquoi ne mets-tu pas une autre robe, n’importe laquelle, nous sommes entre nous, et personne ne t’en voudra.
– Non, répondit Maida, j’avais décidé d’y aller dans ma robe pourpre et du moment que je ne l’ai pas, je ne veux pas y aller. Ne te fais pas de bile pour moi. Dépêche-toi maintenant ou tu vas être en retard ! Cette robe rouge te va très bien. »
Maida resta près de sa fenêtre pendant tout le temps que dura le déjeuner du Bee-Hive. Fermant les yeux, elle s’imaginait entendre ses camarades rire et pousser des cris de joie, et le vieux Bachmann s’esclaffer bruyamment à la suite de ses joviales et antiques plaisanteries ; elle s’imaginait voir les diamants de la grosse Mrs. Bachmann qui ne venait jamais au magasin que ce jour-là ; elle s’imaginait enfin voir Mr. Ramsay se déplacer d’un pas alerte pour veiller au confort de tous.
A quatre heures de l’après-midi, elle se rendit lentement chez Schlegel avec un visage sans expression et une allure sans vie, et lui dit qu’elle ne pouvait pas lui payer les quatre dollars qui restaient dus sur sa robe.
« Mein Gott ! s’écria Schlegel irrité. Pourquoi afez-vous l’air si sombre ? Emportez-le. Il est prêt. Fous me paierez plus tard. Est-ce que che fous ai pas fue passer defant mon boutique depuis teux ans ! si che fabrique tes fêtements c’est pas une raison pour que che sache pas connaître les chens ! fous me paierez quand fous pourrez. Emportez-le. Il est bien fait. Et s’il fous fa bien, tout fa bien. Allez, payez-moi quand fous pouvez. »
Maida le remercia de tout son cœur et repartit en toute hâte avec sa robe. Au moment où elle sortait de chez le tailleur, une averse se mit à tomber. Elle sourit et parut ne pas s’en apercevoir.
Mesdames, vous qui faites vos emplettes en voiture, vous ne comprenez pas. Jeunes filles, vous dont la garde-robe est payée par le papa, vous ne pouvez pas imaginer – non, vous ne pouvez pas comprendre pourquoi Maida ne sentait pas la froide averse de ce Jour d’actions de grâces.
A cinq heures, elle sortit dans la rue portant sa robe pourpre. La pluie avait augmenté et tombait maintenant à verse. Tous les passants se dépêchaient de rentrer chez eux ou se précipitaient sur les tramways en étreignant leur parapluie ou en boutonnant leur imperméable. Beaucoup d’entre eux se retournaient pour contempler avec étonnement cette belle et sereine jeune fille vêtue de pourpre qui traversait l’orage avec un regard heureux tout comme si elle se fût promenée dans un jardin sous un ciel ensoleillé.
Je dis que vous ne comprenez pas, mesdames à la bourse garnie et à la garde-robe bien fournie. Vous ne savez pas ce que c’est que de vivre avec un perpétuel désir de jolies choses et de se serrer la ceinture pendant huit mois pour arriver à faire coïncider une robe pourpre avec un jour de congé. Qu’est-ce que ça peut faire s’il pleut, s’il grêle, s’il neige, s’il vente, ou s’il gèle ?
Maida n’avait ni parapluie ni snow-boots. Elle n’avait que sa robe pourpre et marchait en plein vent, laissant les éléments s’acharner sur elle. Un cœur affamé a droit à une croûte au moins une fois par an. La pluie la submergeait et dégoulinait de ses doigts.
Au tournant de la rue, elle faillit se cogner contre quelqu’un. Elle s’arrêta et reconnut Mr. Ramsay dont les yeux brillaient d’admiration et d’intérêt.
« Oh ! Miss Maida, vous avez l’air simplement magnifique dans votre robe neuve. J’ai été très déçu de ne pas vous voir à notre déjeuner. Parmi toutes les jeunes filles que j’aie jamais connues, c’est vous qui manifestez le plus de bon sens et d’intelligence. Il n’y a rien de plus sain et de plus fortifiant que de braver les intempéries comme vous le faites. Est-ce que je puis vous accompagner ? »
Maida rougit et éternua.
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