Chapitre 10
Madame Kédrof était fort disposée à continuer les leçons de liturgie, mais le prêtre s’y refusa absolument, prétextant avoir négligé sa paroisse l’été précédent, et ne voulant pas retomber dans cette faute.
Polyxène s’ingénia à trouver d’excellentes raisons pour attirer Agathe chez elle presque journellement, mais Nikanor ne se laissa pas prendre à ce piège ; lorsqu’en rentrant il trouvait sa femme absente, il l’envoyait chercher par une servante ; toute la diplomatie imaginable n’arrivait point à amener la présence de Nikanor en dehors du dîner du dimanche, auquel il s’était habitué.
Il se laissa cependant séduire par un artifice auquel il ne put résister ; Polyxène proposa un jour de faire apporter l’harmonium, afin de l’accompagner au piano ; l’attente de ces sonorités nouvelles fut pour Nikanor un appât trop brillant, et il céda.
Mais le résultat fut simplement de le priver de musique pendant le reste de la semaine, car s’il doublait sa jouissance artistique le dimanche, il se refusa obstinément à s’y laisser aller tout autre jour.
Il connaissait toutes les ressources de son instrument, et il en jouait comme peuvent le faire ceux-là seuls pour qui l’orgue remplace tout le reste. Lorsque madame Kédrof l’entendit pour la première fois, elle resta stupéfaite. Tant de talent et d’expression chez un prêtre de province qui avait à peine eu quelques leçons, qui n’entendait jamais de concerts !…
— Laissez donc, maman ! C’est qu’il joue avec son âme ! Il n’y a point de maîtres capables de lui enseigner cela, dit Polyxène. C’est une boîte à surprises que ce père Nikanor. Sans compter qu’un jour ou l’autre nous en ferons un Père de l’Église ! Cela flattera ton amour-propre, hé, Lydia ?
La jeune fille ne pouvait souffrir la moindre allusion au lien spirituel qui s’était établi entre elle et son professeur. Polyxène, qui le savait, ne se donnait que rarement le plaisir de la taquiner sur ce point, mais la tentation était parfois trop forte.
Ce jour-là, Lydia se leva tranquillement et quitta le salon.
— Tu sais combien elle est sensible, dit madame Kédrof, tu devrais la ménager davantage.
— Mais, maman, je ne lui dis rien qui puisse la contrarier ! Est-ce ma faute si la gloire future du père Nikanor lui donne sur les nerfs ?
Agathe semblait avoir repris goût à l’existence, et les ombrages de Slava voyaient souvent errer des robes claires. Lydia témoignait à la jeune femme une sympathie discrète, teintée de quelque mélancolie, ce qui leur seyait bien à toutes les deux : Agathe, plus grave, avec l’autorité que donnent dix années de plus et le mariage ; Lydia, un peu sur la défensive, quoique avec un désir réel de montrer son affection déférente.
L’été et le commencement de l’automne s’écoulèrent très rapidement, trop rapidement au gré de tout le monde. Polyxène ne pouvait songer sans bâiller à reprendre ce qu’elle appelait le harnais de la vie conjugale.
— Enfin, dit-elle un jour, mon mari est resté trois grands mois, – que dis-je ? quatre ! sans me voir ; ça l’aura peut-être changé !
— Prends garde que cela ne le change pour le pire, répondit Lydia.
Polyxène la regarda, stupéfaite.
— Comment ! des réflexions philosophiques sur le mariage ? Ce n’est pas toi qui parles, ma sœur ?
— C’est moi, répliqua la jeune fille tranquillement.
— Tu as donc changé d’idée ? Tu te permets des appréciations sur la vie conjugale ? C’est, alors, qu’un de ces jours nous pouvons espérer te voir endosser à ton tour ce bât orné de fleurs… Tu te marierais, Lydia ? Songes-y bien ! ce serait renier tes principes !
— Je ne renie rien du tout. Je ne me marierai pas…
Polyxène arbora le lorgnon qu’elle avait depuis peu ajouté à ses avantages extérieurs, sous prétexte de mauvaise vue, et fixa ses yeux sur sa sœur, qui continua :
— Je vois les mariages des autres, et cela m’instruit.
— … Par procuration, fit remarquer Polyxène. Cela t’instruit, c’est-à-dire que cela te dégoûte !
Lydia réprima un mouvement d’impatience.
— Ce qui peut être bon pour les uns peut ne pas être bon pour les autres, dit-elle.
— Pour moi, le mariage est-il bon ou mauvais à ton avis ? répliqua la jeune femme.
— Il a cela de bon, à mon point de vue au moins, ma sœur, qu’il ne m’expose à tes taquineries que pendant trois mois de l’année ! répliqua l’ingénue.
Madame Kédrof ne put s’empêcher de rire.
— Eh bien ! Polyxène, tu te l’es enfin fait dire ! Il faut la patience de Lydia pour t’avoir supportée si longtemps.
Polyxène n’avait point l’âme méchante ; elle riait d’aussi bon cœur que sa mère. Lydia, un peu nerveuse, chercha dans sa corbeille à ouvrage un objet en apparence introuvable et sortit pour se le procurer.
— Ma fille, dit madame Kédrof quand elles furent seules, je ne voulais pas insister devant ta sœur, mais ne trouves-tu pas que tu la taquines un peu trop ?
Polyxène médita un instant avant de parler.
— Ma mère, dit-elle ensuite, quel âge a votre fille cadette ?
— Lydia va sur ses dix-huit ans, répondit madame Kédrof.
— Seriez-vous charmée si, un de ces jours, elle vous déclarait qu’elle veut entrer au couvent ?
La mère tressauta violemment.
— Au couvent ! Tu rêves !
— Au couvent, ma mère. Parce que je parle à tort et à travers, – et encore pas aussi souvent qu’on veut bien le prétendre, – vous pensez peut-être que je ne vois rien ? Lydia s’en va tout doucettement vers la vie mystique, ma chère maman. Je dois convenir que ce n’est ni votre faute, ni la mienne, ni la sienne, ni peut-être celle de personne… Mais c’est un fait.
Madame Kédrof était restée immobile, bouleversée, incrédule.
— Oui, maman ! insista Polyxène ; et si j’ose me permettre de vous donner mon avis…
— Eh bien ?
— Ce serait de ne pas l’effaroucher en la surveillant de trop près, mais de la mener dans le monde un peu plus souvent, de la conduire au théâtre… pas trop de musique, la musique étant un produit de fabrication évidemment céleste…
La mère ne pouvait revenir de sa stupéfaction.
— Enfin ! dit-elle avec un soupir, heureusement la nature y pourvoira, quand elle se mettra à aimer quelqu’un.
Polyxène ouvrit et referma deux fois la bouche avant de parler, ce qui ne lui était encore jamais arrivé.
— N’y comptez pas, maman, dit-elle laconiquement.
— Pourquoi ? tu m’effrayes !
— Parce que… parce que le goût de la vie mystique se développe généralement aux dépens de l’autre… Enfin, maman, ce sont des choses plus difficiles à expliquer qu’à sentir, mais je pense que nous ferons bien de ne pas trop abandonner ma sœur à ses rêveries.
Les feuilles recommençaient à tourbillonner dans les avenues, poussées par les ouragans. Le jour du départ fut fixé au mardi suivant.
Le samedi après midi, Nikanor, avant d’entrer à l’église, s’oublia à faire le tour du parc de Slava.
Il y avait bien longtemps qu’il n’avait foulé ces sentiers de sa jeunesse ; depuis les heures impatientes où il était fiancé avec Agathe, le travail et la vie l’avaient garrotté de tant de liens que les promenades ne lui avaient guère été possibles. Il ne sortait plus qu’avec un but, presque toujours un devoir à accomplir. Mais ce jour-là, une sorte de langueur l’avait égaré dans les allées qui serpentaient au flanc du coteau.
L’air était tiède, humide et comme trempé de larmes ; c’était un de ces jours d’automne qui ont une douceur attendrie, si communicative qu’on se sent envie de pleurer. Ces jours-là, au déclin de l’année, après que les tempêtes ont succédé aux splendeurs de l’été, il semble que la nature repentante de ses fureurs veuille se les faire pardonner. Le souffle passionné des derniers ouragans agite encore par instants les rameaux déjà dénudés, mais les gouttes qu’il secoue sont chaudes comme des pleurs.
Le soleil brillait de temps en temps, brûlant comme en août, caché souvent par de grosses nuées floconneuses ; le jour alors devenait triste et pénétré d’amertume, mais au premier rayon la gaieté reparaissait jusque dans les gazons émaillés de fleurs tardives d’un lilas humble et doux.
Nikanor marchait lentement, songeant à sa vie ; au détour des sentiers, il retrouvait des lambeaux de son passé, et c’est avec une sorte de colère qu’il les regardait en face : colère d’avoir été l’homme qu’il était alors et de ne pouvoir en effacer le souvenir.
Il s’en voulait d’avoir été jeune, d’avoir été amoureux. Un rosier blanc où il avait cueilli des roses pour Agathe l’avait tout à l’heure accroché au passage, et il s’était dégagé avec une brusquerie qui avait fait un accroc dans l’étoffe de sa large manche.
Les doigts agiles d’Agathe répareraient la déchirure, mais le cœur de Nikanor était blessé d’un trait inguérissable.
Oui, il avait aimé, à ce lieu, si peu d’années auparavant ; il avait été l’homme flottant, ardent, illogique que l’amour crée et qui s’en va souvent quand la passion nous quitte ; et Nikanor, arrivé maintenant au seuil de sa vingt-septième année, prenait pitié de lui-même ; s’il l’eût osé, il aurait pleuré sur ses erreurs.
Ses erreurs ! L’amour était parti, et le jeune homme, examinant son âme, s’apercevait que cet amour n’avait pas été celui qui fait les forts. Sentiment ? peut-être ; sensation, à coup sûr. Ce qu’il éprouvait pour Agathe était à de certains moments voisin de l’indignation, presque de la haine.
Quoi ! il s’était donné lui-même, il avait apporté sa vie à cette belle et douce créature, et elle n’avait pas su éveiller en lui autre chose qu’une passion fugitive ?
Plus sage que nombre d’hommes, Nikanor ne se disait point : Un autre amour n’existe pas, puisque je n’ai pu le ressentir. Il se disait : Il y a un autre amour, et je suis un infortuné de n’avoir pas été appelé à le connaître.
Un autre amour ! Oui ! il avait existé, il existait encore sous le ciel des âmes étroitement liées, fondues l’une dans l’autre par le feu impérissable d’une tendresse presque divine ; des êtres qui se comprenaient avant de s’être parlé, en qui se résumaient l’un pour l’autre toutes les félicités, qui satisfaisaient réciproquement toutes les aspirations de leur intelligence et de leur cœur… des êtres qui vivaient et mouraient heureux d’être ensemble, sans regarder au dehors.
— Oh ! Seigneur Dieu ! s’écria Nikanor dans un élan d’ardente prière, à ceux-là donnez la paix, gardez le bonheur ! qu’ils aient sur la terre toute la joie que je n’ai pas eue… Vous m’avez réservé pour d’autres voies, Seigneur ! que votre nom soit béni ! Sans doute, je n’étais pas digne…
Les gouttes tombèrent pressées sur la robe brune de Nikanor, mais ce n’était pas des rameaux brillants que le vent les avait fait choir, elles avaient jailli des yeux profonds du jeune prêtre.
— Qu’ils soient heureux, continua-t-il, les mains étroitement jointes ; que leur coupe mortelle déborde de félicités ! et plus tard, prenez-les ensemble ; ô mon Dieu ! ne permettez pas à l’un d’eux d’errer seul sur la terre après que l’autre sera retourné vers vous ! Rien n’est plus affreux que la solitude… quand on fut deux…
Il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et rebroussa chemin. L’avenue qu’il suivait était tortueuse, quoique large ; il y avait laissé jadis le souvenir de bien des douces choses, mais maintenant il ne les voyait plus. La prière l’avait emporté vers des régions où les cœurs fatigués s’apaisent.
Il avait presque fini de remonter la colline, lorsque, s’arrêtant pour reprendre haleine, il vit la silhouette élégante et fine de Lydia se dessiner sur la terrasse au bout de l’allée. Troublé dans sa méditation, il se demanda s’il ne ferait pas mieux de tourner à droite, pour gagner l’église par une autre porte ; puis il rejeta cette pensée et continua d’avancer.
Vêtue d’un manteau gris qui l’enserrait étroitement, une ombrelle à la main, Lydia semblait indécise. Elle tourna sa tête un peu de côté et vit sous les arches des tilleuls dépouillés Nikanor qui s’avançait lentement vers elle ; elle s’affermit alors sur place, appuyée sur son ombrelle, et attendit qu’il s’approchât. Lorsqu’il ne fut plus qu’à quelques pas, il la salua.
— Je vous demande pardon, père Nikanor, dit-elle ; on m’avait dit que vous étiez à l’église ; ne vous y ayant point rencontré, je revenais… Je voulais vous parler.
Nikanor inclina gravement la tête.
— J’ai depuis longtemps déjà des pensées qui me troublent, continua la jeune fille. (Elle était plus pâle que de coutume, et ses yeux bruns semblaient noirs.) Je regrette que vous n’ayez pas pu continuer à m’expliquer notre religion ; peut-être mon esprit serait-il mieux éclairé aujourd’hui, mais…
— Vous pouviez continuer à Pétersbourg, dit Nikanor de sa voix profonde. Il y a quantité de prêtres instruits, éloquents, bien plus capables que moi…
— Mais la confiance ne se commande pas ! interrompit Lydia en baissant les yeux avec un mélange de grâce et de timidité qui la rendait exquise. Vous m’avez inspiré une confiance sans bornes, père Nikanor !
Elle fixa sur lui son regard pur et bon, tellement dégagé de toute préoccupation terrestre que le prêtre ne put s’empêcher de répondre par un demi-sourire.
— Mon âme est troublée, reprit-elle sans le moindre embarras ; je sens que vous seul pouvez me montrer le vrai chemin…
— Je n’ai pas le droit de vous donner des conseils, mademoiselle, répondit Nikanor, redevenu très sérieux.
— De grâce, alors, veuillez m’écouter en confession… C’est au directeur spirituel…
Nikanor fit en arrière un imperceptible mouvement.
— Je ne puis, dit-il ; excusez-moi.
Lydia le regarda, pleine d’angoisse.
— Vous me refusez ? dit-elle. Pourquoi ? Vous avez été si bon pour moi…
Nikanor passa une main sur son front.
— Je suis placé trop près de vous, dit-il d’une voix adoucie ; votre famille m’a témoigné trop de bienveillance ; votre oncle, mon bienfaiteur, m’a comblé de trop de faveurs pour que je puisse guider une personne de sa famille. Mon jugement ne serait pas assez sûr… Excusez-moi.
Il la salua et la quitta du même pas lent et digne. Perplexe, elle resta immobile, faisant des trous dans le sable avec la pointe de son ombrelle, et se demandant en quoi elle avait pu le fâcher, lui d’ordinaire si indulgent.
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