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Chapitre 11

Le lendemain, c’était la fête patronale de la paroisse ; le clergé des environs se pressait dans l’église pour l’office et devait dîner ensuite chez Nikanor, ainsi que le veut l’usage. Agathe était restée au logis pour surveiller les apprêts du festin.

La nef regorgeait de monde, et beaucoup de paysans écoutaient la messe de confiance, sur place, avec la même ferveur que s’ils eussent été à l’intérieur.

De temps en temps un mouvement se produisait, qui gagnait de proche en proche. C’était un dévot qui en chargeait un autre de faire passer quelques sous dans l’église pour offrir un cierge à une image préférée. Le pieux message transmis de main en main changeait peut-être bien de destination avant d’arriver à son but ; il pouvait se faire que saint Michel eut reçu plus d’une offrande destinée à saint Serge, et réciproquement, mais l’intention y était, ce qui est l’essentiel.

Tout ce monde attendait avec une patience incroyable la fin de l’office, particulièrement long ce jour-là, parce qu’après le Te Deum d’action de grâces le père Nikanor devait donner la croix à baiser.

À ce moment, les premiers favorisés quitteraient la place, et les autres pourraient entrer pour accomplir cette cérémonie, à laquelle le peuple attache une extrême importance. En de telles occasions, le prêtre présente la croix au baiser des fidèles, qui appuient ensuite leurs lèvres sur la main droite de l’officiant. Les personnages d’importance se contentent de baiser la manche du prêtre vers l’épaule.

C’est ce qu’avaient fait madame Kédrof et Polyxène ; Nikanor, très fatigué par la longueur de l’office, offrit la croix à Lydia, qui les suivait ; et aussitôt sur sa main qu’il n’avait point songé à retirer il sentit les lèvres fraîches de la jeune fille.

Son sang se glaça dans ses veines ; cela lui déplaisait, il eût voulu pouvoir essuyer sa main ; il se sentait préoccupé de cette pensée au point de ne plus songer à ce qu’il accomplissait ; le défilé fut très long, et la contraction des traits du jeune prêtre fut mise sur le compte de la lassitude.

À peine le dernier paysan avait-il quitté l’autel, que Nikanor dépouilla ses vêtements sacerdotaux et rentra chez lui, où l’attendait une longue table garnie d’hôtes joyeux.

Le lendemain, il se rendit chez madame Kédrof pour lui faire ses souhaits de bon voyage. Il la trouva au milieu des paquets ; ses deux filles entraient et sortaient continuellement avec des objets ou des messages. Profitant d’un moment de solitude, il s’assit près de madame Kédrof.

— Ma femme n’a pu venir, lui dit-il, parce que la journée d’hier a épuisé ses forces ; elle vous envoie ses meilleurs souhaits et vous prie de l’excuser. Pour moi-même, j’ai aussi des excuses à vous faire.

— Et pourquoi donc ? commençait madame Kédrof.

Il l’interrompit d’un geste, en tenant ses yeux fixés sur la porte.

— Avant-hier, mademoiselle Lydia, que j’ai rencontrée sur la terrasse, m’a fait une demande singulière. Elle voulait se confesser à moi pour éclairer des doutes qui la tourmentent, dit-elle. Je ne crois pas trahir un secret en vous faisant part de son désir…

Madame Kédrof ouvrit de grands yeux.

— J’ai refusé, continua le père Nikanor. L’amitié que vous me témoignez, celle du comte Batounine feraient de moi un conseiller trop partial. Mais j’ai pensé que vous deviez savoir cela !…

Il se leva pour prendre congé. Madame Kédrof le retint.

— Je regrette, dit-elle, que vous ayez refusé ; nul plus que vous n’aurait su la prendre ; vous avez sur elle une influence extraordinaire.

— C’est précisément cette confiance de votre fille qui m’impose le devoir de me récuser, repartit Nikanor avec un faible sourire.

— Je ne comprends pas trop bien, dit la mère, anxieuse. Ce conseil qu’elle vous demande, savez-vous à quel sujet ?

— Je l’ignore.

— Polyxène m’a avertie… Elle pense que Lydia se sentirait du goût pour le cloître.

Le cloître ! Nikanor n’avait pas songé à cela.

La vision de ses anciens souhaits apparut à ses yeux avec une intensité surprenante. Il se revit à vingt ans, attiré vers la vie monastique… Que n’avait-il cédé à cet appel, au lieu de se soumettre à son protecteur ? Que de peines lui eussent été épargnées !

Mais Lydia, était-ce la même chose ?

— Elle est trop jeune pour se retirer au couvent, dit le jeune prêtre en hésitant.

— Ah ! père Nikanor, ce serait ma mort ! Pensez donc ! Je n’ai pas eu beaucoup de satisfaction avec ma fille aînée, comme vous le voyez vous-même ; mes fils ne m’en donnent pour ainsi dire aucune… Je n’ai que Lydia pour m’apporter un peu de joie !

— Si pourtant elle devait être plus heureuse…, fit Nikanor d’un ton de doute.

— Ah ! vous, vous parlez comme un homme d’église… mais moi, je suis sa mère !

Ce cri alla au cœur du prêtre.

Sans chercher à sonder quelle force mystérieuse lui avait dicté ses paroles l’instant d’auparavant, il comprit que le cloître n’est point fait pour celles qui sont aimées.

— Vous avez raison, dit-il. Ne lui permettez pas un coup de tête dont elle pourrait se repentir plus tard.

— Alors, vous ne voulez pas la conseiller ?

— Je vous en prie, ne me le demandez pas. Je suis si peu capable de me guider moi-même ! Comment pourrais-je conseiller les autres ?

Il se leva pour partir. Polyxène et Lydia rentraient au même instant ; elles lui tendirent la main l’une après l’autre, en échangeant avec lui quelques paroles affectueuses, et ils se séparèrent.

En rentrant, Nikanor trouva sa femme d’une faiblesse extrême. L’effort qu’elle avait dû faire la veille avait été au-dessus de ses forces. À la vue de son mari, elle se souleva sur l’oreiller de sa chaise longue, et l’appela de la main.

— J’ai cru que tu ne reviendrais pas, dit-elle. Que le temps m’a semblé long sans toi ! Je ne vis plus quand tu n’es pas là ! Je suis bien ennuyeuse, n’est-ce pas ?

Il appuya sur son cœur sa tête brûlante avec une tendresse profonde et douloureuse.

— Pauvre Agathe, dit-il, chère femme ! si je pouvais te prendre ton mal…

Et dans son esprit passa comme un dard de feu : Le cloître n’est pas fait pour celles qui sont aimées !

L’hiver vint sans apporter de changements ; la neige couvrit un jour la falaise et la forêt d’un manteau épais ; les habitants de Slava, calfeutrés dans leurs maisons, se livrèrent à l’espèce de somnolence qui accompagne les réclusions prolongées.

Seul, Nikanor travaillait. Il écrivit, pendant ces quelques mois, des volumes de notes sur les ouvrages qu’il lisait. Un goût très vif pour la science l’avait pris depuis quelque temps, et il ne négligeait aucune occasion de s’instruire. Batounine, qui s’en était informé, lui faisait envoyer plusieurs revues étrangères, afin d’entretenir chez le jeune homme l’habitude des langues européennes.

De tout l’hiver, Nikanor n’eut pas un moment d’ennui. Agathe, assise auprès de lui, le regardait lire et travailler d’un air heureux et lassé. Elle s’affaiblissait toujours, mais très lentement.

— Quand le printemps viendra, disait-elle, j’irai mieux !

La neige devint enfin plus friable, puis plus mince ; tous les jours, pendant la chaleur du soleil déjà sensible, les ruisselets de glace fondue couraient sur les pentes, en cascatelles joyeuses. Par les routes, aussi mauvaises que possible, les voyages étaient une véritable corvée.

C’est pourtant cette époque que Batounine choisit pour annoncer sa venue, et quelques jours plus tard, il arriva en effet – dans le vozok – qui avait été le prendre à Samara. À peine entré chez lui, il envoya chercher Nikanor.

— Te voilà bien surpris, lui dit-il, et je ne le suis pas moins. Ajoute à cela qu’un voyage pareil, en cette saison, est un vrai supplice, et tu comprendras qu’il a fallu un motif grave pour m’amener ici.

Les yeux de Nikanor interrogeaient ; mais il attendit avec une patience tout orientale. Le comte le regarda, pris d’un intérêt nouveau.

— Je te trouve superbe ! dit-il avec un orgueil non dissimulé. Tu as l’air d’un patriarche, – un jeune patriarche, bien entendu ! – Toujours satisfait de ton obscurité ? Moi pas ! J’ai des visées, tu sais ! Mais nous en reparlerons ; ne prends point tes airs d’église ; je ne suis point de ta paroisse, moi !

Il riait d’un rire nerveux. La vue de Nikanor, dans la plénitude de sa jeunesse et de son intelligence, lui inspirait des sentiments bizarres et complexes qu’il était ennuyé de devoir dissimuler.

— Mais ce n’est pas pour toi que je suis venu, reprit-il en s’enfonçant dans son fauteuil avec un certain malaise, c’est pour ma nièce Lydia. Il paraît qu’elle t’avait entretenu de ses velléités de retraite ?

— Non, fit Nikanor très calme, je n’avais pas consenti à l’en entendre parler.

— Mais enfin, tu es au courant ? Alors je continue. Cet hiver, on l’a conduite dans le monde ; elle y a eu un succès fou. Avec son petit air nonchalant, elle a tourné toutes les têtes. Il y a entre autres un brave garçon qui en est devenu tout à fait imbécile. Il déclare que si elle le refuse, il se brûlera la cervelle. Sans le croire à la lettre, nous voyons tous qu’il aime beaucoup Lydia. Ce serait un excellent mariage ; naissance, fortune, condition, tout y est ; seulement, elle ne veut pas, et elle annonce qu’elle désire entrer au couvent.

Nikanor fit un petit signe de tête pour indiquer qu’il suivait le récit.

— Eh bien, cela ne te fait pas bondir ? dit Batounine.

— Cela ne me surprend pas.

— Et tu trouves cela naturel ?

— Non, fit Nikanor, d’un ton grave.

— Mais ce n’est pas tout, attends, voici le plus beau ! Lydia est très délicate, elle l’est devenue davantage cet hiver ; nous avons vu un médecin, dix médecins ; enfin, le docteur de l’Impératrice, professeur à l’École de médecine, avec toutes les herbes de la Saint-Jean, l’a vue il y a huit jours, et il nous a déclaré que, sans avoir de maladie… bah ! on peut bien te dire cela, à toi, un confesseur ! sans avoir de maladie, elle était sûre de mourir, à moins qu’un grand changement ne se fit dans son existence… Bref, il a dit qu’il fallait la marier. Tu vois cela ; il faut la marier, et elle ne veut pas entendre parler de mariage.

Nikanor resta silencieux. D’un geste machinal et familier ses doigts avaient pris la large croix d’or qu’il portait suspendue à son cou, par-dessus sa robe.

— La laisser aller au couvent, ce serait rapprocher la fatale échéance, reprit Batounine ; nous sommes très perplexes, très malheureux.

— Le médecin peut se tromper, dit lentement Nikanor.

— Sans doute, mais, vois-tu, s’il se trompe et qu’elle se marie, cela ne peut lui faire aucun mal !

— Alors, reprit Nikanor, pourquoi êtes-vous venu ici ?

— C’est Polyxène qui a eu cette idée-là. Elle prétend que tu as sur sa sœur une influence sans bornes, et que si tu lui ordonnais de se marier, elle t’obéirait.

— Madame la générale Kédrof vous a dit cela aussi ?

— Non-seulement elle le dit, mais, après avoir tenu consultation ensemble, le docteur, ma sœur et moi, nous avons résolu de te demander d’agir, puisque c’est la dernière chance qui nous reste.

— Elle est donc très malade ? fit Nikanor en serrant toujours sa croix.

— Très malade, oui. Elle n’en a pas trop l’air, mais sa mère dit qu’elle ne dort presque plus : elle passe toute la nuit les yeux ouverts, comme en extase.

Batounine se leva et fit quelques pas dans son cabinet. Sa prestance toujours belle avait pourtant subi l’atteinte des ans.

— C’est curieux, dit-il ; je ne me suis pas marié, – par égoïsme, je puis bien le dire, – et voilà que les soucis des autres sont entrés dans ma vie…

— Avec l’affection, dit Nikanor doucement.

— Avec l’affection ! tu as raison !

Batounine regarda son fils avec tendresse ; le désir de s’en faire connaître le poussait en ce moment plus que jamais ; cette fois, ce fut la honte qui le retint. Comment avouer à cet enfant, devenu un homme, et un homme remarquable, ce qu’il lui avait caché jusque-là !

— Elle est charmante, cette Lydia, reprit-il pour distraire sa pensée. Si tu la voyais ! elle est idéalement jolie, jolie à vous faire pleurer ! Ce n’est presque pas un corps, c’est une âme qui veut bien prendre la peine de s’asseoir parmi nous. Il n’y a pas moyen de la laisser mourir ! Tu as compris, n’est-ce pas ?

— Que voulez-vous de moi ? demanda Nikanor.

— Que tu lui parles, que tu lui dises la vérité : c’est-à-dire que la vocation d’une femme, c’est d’être heureuse, de se marier, d’avoir des enfants, de tenir son rang dans la société, d’être utile, en un mot ; qu’on a la vie pour cela, et qu’ensuite l’éternité… ma foi, l’éternité, c’est l’affaire du bon Dieu ! Est-ce que tu ne peux pas lui dire cela ?

— Il faut que j’y pense, dit Nikanor. La chose est grave.

— Oui, je sais bien que vous autres, du clergé, vous êtes tenus de voir le ciel avant tout. C’est très bien… très bien, enfin ; mais penses-y, nous aurons le ciel après, et, en attendant, cette jolie fille qui s’en va mourir, cela me fait beaucoup… oui, beaucoup de peine.

Batounine se détourna. Jamais son fils ne lui avait connu cette sensibilité ; c’était peut-être que l’aimable viveur avait été de ceux qui rougiraient de laisser croire à la bonté de leur âme. Peut-être aussi son âme s’était-elle épanouie depuis peu, comme ces fleurs qui s’ouvrent tard, lorsque le soleil est déjà sur son déclin.

— Permettez-moi de réfléchir, répéta le jeune prêtre, la chose est très sérieuse.

— Réfléchis, mais ne me fais pas attendre ! reprit Batounine un peu sèchement.

Nikanor s’en alla vers l’église. C’est là qu’il trouvait la réponse à toutes ses questions, la paix pour toutes ses angoisses.

Vers le soir, il revint au château. Que la grande maison était triste et déserte, avec ses volets ouverts, dans ce paysage glacé !

— Eh bien ! dit Batounine en le voyant entrer.

— Je ferai ce que vous voudrez, répondit simplement Nikanor.

— Tu viendras avec moi ? J’ai obtenu pour toi l’autorisation de te déplacer.

— Où cela ?

— À Pétersbourg ! Il faut la voir, et elle ne peut pas voyager en cette saison !

Le jeune prêtre hésita.

— Soit, dit-il enfin, je partirai quand vous voudrez.

Batounine le regarda un instant, puis brusquement l’attira dans ses bras et lui donna l’accolade.

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