Chapitre 9
Nikanor avait consenti.
Dans le salon frais, situé au nord où la lumière était si douce, où le regard, errant à travers les hautes portes-fenêtres, se reposait sur les pelouses onduleuses, d’un vert profond, encadrées d’arbustes en fleur, assise en face du père Nikanor, qui parlait lentement, d’une voix riche et moelleuse, Lydia écoutait.
Elle avait l’air d’une petite fille ; à peine posée sur sa chaise, les mains jointes au bord de la table, elle écoutait comme un élève docile qui se fait attentive pour retenir sa leçon. Quand le jeune prêtre s’arrêtait, Lydia, après un instant de silence, faisait une question de sa voix candide ; Nikanor répondait, et le duo alterné de leurs voix assoupissait la bonne madame Kédrof, enfoncée dans son fauteuil, un ouvrage à la main.
L’été se passa ainsi, d’une façon délicieuse ; les leçons avaient lieu le lundi dans l’après-midi ; pendant le reste de la semaine, Lydia mettait ses souvenirs en ordre et préparait un petit résumé qu’elle remettait à Nikanor. Rentré chez lui, il lisait le travail de sa catéchumène, marquant parfois les marges d’une annotation, et l’idée lui vint plus d’une fois qu’après tant d’autres ouvrages, un ouvrage court et clair écrit pour les jeunes intelligences serait une œuvre utile.
— Pourquoi tant d’orgueil ? se dit-il ensuite. Ferais-je mieux ce que d’autres ont bien fait ?
Et il renonça à son vague projet.
L’automne s’avançait ; madame Kédrof parlait de retourner à Saint-Pétersbourg ; ce fut pour lui un véritable souci. Fallait-il renoncer au plaisir d’exprimer dans une belle langue, noble et grave, les leçons qui produisaient tant de fruits ?
Mais Nikanor n’en était plus à la période où l’on hésite devant les renoncements. Sans qu’il en eût bien nettement conscience, il avait déjà retranché beaucoup de choses de sa vie ; celle-là lui paraissant particulièrement douloureuse à sacrifier, il la sacrifia rapidement, sans esprit de retour.
— Il faut arrêter ici nos leçons, dit-il un jour à Lydia.
Un vent aigre, autour de la maison, roulait un grand torrent de feuilles mortes. L’hiver était proche, avec sa froidure et sa désolation. La jeune fille en sentit dans son âme toutes les glaciales horreurs, et leva sur lui un regard douloureux.
— Que ferai-je sans ces leçons ? dit-elle tristement.
— Si elles ne vous ont pas enseigné la science de vivre en chrétienne, nous avons perdu notre temps tous les deux, répondit-il en regardant par la fenêtre.
Lydia eut grande envie de pleurer ; pourquoi lui parlait-il si durement ? Elle ne l’avait pas mérité, assurément ! Elle ne put lui en vouloir, car c’était un saint, et les saints voient les choses de ce monde avec d’autres yeux que nous. Mais pourquoi n’avait-il pas voulu continuer les leçons jusqu’au moment du départ ?
Elle n’osa le lui demander, et quinze jours après, en prenant congé de lui, elle n’osa point non plus le questionner au sujet de la reprise de leurs conférences, l’année suivante. Depuis qu’il lui avait témoigné cette sorte de sévérité, elle avait une peur extrême de lui déplaire.
Lorsque la voiture qui emportait les dames Kédrof eut disparu au tournant de la terrasse, Agathe rentra dans la salle à manger. Quelques gouttes d’eau brillaient sur ses cheveux blonds, un peu emmêlés par la bourrasque qui faisait rage au dehors ; son teint était rose, ses yeux brillants… Quel magicien qu’un vent d’équinoxe !
— Les voilà parties, dit-elle en s’approchant de Nikanor, rentré avant elle, après avoir dit adieu de la main aux voyageuses. Je n’en suis pas trop fâchée ; elles te prenaient beaucoup de ton temps, sais-tu cela, Nikanor ?
— Je l’avais remarqué, répondit-il d’un ton tranquille. Mais, Agathe, ce n’était pas du temps perdu !
— Je le sais… Pourtant, je suis bien aise de nous retrouver tous les deux, comme autrefois.
Elle s’approcha de la chaise de son mari et posa une main blanche et mince sur le dossier.
— Je t’aime, Nikanor, je t’aime plus que tout…
— Après Dieu, corrigea le prêtre.
— Après Dieu, répéta la jeune femme docilement, mais sans conviction ; je t’aime tellement que parfois cela me fait mal…
Nikanor fronça très légèrement les sourcils, Agathe se hâta d’ajouter :
— Je crois que je suis un peu malade… Mais… oh ! mon mari, je t’aime tant !
Une pluie de larmes tomba de ses yeux tout à coup, comme une averse de printemps. Lui, étourdi, contrarié, ne savait trop que lui dire ; il posa un baiser sur ses cheveux humides ; elle lui prit une main qu’elle porta à ses lèvres entrouvertes avec une effusion douloureuse, et Nikanor sentit sur sa chair le contact des petites dents blanches de sa femme ; il retira sa main un peu trop vite.
— Qu’as-tu donc ? dit-il.
— Je ne sais pas… J’ai de l’angoisse. Il me semble qu’un malheur nous menace… Dis, tu m’aimes pourtant ?
Nikanor posa son regard de jeune sage sur les yeux inquiets d’Agathe.
— Je t’aime, dit-il. Tu m’es chère et sacrée…
— Ah ! merci, murmura la jeune femme en se laissant glisser à genoux tout contre son mari.
Appuyant sa main sur l’épaule de la pauvre créature secouée par les sanglots, il l’attira contre lui ; elle posa sa tête sur les genoux de son mari, et, peu à peu, son agitation se calma ; sa respiration devint plus régulière, et elle leva vers lui son beau visage encore enflammé.
— Tu ne sais pas, dit-elle, quelquefois je me suis figuré que tu ne m’aimais plus, – plus comme autrefois…
— Autrefois, dit Nikanor en se levant et en relevant sa femme du même geste ; autrefois est loin ! C’était la folie de la jeunesse. À présent, ma chérie, c’est la vie, c’est la raison. Je t’aime, tu le sais ; ne te fais pas de chimères, et quand tu te sentiras troublée, tourne-toi vers la lumière éternelle.
Il fit quelques pas dans la pièce tiède et presque luxueuse qui leur servait de salon et de bibliothèque ; la tempête rageait au dehors, et la pluie battait les vitres par rafales avec une colère aveugle.
— Elles ont bien mauvais temps pour leur voyage ! se dit-il en retournant à sa table chargée de volumes.
C’étaient les Pères de l’Église, qu’il avait consultés pendant l’été, afin de leur emprunter plus d’autorité pour ses leçons. D’un geste net, sans brusquerie, il recueillit sur un de ses bras tout le bagage théologique, qu’il enferma dans une armoire vitrée ; après quoi, hésitant, il fit deux pas dans la direction de son harmonium, puis s’arrêta court.
— Pas aujourd’hui, dit-il tout bas.
Il se rendit dans l’antichambre, jeta un manteau sur ses épaules et prit son chapeau.
— Si on me demande, dit-il à sa femme, je suis à l’église.
Et elle le vit passer un instant après sur la place ; fouetté en tous sens par l’ouragan qui semblait vouloir l’enlever, il luttait avec une énergie presque joyeuse. Il entra dans l’église, et soudain, aux yeux d’Agathe, appuyée aux vitres, la place parut énorme, la tempête effroyable et le monde désert.
L’hiver fut rude et le printemps tardif. Une langueur qui n’était pas sans charme s’était emparée d’Agathe, devenue faible et frêle. Elle se plaisait à cet état de demi-souffrance qui lui valait de la part de Nikanor bien des attentions délicates. Il l’arrangeait commodément sur le canapé, entourait ses pieds d’un châle, lui mettait un oreiller sous la tête et penchait enfin vers elle son beau visage éclairé d’un sourire lumineux.
Il était plein de tendresse pour cet être charmant et bon, auquel il eût voulu communiquer la sérénité de son âme ; mais, hélas ! plus il élargissait les horizons de sa pensée, plus elle le sentait s’envoler loin d’elle.
La tendresse qu’il lui témoignait, si douce, si bienfaisante, n’était qu’un reflet lointain de ce qu’elle eût souhaité, pareil à l’image du feu dans un miroir qui brille sans réchauffer.
Agathe mourait non de n’être plus aimée, car son mari la chérissait, mais d’avoir été aimée autrement, autrefois, et d’avoir gardé vivant en elle l’amour ardent des premiers jours, alors que Nikanor en avait laissé éteindre la flamme.
Le mois de juin ramena enfin ses hôtes à Slava.
Batounine y fit une courte apparition, pendant laquelle il put constater qu’Agathe avait beaucoup changé ; il ne s’en émut guère, mettant sur le compte d’un discret espoir de maternité la pâleur et la fatigue de la jeune femme, et son séjour ne fut pas assez prolongé pour que son attente pût être détrompée. Il retourna aux eaux d’Allemagne, qui lui réussissaient fort bien, promettant de revenir en automne… peut-être !
Madame Kédrof se fit plus longtemps attendre ; elle arriva enfin avec Lydia et sa fille aînée Polyxène, qui prétendait avoir besoin de prendre des vacances.
— Vous ne pouvez pas vous figurer, maman, disait-elle, comme c’est fatigant de vivre toujours avec la même personne, de voir toujours la même figure aux repas, d’entendre toujours la même voix ! Quelquefois j’ai envie de dire à mon mari : Mettez un faux nez, mon cher ! Cela vous donnera un regain de nouveauté, et vous y gagnerez ! C’est positif ! Je finirai par le lui dire ! Par exemple, je ne sais pas trop comment il le prendra ! il se trouve si bien comme il est !
À peine arrivée, Polyxène courut visiter Agathe. Elle ne l’avait pas revue depuis le moment des fiançailles, et dans sa curiosité un peu perverse elle grillait de voir comment pouvait être fait un ménage de prêtre.
L’installation ne lui déplut pas, la maîtresse du logis lui sembla intéressante ; le maître était absent.
— Comment ! ma chère, pas encore d’enfants ? Des espérances, au moins, – disons des certitudes ! Non ! Mais à quoi pensez-vous alors ? C’est absolument indispensable, cela ! On ne conçoit pas un ménage de prêtre sans une demi-douzaine de mioches ! Et vous n’en avez jamais eu ? Vous allez être obligée d’avoir des jumeaux pour vous rattraper.
Agathe souriait d’un air contraint, tournant son visage pâli du côté du mur.
— J’ai peur, dit-elle enfin, que Dieu ne m’ait pas destinée à être mère.
Et ses larmes jaillirent avec le secret de sa grande douleur. Oui, c’était là sans doute ce qui avait contristé Nikanor. Mais de cela, elle ne dirait jamais un mot à personne ! Elle ne pouvait pas avoir d’enfants ! Elle était marquée au front du doigt de Dieu comme une brebis stérile qu’on aurait dû éloigner du troupeau.
Certes, ce n’est pas à Polyxène qu’elle eût jamais imaginé de révéler cette misère intime, mais on ne choisit pas toujours ses confidents ; il y a des moments où les secrets tombent comme des fruits mûrs, dans la corbeille, ou dans la poussière, au hasard.
L’écervelée en fut plus touchée qu’elle ne l’eût cru possible. Elle n’avait pas précisément ce qu’on est convenu d’appeler des entrailles maternelles, mais privée d’enfants elle-même, elle avait parfois pensé que les maisons pleines de petits pas pressés et de menottes tendues sont moins sujettes à la monotonie d’une figure de mari, toujours la même. Avec une bonne grâce et une délicatesse dont personne ne l’eût supposée capable, – elle-même moins que toute autre, – elle trouva des consolations pour la pauvre affligée ; consolations mondaines et banales, mais de la part de Polyxène, c’était déjà beaucoup.
Agathe, peu gâtée sous le rapport de la conversation, prit au pied de la lettre toutes ces bonnes paroles, et son chagrin en fut un peu allégé.
— Où est-il, ce mari ? dit Polyxène lorsqu’elle eut essuyé les pleurs de son ancienne rivale. Il rôde, comme le loup de l’Écriture, cherchant quelqu’un à dévorer, autrement dit un patient à qui administrer des vérités théologiques. Savez-vous qu’il s’en est acquitté à merveille avec ma sœur ? Ma mère nous en a rebattu les oreilles tout l’hiver. Elle en a parlé à la grande-duchesse Marie, à tel point que j’ai craint un moment que celle-ci ne le fît venir.
— Vous plaisantez ? fit Agathe, le visage illuminé d’une rougeur de joie.
— Pas le moins du monde ! Votre époux aurait certainement été appelé pour catéchiser le grand-duc Victor ; seulement l’auguste mère du jeune prince s’est aperçue que, âgé seulement de cinq ans et demi, il pouvait attendre encore un peu son initiation complète aux mystères de notre sainte religion. Mais ce qui est différé n’est pas perdu. Vous vivrez dans les grandeurs, ma pauvre Agathe, bon gré, mal gré, et c’est la grande-duchesse qui sera la marraine de votre premier. Je m’inscris pour le second, à moins que votre époux ne me trouve pas assez canonique.
Nikanor entra sur ces entrefaites et fut tout surpris de voir sa femme rose et souriante ; grâce à cette impression agréable, il se montra plus avenant à l’égard de Polyxène qu’il n’eût jamais pensé le faire.
— Écoutez, dit-elle, père… Non ! je ne pourrai jamais vous appeler père Nikanor ! Je ne peux pourtant pas vous désigner familièrement sous le nom de Nika, ce ne serait pas assez liturgique. Si vous me permettiez de vous appeler mon cousin… pour rire seulement ; un petit nom d’amitié, ajouta-t-elle à la hâte. Vous ne voulez pas ? Ce serait pourtant bien gentil ! Eh bien, père… père Nikanor, je ne sais pas ce que vous avez fait à ma sœur, mais si cela continue, mon oncle n’aura point pour elle le souci que je lui ai donné ! Je veux dire celui de lui chercher un mari, car…
Les yeux de Nikanor, profonds, très noirs, presque durs, s’étaient fixés sur ceux de la jeune femme, qui s’arrêta malicieusement.
— Car, reprit-elle, Lydia semble actuellement avoir plus de vocation pour le couvent que pour le mariage.
Nikanor sourit doucement, et une très légère rougeur monta à ses joues ambrées.
— Les jeunes filles ont parfois de ces idées, mais cela passe avec l’âge, dit-il. Mademoiselle Lydia ne vous a pas accompagnée ?
— Elle est restée avec ma mère, à déballer ; c’est toujours la même chose chez nous : elle travaille, et je ne fais rien, – et pourtant c’est elle qui est la plus heureuse de nous deux. Oui, je sais ce que vous allez dire, aussi je me sauve. Vous venez dîner demain dimanche après la messe ?
Elle sortit comme un coup de vent.
Vers le soir, à l’heure où les objets se confondent, Nikanor entra dans son église ; il aimait à y passer un moment, entre les soucis du jour et le repos de la nuit.
Comme il s’approchait de l’autel, une odeur fraîche et aromatique le frappa ; en regardant de plus près, à la lueur des lampes éternelles, il vit une forme élégante debout près des lampadaires, et reconnut Lydia. Elle disposait des guirlandes d’œillets au pied des images saintes, parant la chapelle pour le lendemain.
— Père Nikanor ! dit-elle de sa voix argentine.
Il s’approcha, ému de la rencontre, de l’heure, du lieu…
Elle vint tout près de lui, le front baissé, la main légèrement creusée, comme pour recevoir la manne céleste, avec le geste consacré qui appelle une bénédiction.
Il fit sur elle le signe de la croix, elle s’inclina et baisa le coin de la manche flottante qui avait effleuré son front, puis disparut, légère et invisible comme une ombre. Nikanor, resté seul, se prosterna devant le sanctuaire, entre les guirlandes d’œillets, dont le parfum doux et violent envahissait la nef obscure.
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