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Chapitre 12

Lydia entra dans le grand salon, où le père Nikanor l’attendait.
C’était une vaste pièce, haute de plafond, tendue de damas bouton d’or, ornée d’un mobilier massif au milieu duquel erraient quelques-uns de ces meubles gracieux et fragiles qu’approuve le goût actuel. Cet appartement, situé dans la partie la plus élégante de Saint-Pétersbourg, avait le grand air particulier aux demeures d’une ancienne opulence maintenue de père en fils, avec les rares changements imposés par la mode ; rien n’y sentait le bric-à-brac.

La jeune fille faisait un contraste singulier, mais heureux, avec cet entourage un peu lourd.

Depuis que Nikanor ne l’avait vue, sa sveltesse avait encore augmenté ; elle avait grandi aussi, et l’ovale de son visage s’était allongé. Les cheveux châtains, soigneusement aplatis en bandeaux à la Vierge, se rebellaient et formaient une mousse frisée autour de son front pur et de ses grands yeux bruns.

Batounine l’avait bien dit : elle était jolie à vous faire pleurer.

— Cher père Nikanor, dit-elle en venant à lui, la main tendue, quelle heureuse surprise de vous voir ici ! Mon oncle m’a dit qu’il vous avait amené dans l’espoir de vous voir rester à Saint-Pétersbourg… C’est cela qui nous ferait plaisir ! Ma mère et ma sœur sont sorties, c’est dommage, mais vous reviendrez, n’est-ce pas ? Et aujourd’hui je vous aurai à moi toute seule !

Nikanor s’inclina silencieusement et s’assit dans le fauteuil qu’elle lui offrait. Elle se posa sur un grand canapé, avec la légèreté d’une feuille qui tombe. Les grands plis de sa robe de cachemire blanc, très simple, presque pareille à un vêtement de novice, s’arrangèrent autour d’elle dans des formes classiques.

— Je suis aise de vous voir, reprit-elle avec une expansion de joie profonde qui donnait à ses paroles une expression touchante. Vous m’avez beaucoup manqué cet hiver… oh ! tant manqué ! Comment va Agathe ?

— Assez bien, merci.

Lydia se rejeta un peu en arrière avec un sourire charmé ; Nikanor put alors remarquer la diaphanéité de son teint et la fragilité évidente de tout cet être délicieux. Son cœur se serra douloureusement. On ne l’avait pas trompé : elle était bien malade.

Pendant qu’il la regardait, une teinte rosée monta aux joues de la jeune fille.

— Vous me trouvez amaigrie, n’est-ce pas ? dit-elle. Est-ce vrai que j’ai si mauvaise mine ?

— Pas en ce moment, répondit Nikanor.

Elle médita un instant, la tête baissée, comme si elle cherchait au fond d’elle-même les paroles qu’elle allait prononcer ; puis elle leva les yeux et posa sur le prêtre son regard candide où se lisait pourtant la trace de longues souffrances.

— Vous souvenez-vous, père Nikanor, dit-elle, de ce que je vous avais demandé avant notre départ de Slava ?

Un mouvement de tête lui répondit :

— Eh bien, reprit-elle, sans doute ce n’est pas à moi de vous juger ; vous savez ce que vous faites, père Nikanor, beaucoup mieux que nous autres, assurément ; mais pour moi votre refus a eu des suites bien fâcheuses.

Il l’interrogea du regard ; sans qu’il s’en rendit compte, toute parole lui eût infiniment coûté en ce moment.

— C’est véritablement providentiel que vous soyez venu, reprit Lydia avec la même expression de joie intime et contenue ; sans ce voyage j’aurais dû garder mes pensées pour moi seule encore plusieurs mois, jusqu’au retour à Slava, et maintenant je vais pouvoir m’alléger… Vous n’allez pas refuser de m’entendre, dites, puisque ce n’est point en confession ?

Son regard ingénu descendit jusqu’au fond de l’âme de Nikanor. Il ne pouvait, en effet, refuser de l’entendre ; d’ailleurs, il n’avait plus la moindre envie de se dérober. Non seulement il était protégé par sa résolution, mais il souhaitait maintenant de savoir ce qu’elle avait à lui confier.

— Je vous écoute, dit-il, comme ami, – comme un très ancien ami.

Elle le remercia d’un sourire, un sourire tendre, confiant, discret, un de ces sourires qui sont le gage assuré d’une affection sans bornes.

— Comme ami, répéta Lydia, et quelque chose de plus, comme mon maître, celui qui a ouvert mon âme à tout ce qu’il y a de beau et de bon en ce monde, qui m’a montré le chemin de la vérité, – et celui du ciel !

La rougeur avait disparu de ses joues, et à mesure qu’elle livrait sa pensée, son teint devenait plus pâle et plus nacré.

Nikanor eut tout à coup une vision terrible : en lui parlant de ces choses qui la touchaient si profondément, n’allait-elle pas mourir, ravie en une extase vers ce ciel qu’il lui avait fait connaître ?

— Parlez-moi de vous, lui dit-il avec un geste d’admonition qu’elle ne parut pas comprendre, car elle continua :

— C’est vous, père Nikanor, qui m’avez donné la vie spirituelle ; avant vous, je vivais d’une existence obscure, je n’aimais pas grand-chose, excepté les miens, qui sont si bons ! Je ne m’intéressais à rien, et voici que vous avez conduit mon âme vers la grande lumière ! Tout s’est illuminé, je vois, je vis !

— Il est bon de voir, fit doucement le prêtre, mais une trop grande clarté peut aveugler. Vous aviez des doutes, m’avez-vous dit ?

— Je n’en ai plus ! Je me demandais alors si je ne ferais pas bien de consacrer à la prière une vie qui compte si peu… Maintenant, j’en suis sûre ! Mais mon chagrin est grand, car je crains que ma mère et mon oncle n’y consentent pas.

— Vous voulez entrer en religion ? demanda Nikanor.

— Oui. Qu’y a-t-il de plus beau ? On se retire à quelques-uns pour se donner à tous ! Dans les longues prières, dans les méditations tranquilles, il s’établit une communication délicieuse entre Dieu et sa créature ; on lui parle alors de ceux qu’on aime, on est avec eux… J’ai bien prié pour vous, père Nikanor, et ces prières arrivaient jusqu’au Seigneur, car il n’en est pas qui m’aient donné autant de paix et de joie.

Nikanor avait posé ses doigts sur la croix qu’il portait au col.

— À votre âge, dit-il, on se trompe aisément. Ce que vous décrivez là n’est pas l’état d’une âme vraiment religieuse… C’est la ferveur d’un esprit généreux et tendre, mais je n’y saurais voir une véritable vocation. Pour arriver à Dieu il faut avoir passé par des épreuves pénibles, il faut avoir subi des luttes… Vous vous êtes méprise à vos sentiments ; la joie très naturelle d’avoir appris à connaître, à aimer Celui à qui vous devez tout, a déçu votre imagination ; vous vous êtes crue appelée à la vie contemplative, parce que vous trouviez du plaisir à vos rêveries… bien d’autres que vous s’y sont crus appelés, et à l’expérience ils se sont rebutés… Ce serait trop facile, en vérité…

Il s’arrêta ; un peu d’amertume montait à ses lèvres, et il n’en voulait rien laisser paraître. Lydia l’écoutait, immobile, consternée.

— Ce n’est pas, reprit-il, lorsque aucune préparation n’a assoupli votre âme à la discipline, lorsqu’on ne sait encore rien de la vie, qu’on peut renoncer à tant de choses.

Il continua pendant longtemps, parlant avec une élévation, une modération vraiment rares, raisonnant avec la jeune rebelle comme il eût fait avec un disciple, s’efforçant de faire pénétrer sa conviction dans cet esprit ordinairement si ouvert, aujourd’hui obstinément fermé. Quand il eut épuisé le flot de sa sagesse, il se tut.

— C’est bien, j’attendrai, dit Lydia d’une voix faible comme un souffle.

— Vous attendrez quoi ?

— Que l’âge et l’expérience m’aient donné le droit de réclamer le repos, puisqu’on ne peut l’obtenir qu’après l’avoir mérité.

Nikanor réprima un frémissement. Était-ce colère d’avoir si mal réussi ou impatience de ne pouvoir se faire comprendre ?

— Vos aspirations, dit-il, sont un effet de l’orgueil, vos rêveries sont un piège de Satan. Vous appartenez au monde, vous devez lui rester. Celles-là seules peuvent se consacrer au Seigneur qui ne laissent pas de regrets derrière elles… Voyez quel égoïsme est le vôtre. Pour vous contenter, vous voulez briser le cœur de votre mère !

Le visage de Lydia se contracta : elle s’inclina sur les coussins du canapé, penchée vers Nikanor, et cacha sur ses deux mains ses yeux ruisselants de larmes.

— Votre mère, continua-t-il, dont vous êtes la seule compagne, je puis dire la seule consolation ! Croyez-vous que Dieu se réjouisse de vous voir abandonner votre mère ?

Elle pleurait sans répondre. Il voyait ses cheveux, séparés en deux tresses, s’enrouler autour du cou et des mains délicates, mais il ne pouvait voir les traits.

— Vous êtes appelée à d’autres destinées, reprit Nikanor, votre mère souhaite de vous voir mariée…

— Ah ! cela, jamais ! s’écria Lydia en relevant son visage enflammé. Jamais ! On peut me défendre d’être heureuse suivant mon désir, mais on ne peut pas m’ordonner cela !

— Le mariage est l’état naturel de l’homme et de la femme… Je n’ai pas à vous répéter des arguments que vous connaissez ; mais vous devez vous dire qu’une femme remplit son devoir sur la terre à condition seulement d’être épouse et mère si Dieu le permet.

— Non ! répéta la jeune fille. Vivre dans le monde, c’est déjà assez cruel ; mais me marier, ce serait un supplice, ce serait une profanation.

Une rougeur brûlante envahit son visage et son cou jusque sous ses cheveux, mais elle ne détourna point son regard.

— Toujours l’orgueil, fit Nikanor avec calme.

Elle baissa la tête.

— Vous vous croyez trop bonne pour vous soumettre aux devoirs qu’acceptent les autres ?

— Non, non ! murmura la pauvre enfant ; mais j’ai placé mon rêve si haut, je ne puis le voir descendre…

— Il le faut pourtant. Vous devez vous marier, Lydia, et bientôt. Il faut vous résigner à subir la loi commune ; il faut, il faut, entendez-vous ? chasser les folles imaginations qui vous ont occupée jusqu’ici et rentrer dans la vie, une vie de devoirs, où vous trouverez des joies sûres et durables…

Elle tendit vers lui ses mains suppliantes.

— Ô mon maître, dit-elle en buvant ses pleurs, ne m’ordonnez pas cela ! Ne me condamnez pas à chasser de mon âme tout ce que j’ai cru si bon et si beau…

Il fit un geste de commandement.

— Je n’irai pas au couvent, puisque vous ne le voulez pas ! Mais ne me contraignez pas ! Je ne puis pas vous désobéir, vous le savez bien ; ne me rendez pas si malheureuse !

Il se leva. Elle restait devant lui, anéantie, secouée par les sanglots.

— Ai-je jamais voulu autre chose que votre bien ? dit-il d’une voix ferme.

— Non, jamais ! fit-elle en le regardant avec une extrême douceur.

— Avez-vous en moi une véritable confiance ?

— J’ai confiance en vous comme en Dieu même, qui vous a envoyé sur la terre…

Elle s’arrêta, étouffée par ses larmes.

— Alors, écoutez-moi : je vous ordonne de renoncer au cloître, de vous marier et d’apporter dans le mariage l’amour et la soumission que Dieu commande aux épouses. Si vous refusez d’obéir, vous n’êtes pas chrétienne !

Lydia laissa tomber ses deux mains sur ses genoux ; ses pleurs s’arrêtèrent, et un sombre désespoir passa dans ses yeux.

— Mon malheur, pour mon salut ! dit-elle.

— Votre bonheur, pour la gloire de Dieu ! répondit-il.

— Mais, reprit-elle avec vivacité, m’aiderez-vous, au moins ? Serez-vous à mes côtés pour me protéger, m’éclairer, me défendre contre moi-même ?

Il respira profondément et la regarda avec une pitié profonde.

— Non, dit-il ; je ne serai point à vos côtés. De tels combats, mon enfant, ne doivent avoir ni témoins ni juges, excepté Celui qui voit tout. Vous lutterez seule…

— Je ne puis pas ! dit-elle avec une sombre résolution.

Il se pencha légèrement vers elle, et lui dit :

— Je le veux.

Elle le regarda et baissa la tête, subjuguée.

— Vous prierez pour moi, au moins ? fit-elle.

— Je prierai pour vous, répondit-il.

— Tous les jours ? Vous m’aiderez de loin, je sentirai votre sympathie à travers la distance ?

Elle l’implorait avec une insistance désespérée.

— Non. Beaucoup de malheureux réclament mes soins, je ne puis les négliger pour vous, qui n’êtes pas malheureuse…

Il lut dans ses yeux un reproche si touchant qu’il ajouta :

— Qui ne l’êtes, veux-je dire, que dans votre imagination. Je prierai pour vous en même temps que pour tous ceux qui souffrent.

Elle restait abattue, soumise, pas résignée.

— Vous êtes dur, dit-elle. Autrefois vous sembliez plein de mansuétude…

— Ne jugez pas ! fit-il en levant la main droite ; ne jugez pas, pour n’être point jugée…

— Oh ! pardon ! s’écria Lydia en se précipitant vers lui ; il avait reculé, elle tomba à genoux. Je suis une enfant égoïste et méchante… Je suis injuste ; pardonnez-moi, je vous en supplie !

— Je vous ai pardonné, dit Nikanor en la relevant.

Elle resta tout près de lui, chancelante.

— Puisque je ferai ce que vous voulez, vous ne serez pas fâché, dites ? Vous aurez de l’amitié pour moi ? Vous savez ce que cela me coûte… Oh ! non, vous ne pouvez pas le savoir…

Nikanor attacha sur elle son regard plein de pensées tristes.

— Je le sais, dit-il.

— Vous savez alors que j’y ai quelque mérite… que j’obéis par affection, par respect pour vous, pour votre volonté… que je ne crois pas du tout que vous ayez raison, mais que je ne puis ni vous désobéir ni vous déplaire…

— Ne parlez pas ainsi, fit Nikanor, tout blême ; je ne dois pas l’entendre, et vous ne devez point le dire.

Elle se tut et joignit les mains avec la résignation du désespoir.

— Comme il vous plaira ! Pas la moindre consolation, alors ?

Il lui montra du doigt la croix qui était sur sa poitrine ; elle y attacha son regard morne, où soudain montèrent de nouveaux pleurs.

— Bénissez-moi, dit-elle.

Il traça le signe sacré au-dessus de sa tête inclinée, et soudain elle posa ses lèvres sur la croix qu’il portait si près de son cœur. À travers la triple robe qui l’enveloppait, il sentit la chaleur de ce visage désolé. Sans ajouter une parole il sortit lentement, la laissant debout à l’endroit où il venait de la bénir.

Dans la voiture qui l’avait amené et qui l’attendait il trouva Batounine.

— Eh bien ? demanda celui-ci quand les chevaux eurent prit le trot.

— Elle fera tout ce que vous voudrez, répondit le jeune prêtre.

— Tu as eu de la peine à la décider ?

— Je vous en prie, ne m’en parlez pas, ni maintenant ni plus tard, répliqua Nikanor, en fixant ses yeux devant lui.

Batounine le regarda avec stupéfaction, puis serra la main du jeune homme et respecta son silence.

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