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Chapitre 13

Bien qu’il eût prié Batounine de ne point lui reparler de l’entretien qu’il avait eu avec Lydia, Nikanor aborda ce sujet lui-même dès le lendemain.
— Vous avez dû trouver étrange, dit-il, la façon dont je vous ai répondu à propos de la mission dont vous m’aviez chargé, mais dans le moment je n’étais pas capable de vous donner les détails qui pouvaient vous intéresser. J’étais véritablement très fatigué…

— Tu l’es encore ! fit le comte en regardant avec compassion les traits altérés du jeune prêtre.

— Je l’avoue. Vous m’aviez annoncé une résistance très vive, mais cela a été une véritable lutte…

— Je l’avais bien pensé, interrompit Batounine.

— Et j’en suis sorti brisé.

— Mais vainqueur ! Elle a dit elle-même à sa mère qu’elle avait renoncé au projet de la vie monastique par lequel elle avait été un instant séduite ; elle a même ajouté que c’était à toi seul qu’était due cette soumission à nos désirs.

Nikanor fit un mouvement involontaire.

— Il n’y a rien là que de très flatteur pour toi, ajouta le comte.

— Ne me dites pas cela, monsieur, si vous ne voulez pas me jeter dans de bien douloureuses perplexités ; il me serait infiniment pénible de croire que c’est une influence humaine et non la voix de la vérité qui a convaincu cette jeune fille.

— Fort bien, dit Batounine, n’en parlons plus ; c’est d’ailleurs tout indiqué. Dans quelques jours le comte Praxénief se déclarera ; et comme il n’a jamais déplu à ma nièce, tout fait supposer que le mariage pourra avoir lieu avant l’été.

— Puisque vous n’avez plus besoin de moi ici, reprit le jeune homme, vous me permettrez de partir demain ?

— Partir ? Mais j’espérais que tu allais profiter de ton congé pour nouer ici des relations… Je n’ai pas renoncé à l’espoir de le voir un jour tenir un grand rôle…

Nikanor secoua gravement la tête.

— Ne l’espérez pas, dit-il, plus que jamais je suis porté vers l’isolement et l’obscurité…

Batounine n’insista pas ; il sentait que le prêtre disait vrai et que le repos lui était nécessaire.

— Alors, fit-il avec regret, va… Tu m’as peut-être trouvé très autoritaire… Je t’ai arraché à tes occupations, à ta femme… Mais c’était indispensable, tu l’as bien vu toi-même. Nous te devons beaucoup, mon cher Nikanor…

— Et moi, je vous dois tout, interrompit le jeune prêtre. Je voudrais qu’il me fût donné quelque jour de vous en témoigner autrement ma reconnaissance.

Nikanor refit seul le voyage long et difficile de Pétersbourg à Samara. En ces temps déjà lointains, les lignes ferrées se bornant à de grands parcours sans embranchements, à partir de Nijni-Novgorod il fallut aller tantôt en traîneau, tantôt en télègue, suivant les moyens que l’état des routes permettait à la poste de fournir.

Le corps du jeune homme en souffrit, mais il endura stoïquement ces fatigues. Un mécontentement dont il ne pouvait approfondir la cause réelle empoisonnait toutes ses méditations ; la douleur physique lui paraissait un bien, en l’arrachant à la préoccupation incessante de son âme.

N’avait-il point outrepassé les droits de son ministère en usant d’autorité pour pousser Lydia vers le mariage ? C’était un doute cruel ; il se promit d’en parler à son supérieur hiérarchique, et pour cela s’arrêta en route.

La réponse qu’il reçut était faite pour calmer ses appréhensions. L’archevêque, prévenu par Batounine, fit le meilleur accueil au prêtre de Slava, rassura sa conscience timorée et le renvoya avec sa bénédiction. Nikanor n’avait pas franchi cent mètres sur la route qu’il éprouvait la même angoisse et le même malaise moral.

À Slava, il retrouva la paix. Lorsqu’il se vit devant les rayons de sa bibliothèque, en face de la table où il aimait à écrire ; lorsque le doux visage d’Agathe apparut dix fois par jour dans l’entrebâillement de la porte, avec un sourire communicatif, Nikanor eut enfin l’impression que tout le passé était un rêve, que le devoir était bien plus facile à remplir qu’on ne se l’imagine, et que pour écarter les mauvais esprits, il suffit d’avoir la foi dans une âme droite, incapable de subterfuge.

L’été vint, et même très vite ; Batounine le passa tout entier à Slava. Madame Kédrof et ses filles voyageaient à l’étranger ; Lydia avait obtenu que son mariage eût lieu à Pétersbourg, en septembre seulement, et le comte se sentait absolument libre de ses mouvements.

À deux reprises il proposa à son filleul de l’accompagner dans quelque excursion ; pour le tenter, il lui proposa même d’aller jusqu’à Jérusalem ! Nikanor fut inébranlable.

— Mais, enfin, Fadeï te remplacerait bien, et même indéfiniment ! Pourquoi tant de stoïcisme ? s’écria un jour Batounine, presque humilié de se trouver impuissant à vaincre cette obstination.

— Il faut savoir se contenter de ce qu’on possède, répondit simplement Nikanor. J’ai l’esprit aventureux ; si je prenais le goût d’une vie errante, j’en serais ensuite bien puni.

— Tu ne feras jamais que ce qui te plaira ! faillit s’écrier le comte ; mais cette exclamation eût ouvert la porte à un aveu qu’il était encore honteux de faire, et il se tut.

En revanche, il rechercha la compagnie constante du jeune prêtre, et tous deux s’en trouvèrent à merveille.

Dans cet esprit libéral, Batounine découvrait des trésors d’élévation dont il était sans cesse surpris.

De son côté, Nikanor pénétrait dans l’âme de celui qu’il appelait son bienfaiteur. Il s’étonnait, sous un voile léger de scepticisme élégant, d’égoïsme de convention, d’y voir une chaleur de sentiment, une sincérité d’impressions dont il n’avait eu qu’une idée très lointaine jusqu’alors. Ces deux sages, quoique la sagesse de l’un fût toute mondaine, et celle de l’autre tout évangélique, se trouvaient le plus souvent d’accord, et là où ce n’était pas le cas, leur désaccord était fécond en entretiens pleins d’intérêt.

— Je ne pourrai plus me passer de toi ! fit Batounine en soupirant, lorsqu’il lui fallut retourner à Pétersbourg pour la date alors rapprochée du mariage de Lydia. Tu vas laisser un trou dans ma vie !

— Venez vivre ici, répondit Nikanor en souriant.

Ses rares sourires éclairaient sa belle figure d’une lumière imprévue et charmante. Le souvenir d’un visage disparu, de deux yeux clos par l’oubli avant de l’être par la mort, surgit soudain dans la mémoire du vieux diplomate. Il ressemblait à sa mère, cet enfant de miracle, comme disait Fadeï…

— Je t’aime, Nikanor, dit Batounine en lui prenant les deux mains. La seule chose qui me chagrine, c’est que tu n’aies pas d’enfant ; enfin, sois heureux comme il te plaît de l’être ; tu ne veux pas me contenter ; sans reproche, tu es un peu égoïste ! Moi, je ne le suis pas ; je reviendrai te voir quand je m’ennuierai trop de ton absence. C’est toi qui es jeune, et c’est moi qui voyage. Enfin, à la grâce de Dieu !

L’hiver s’écoula comme d’habitude. Agathe allait beaucoup mieux ; une seconde floraison de la vie semblait venue pour elle : peut-être, – on n’en savait rien, cette silencieuse n’ayant plus parlé depuis sa bizarre confidence à Polyxène, – peut-être s’était-elle résignée à s’accommoder du bonheur qui était son partage ; peut-être en l’absence de Nikanor avait-elle compris combien l’affection sérieuse et patiente de son mari était un trésor réel ; peut-être lui-même était-il plus tendre avec elle, depuis qu’il avait deviné une souffrance morale chez cet être en apparence calme et un peu apathique…

Elle était plus rose et paraissait heureuse ; la maison du prêtre en prit une apparence moins austère, et le printemps y fit éclore autant de sourires que de fleurs sur les treillis.

Madame Kédrof arriva, puis Polyxène, puis le comte, et enfin, seule avec une femme de chambre, une après-midi d’août, Lydia, que personne n’attendait.

— Toi ! s’écria Batounine en la voyant traverser l’espace vide entre l’avenue et la maison.

Il s’était levé et avait ouvert la porte-fenêtre de sa bibliothèque.

— Toi, Lydia, à pied ! seule ! Grand Dieu ! que s’est-il donc passé ?

La jeune femme, du geste, envoya sa suivante vers les communs, et regardant son oncle bien en face :

— Seule, à pied ; j’ai quitté le bateau à la petite station, au bas de la falaise.

— Mais pourquoi, au nom du ciel ?

— Je suis venue chez vous, mon oncle, continua Lydia sans répondre, parce que je voulais épargner à ma mère le choc d’une surprise pénible…

— Pourquoi n’as-tu pas écrit ?… Parle, tu me fais mourir d’inquiétude !

Il l’entraîna dans la bibliothèque ; elle lui indiqua la porte-fenêtre, qu’il referma, et se tint debout, au milieu de la vaste pièce, dans sa robe de voyage serrée autour d’elle, un petit sac à la main, très calme en apparence, mais le coin de ses lèvres tiré par un sourire amer. Batounine se laissa tomber dans un fauteuil.

— Je n’ai pas écrit, dit-elle, parce que ma lettre serait arrivée après moi ; je n’ai pas télégraphié, parce que je voulais éviter des inquiétudes inutiles. J’ai quitté mon mari, parce qu’il me trompait.

— Lui ? Praxénief ? Cela ne se peut pas ! il était fou de toi !

— Oui, fou de moi. À présent, il est fou d’une autre ; seulement, celle-là ne me vaut pas !

Elle s’assit et croisa les mains sur ses genoux, sans quitter son petit sac. Elle avait l’air aussi tranquille qu’une heure auparavant, sur le bateau.

— Lydia ! en es-tu bien sûre ? murmura Batounine.

Hélas ! il n’en était que trop sûr, lui, à la voir si résolue.

— J’en suis sûre. Il vous faut des preuves ? Tenez, il y en a là-dedans, dit-elle en lui donnant son sac. Il y a deux lettres qu’il n’a pas eu seulement le soin de cacher. Il les a laissées tout ouvertes sur la cheminée de ma chambre, – oui, de ma chambre. Il n’est pas méchant, mon mari, mais très étourdi. Mauvaise tête et bon cœur ; je le savais déjà. J’ai pensé que si je restais, il me demanderait pardon, avec un chagrin, oh ! un vrai chagrin ! je connais cela.

— Mais, Lydia, des lettres même, cela ne prouve rien !

— Vous croyez ? Il faut vous dire tout, alors ? Eh bien, ce n’était pas la première fois.

— Après onze mois de mariage ?

— Après six mois de mariage. Il n’est pas méchant, vous dis-je ! Seulement, j’en ai assez ; je ne pardonnerai plus, c’est humiliant.

— Lydia, mon enfant… balbutia Batounine en couvrant ses yeux de sa main, je suis au désespoir !

— Mon oncle, je vous en supplie, ne parlez pas ainsi ! s’écria la jeune femme en courant à lui ; je sais ce que vous allez me dire. Eh bien, non ! ce n’est pas votre faute, ce n’est la faute de personne ! C’est ma destinée, voilà tout. Je ne suis pas très à plaindre…

— Ma pauvre chérie ! dit le vieux diplomate, ému jusqu’aux larmes.

— Je vous assure, je ne suis pas à plaindre… j’ai été humiliée, outrée, mais je ne l’aimais pas…

— Triste consolation !

Elle poussa un grand soupir de soulagement.

— Triste ? je n’en sais rien, mais consolation, assurément ! Si je l’avais aimé, je serais restée, j’aurais encore pardonné, et c’est alors que j’aurais été malheureuse.

Elle demeura pensive ; le comte, étonné de cette profondeur de philosophie chez une femme qui n’avait pas vingt ans, se demandait à quelle école elle avait appris tout cela.

— C’est ma mère qu’il faudrait prévenir, reprit-elle. Voulez-vous vous en charger, mon cher oncle ?

— Certainement, tout de suite… viens-tu ?

— Non ; je préfère attendre ici, vous m’enverrez chercher. Surtout, dites-lui que je suis au fond très contente…

Batounine avait déjà la main sur le bouton de la porte ; elle le rappela.

— Et surtout, mon oncle, n’allez pas commettre l’imprudence de lui laisser entrevoir la possibilité d’une réconciliation. Cela jamais, jamais, jamais !

Elle le congédia d’un signe de tête, et il s’en alla abasourdi. Était-ce bien la même Lydia qu’il avait connue pendant toute sa vie de jeune fille, soumise, tendre et déférente ? À présent, elle était froide, résolue, presque hautaine ; par une certaine sécheresse apparente elle lui avait rappelé Polyxène. Jouait-elle un rôle, ou bien était-elle à ce point métamorphosée ? En ce cas, il fallait qu’elle eût cruellement souffert !

Pendant qu’il s’acquittait de sa pénible tâche, Nikanor vint pour lui rendre visite, comme il le faisait chaque jour. Sans frapper, il ouvrit la porte-fenêtre et se trouva au milieu de la bibliothèque : alors seulement il aperçut la jeune femme. Elle l’avait vu approcher.

— Vous ! madame ! dit-il d’une voix tremblante.

Ils restèrent debout face à face un moment, troublés par cette rencontre inopinée.

— Je suis revenue, dit-elle, pour ne plus m’en aller.

— Votre mari ?

— Je n’ai plus de mari ; elle sembla écarter du geste une image importune. Le cloître ne m’eût pas donné de chagrins ! ajouta-t-elle.

— Ce n’est pas sûr ! répondit lentement le prêtre. Et puis, toujours Dieu reste !

Elle s’approcha avec un geste de prière soumise.

— Vous ne m’abandonnerez plus ? dit-elle avec douceur. Je vous ai obéi, j’ai accepté mes devoirs, je les ai remplis, ce n’est pas moi qui ai tenté de m’y soustraire… Vous n’allez pas exiger que je retourne à l’horreur de cette vie, que je m’avilisse, que peut-être je devienne semblable à tant d’autres…

Elle frissonna et reprit après un silence :

— Vous n’exigerez pas cela ?

— Votre conscience est un guide sûr. Faites ce qu’elle vous dira, répondit Nikanor.

Elle fit un joli geste de femme lassée et s’assit dans un grand fauteuil.

— Alors, dit-elle, je reste ici pour toujours ; entre ma mère et vous j’y serai parfaitement heureuse.

Une demi-heure après, madame Kédrof, accourant pour embrasser sa fille, les trouva causant comme de vieux amis qu’ils étaient.

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