Chapitre 14
Quatre jours s’étaient écoulés depuis la venue inopinée de Lydia, et la petite colonie de Slava commençait à peine à se remettre de son émoi lorsqu’un nouvel événement, – prévu d’ailleurs, – vint la troubler profondément.
Pendant que madame Kédrof achevait de déjeuner avec ses deux filles chez Batounine, les sonnettes d’un attelage retentirent sur la grande route ; une voiture de poste entra dans la cour, et l’instant d’après un valet de pied apporta la carte du comte Ivan Praxénief.
Sans mot dire, le diplomate fit passer le carré de bristol sous les yeux de sa sœur et de ses nièces. Une expression de frayeur se peignit sur le visage de la mère, mais Lydia resta parfaitement calme, Polyxène mit son lorgnon et regarda son oncle.
— Je vais le recevoir, dit Batounine en jetant sa serviette. Tu es bien résolue, Lydia ?
Celle-ci fit un signe affirmatif d’une telle énergie qu’aucune hésitation n’était possible.
Le comte se dirigea sans se presser vers la bibliothèque, où il avait donné l’ordre d’introduire le mari de sa nièce.
Praxénief arpentait la vaste pièce avec tous les signes d’une agitation nerveuse très prononcée.
C’était un joli garçon d’une trentaine d’années, à l’apparence élégante et fine ; mais dans l’instabilité du regard de ses beaux yeux bleus, dans l’éclat à la fois trop brillant et pour ainsi dire fané de son teint, un moraliste aurait pu lire la preuve d’une vie de plaisirs ou, pour mieux parler, de débauches.
Ces caractères n’étaient pas très visibles ; on comprenait que, sous l’empire d’une vive passion, Ivan Praxénief se fût momentanément transfiguré ; mais revenu à son état normal, il se montrait ce qu’il était en réalité : un charmant jeune homme, perverti de bonne heure, juste assez pour ne pouvoir jamais se relever ; assez peu pour souhaiter d’être autre chose, et surtout pour désirer violemment qu’on le crût autre chose.
Les deux hommes se saluèrent froidement sans se tendre la main.
— À ce qu’on m’a dit, comte, fit Praxénief, ma femme est chez vous !
— Ma nièce habite chez sa mère, ma sœur et voisine, rectifia Batounine.
— Je souhaiterais d’avoir un entretien avec elle, reprit le jeune homme.
— Je ne pense pas qu’elle y consente, répliqua le diplomate, mais elle m’a donné pleins pouvoirs pour vous écouter et pour vous répondre au besoin.
Praxénief mordit sa moustache avec humeur.
— Vous rendez la situation embarrassante, monsieur, dit-il ; jusqu’ici elle n’était que ridicule.
Batounine ne répondit rien.
— Vous comprenez bien, mon cher oncle, reprit Praxénief en s’asseyant, que je ne puis pas verser dans vos respectables oreilles tout ce que j’aurais chuchoté à celles de ma femme… Ces querelles-là s’arrangent à deux, que diable ! l’intervention d’un tiers y est plus qu’inutile… À mon avis, elle y est déplacée.
Batounine ne sourcilla pas. Praxénief fut obligé de continuer :
— Je ne sais pas pourquoi Lydia s’est imaginé de partir ainsi à l’improviste ! Je vous avoue que dans le premier moment j’ai eu véritablement peur.
— De quoi ?
— Que… Qu’elle fût partie…
Il s’arrêta court, sentant qu’il ne pouvait aller plus loin.
— Qu’elle ne fût point partie seule ? acheva pour lui Batounine. Ceci met fin à notre entretien, monsieur, j’en suis fâché pour vous.
— Permettez ! s’écria Praxénief, on n’étrangle point les gens avec le bout de lacet qu’ils ont dans leur poche ! Vous n’admettez pas que le départ subit, inexpliqué, de ma femme, m’ait jeté dans d’étranges perplexités ?
— Ce que je n’admets pas, ce sont les suppositions.
— Perplexités, suppositions, ne nous querellons pas pour des mots… Voyons, mon oncle, soyons sérieux !
— Je ne l’ai jamais été davantage ! répondit froidement Batounine.
— Lydia s’en est allée de chez moi d’une façon inexcusable, sans me dire un mot, sans me laisser une ligne d’écrit… Je rentre, elle n’y est plus. Je l’attends, elle ne rentre pas. J’interroge les domestiques…
— C’est toujours une faute ! interrompit le comte sans s’émouvoir.
— Mettez-vous à ma place ! Non ? Vous ne voulez pas ? Vous avez, parbleu ! raison, car c’était la place d’un homme fort sot de sa personne ! Donc, j’interroge, on ne sait rien ! Elle avait emmené sa femme de chambre. Bref, je me creuse la cervelle à inventer des causes à cette équipée, – le tout pour rien. Je finis par savoir qu’elle a pris le chemin de fer pour Moscou. C’était un trait de lumière. Elle ne pouvait être venue qu’ici. Alors, je me lance sur ses traces ; j’arrive, et vous me déclarez que je ne puis la voir. Que faire alors ? M’en retourner et attendre que, sa fantaisie ayant passé, elle veuille bien revenir au logis conjugal ? Vous avouerez, comte, que c’est trop fort, et qu’un mari ne peut s’accommoder de pareilles lubies !
Batounine l’avait laissé dire. Quand Praxénief s’arrêta, hors d’haleine, il prit la parole sans se départir de son sang-froid.
— Vous ne savez pas, dites-vous, pourquoi votre femme vous a quitté ?
— Du diable si je…
Le comte l’arrêta du geste.
— Vous ne lui avez donné aucun motif de mécontentement ?
— Moi ?
— Oui, vous !
Praxénief se troubla légèrement, mais son aplomb n’en était point à sa première épreuve.
— En quoi aurais-je pu la mécontenter ? Je suis toujours prêt à faire tout ce qui lui plaît ! Il n’y a pas de mari plus complaisant, plus dévoué, et vraiment j’y ai quelque mérite, car elle ne me rend pas toujours la pareille !
— Alors, répéta Batounine, vous ne voyez rien dans votre conduite qui ait pu détacher votre femme de vous et la décider à rentrer dans sa famille pour le présent et pour l’avenir ?
— Mais non ! fit Praxénief avec une candeur qui n’était qu’à moitié feinte.
— C’est la meilleure preuve que vous êtes incapable de comprendre le caractère de ma nièce, et, par conséquent, c’est une raison de plus pour qu’elle s’en tienne à sa résolution, que sa mère et moi nous approuvons.
— Comment ! s’écria le jeune homme, vous approuvez qu’une femme abandonne son mari après moins d’un an de mariage ?
— Cela dépend des cas. Ici, je l’approuve.
— Mais pourquoi ? Au nom du ciel, que lui ai-je fait ?
Batounine retira de son bureau les deux lettres si étourdiment oubliées par le délinquant à l’endroit où il eût le moins dû les laisser traîner, et les lui présenta tout ouvertes. Praxénief les prit et les parcourut du regard ; une vive rougeur était montée à ses joues, mais c’est avec une sincérité presque parfaite qu’il dit au comte :
— Quoi ! c’est pour cela ?
— Et pourquoi donc voudriez-vous que ce fût ?
Le jeune mari resta un instant l’oreille basse ; puis reprenant son assurance :
— Eh bien, si c’est pour cela, je comprends encore moins. Il n’y a pas là de quoi fouetter un chat ! Tout le monde a de petites aventures, et personne n’est traité comme un forban pour avoir rencontré une jolie femme… qui n’était pas la sienne ! Où en serions-nous, mon Dieu ! si nos femmes se retiraient dans leurs familles pour si peu de chose !
— Cela dépend des femmes, fit observer Batounine.
— Mais, mon oncle, c’est ridicule ! Vous en conviendrez tout le premier ! Qu’est-ce que cela peut lui faire ? puisque je lui reviens, aussi aimable, aussi empressé… et pour ce qu’elle est gracieuse ! ajouta-t-il, comme à part lui. J’ai eu beau faire, reprit-il en s’adressant à Batounine, je n’ai jamais pu m’en faire aimer ; ce n’est pas ma faute. Vous savez quelle adoration j’avais pour elle !
— Cela n’a pas duré très longtemps, fit le comte avec un sourire.
— Que voulez-vous ? on fait ce qu’on peut ! Je l’aime pourtant, je l’aime infiniment, et je suis un mari modèle ! Nous faisions si bon ménage !
— Vous en êtes tellement sûr, dit Batounine, qu’on perdrait sa peine à vouloir vous prouver le contraire, malgré les petits documents que vous tenez encore à la main.
Praxénief jeta avec humeur les lettres sur le bureau.
— Admettons que vous soyez le mari que vous dites, malgré vos petites escapades en dehors du lien conjugal ; il n’en reste pas moins établi que votre genre de perfection n’est pas celui que ma nièce pourrait apprécier ; donc, le mieux est de la laisser où elle est et de retourner à votre vie de garçon, qui vous offrira, j’en suis persuadé, nombre de charmantes compensations.
— Vous vous moquez de moi ! fit le jeune homme mortifié. Vous ne pouvez pourtant pas me renvoyer sans que j’aie vu ma femme.
— Dans son intérêt et dans le vôtre, mieux vaudrait vous abstenir de cet entretien.
— J’insisterai pourtant, car c’est mon droit ; et d’ailleurs un refus de votre part ne serait pas courtois, comte ; or, vous êtes l’essence même de la courtoisie, fit Praxénief en s’inclinant.
Batounine sortit sans répondre, et l’instant d’après revint avec sa nièce. Un regard du jeune mari supplia le comte de s’éloigner, et un signe de Lydia l’ayant autorisé à le faire, l’oncle se retira dans la pièce voisine.
— Voyons, Lydia, dit le coupable en prenant la main de sa femme, m’as-tu fait assez de peur et de chagrin ! Tu vas venir avec moi, n’est-ce pas ? Nous passerons l’hiver en Italie, veux-tu ? Et nous serons parfaitement heureux !
La jeune femme dégagea sa main fermement, mais sans secousse.
— Ivan, dit-elle, je le regrette, mais c’est impossible, il n’y faut plus penser.
— Tu ne vas pas rester fâchée toute ta vie ?
— Je ne suis pas fâchée, je ne vous en veux même pas ; seulement j’ai pris la résolution de ne plus m’exposer à de semblables humiliations, et je m’y tiendrai.
— Lydia, c’est absurde ! s’écria Praxénief tout rouge de colère. Que veut dire cette façon de monter sur tes grands chevaux ? Tu m’avais pardonné l’autre fois.
Elle le regarda bien en face et répondit :
— C’est parce que j’avais pardonné l’autre fois que je ne pardonnerai pas celle-ci. Ou plutôt ne donnez pas à mes paroles un sens qui n’est pas dans mon esprit : je vous pardonne, mais je ne veux plus vivre avec vous.
Elle fut inflexible. Il eut beau la supplier, se moquer d’elle, la menacer, tout fut inutile.
— Abrégez cette scène pénible, dit-elle, quand il en vint aux menaces ; au fond, vous ne m’aimez plus ; ce qui vous ennuie, c’est de penser qu’on va vous faire des questions sur mon absence et que vous serez embarrassé d’y répondre. Eh bien, dites que ma santé exige un climat plus chaud que celui de Pétersbourg. Qu’importe que je sois ici ou à l’étranger ? Qui le saura ? Et plus tard on sera accoutumé à ne plus nous voir ensemble… Et puis, reprit-elle avec une vivacité qui n’était guère dans ses habitudes, même si vous avez à en souffrir, où serait le mal ? Croyez-vous que je sois heureuse, moi ?
— Ah ! tu m’aimes pourtant ! s’écria Praxénief en voulant l’entourer dans ses bras.
— Non, je ne vous aime pas ! dit-elle en le regardant avec un indicible dédain. Et vous eussé-je aimé, que votre conduite actuelle me détacherait de vous à tout jamais. Depuis que vous êtes là, vous ne m’avez pas dit un mot sorti de votre cœur, pas une parole qui témoignât un regret de m’avoir offensée… Si je vous aimais, je serais bien à plaindre. Dieu merci, cette douleur m’a été épargnée.
— Pourquoi m’avez-vous épousé, alors ? riposta le mari, furieux.
L’indignation de Lydia tomba tout à coup, et son visage n’exprima plus qu’une profonde mélancolie.
— Pourquoi ? dit-elle. Vous ne comprendriez pas. Pourquoi c’est vous que j’ai accepté ? Parce que vous disiez m’aimer, et que, n’ayant pas de préférence, je croyais vous rendre heureux.
— Comme une aumône ? fit-il en ricanant.
— Vous l’avez dit, répliqua-t-elle sans le regarder.
Il prit son chapeau.
— En ce cas, adieu, madame. Je regrette d’avoir reçu vos bienfaits, puisqu’il est hors de mon pouvoir de vous les rendre ; mais je vous engage à n’en point être prodigue avec d’autres… car ce que vous pourriez dissiper ainsi, ce serait mon bien, ne l’oubliez pas !
— Ivan ! s’écria Lydia, frappée au cœur.
Il s’arrêta, attendant le reste :
— Je ne vous en veux pas, dit-elle en faisant effort sur elle-même. Vous souffrez, cela vous rend méchant… Je n’ai pas entendu ce que vous avez dit.
— Il ne faudrait pourtant pas l’oublier ! fit-il méchamment.
— Je m’en souviendrai, soyez-en sûr ! Mais je vous le pardonne de grand cœur.
— Comme le reste ! répliqua Praxénief avec amertume. Merci. Adieu, madame, soyez heureuse.
Il sortit, et elle resta immobile. Sa mère, entrant presque aussitôt, la trouva debout au milieu de la bibliothèque, plongée dans une sorte de torpeur.
— Mon enfant chérie ! lui dit-elle en l’attirant dans ses bras.
— Mère ! oh ! qu’on est cruel, quand on s’est mis dans son tort !
— Cela, c’est une loi de nature, fit Batounine, qui rentrait avec Polyxène.
La secousse avait été très forte, et la jeune femme en demeura ébranlée pendant plusieurs jours. Enfin, une quinzaine environ après ce pénible incident, elle reçut un court billet de son mari, ainsi conçu :
« Ma chère Lydia, j’ai été injuste et, je le crains, peu poli en vous quittant. Veuillez excuser un homme pris dans une bien désagréable situation, auquel vous n’avez pas voulu tendre le moindre brin de paille pour le sauver. Je veux vous dire simplement que, tout en regrettant votre décision, je rends justice à vos mérites, et vous prie de croire à mon grand et sincère dévouement.
« Yvan Praxénief. »
— Mauvaise tête et bon cœur, soupira Lydia, en repliant la lettre.
— Mais trop inflammable ! ajouta Polyxène, et de peu d’usage, comme disent les marchands.
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