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Chapitre 15

Les jours devenaient de plus en plus courts, mais les soirées ne semblaient pas longues aux hôtes de Slava. Batounine était parti, rappelé par une mission à l’étranger, emmenant à Pétersbourg Polyxène, que son mari attendait.

Madame Kédrof et Lydia avaient décidé de ne quitter la campagne que beaucoup plus tard, lorsque l’hiver aurait rendu faciles les communications par terre, en aplanissant les routes par une couche uniforme de neige.

En attendant, les pluies d’automne tombaient comme si le déluge voulait revenir.

— Nous construirons une arche ! disait gaiement Lydia.

Nikanor pensait que ce serait grand dommage d’en laisser sortir la colombe du Seigneur.

La jeune femme était devenue fort différente de la jeune fille. Ses aspirations maladives vers un idéal inaccessible avaient disparu de son esprit. Son court passage dans le mariage lui avait donné l’assurance et l’équilibre social qui lui manquaient autrefois. Elle ne paraissait plus se souvenir de tout ce qui l’avait jadis troublée. Une gaieté douce et tranquille, parfois animée d’une pointe d’innocente malice, semblait former désormais le fond de son caractère, et tout le monde s’en réjouissait autour d’elle.

Tantôt chez Agathe, tantôt chez madame Kédrof, on se réunissait pour causer ou pour faire une lecture. Lydia avait contraint le père Nikanor à lui faire à haute voix la lecture en français des Girondins, à condition de le reprendre lorsque la prononciation serait défectueuse.

L’élève s’appliquait fort, car en peu de jours il devint très habile, et le professeur n’eut jamais besoin de lui faire deux fois une observation relative au même mot. La belle prose de Lamartine valait de la musique à leur gré, car il n’était plus question de duos, et l’harmonium négligé était revenu chez Nikanor, qui ne s’en servait guère.

Lydia ne faisait jamais la moindre allusion ni à son mari ni au temps qu’elle avait passé près de lui. Si les domestiques se fussent abstenus de l’appeler comtesse, on eût pu croire qu’elle n’avait pas été mariée. Sa vieille bonne n’avait jamais cessé de la désigner sous le nom de « mademoiselle », et c’est ainsi que Polyxène l’avait souvent dénommée, durant son séjour. Elle laissait dire sans paraître s’en apercevoir ; au fond, elle en était contente.

Nikanor passait au dehors presque toutes ses journées ; cette époque pluvieuse de l’année est aussi la plus malsaine, et nombre de ses paroissiens étaient malades. Il en mourut quelques-uns, et pendant une semaine entière les cloches de l’église sonnèrent le glas tous les jours.

— Cela ne vous attriste pas d’officier ainsi pour des enterrements ? dit un soir Lydia ; il rentrait mouillé, lassé, avec la perspective de recommencer le lendemain.

Un joie austère illumina le visage du prêtre.

— Un enterrement n’est pas triste pour nous autres, dit-il. Pour vous, mondains, c’est la fin d’une vie ; pour nous, c’est l’aube du ciel.

Lydia resta pensive. Depuis quelque temps elle sentait quelque insistance de la part de Nikanor à séparer nettement sa condition de celle des dames de Slava ; il ne laissait jamais passer l’occasion de marquer les différences de leurs vies et aussi de leurs manières de voir. Plus elle s’appliquait à lui témoigner la même amitié familière qu’on témoigne à un homme du monde, respectable par sa situation, plus il mettait de fermeté à ne pas franchir la limite qui doit séparer un membre du clergé de ses amis séculiers.

— Alors vous n’éprouvez aucune émotion quand vous prononcez les paroles de l’office des morts ? reprit-elle.

— Je ne suis jamais plus profondément touché que lorsque j’ouvre à une âme chrétienne les portes de sa prison, répondit Nikanor, devenu très grave.

Fadeï les écoutait, les mains posées sur ses genoux.

— Tu parles bien, mon fils, dit-il au jeune prêtre ; j’ai pensé toute ma vie à des choses comme ce que tu viens de dire, mais je n’aurais point su les exprimer. Quand est-ce que tu prêcheras ?

— Dimanche prochain, mon cher père ; notre archevêque nous a communiqué l’ordre du Saint-Synode de faire de courts sermons…

— On n’en faisait point de mon temps, murmura Fadeï, et la religion ne s’en portait pas plus mal.

Lydia posa une main légère et caressante sur la manche du vieillard ; elle était pour lui pleine de douces attentions filiales et ne négligeait guère une occasion de lui faire plaisir.

— Vous donniez de si bons exemples, père Fadeï, dit-elle, qu’on devenait bon rien qu’à les suivre ; mais il est venu des idées nouvelles, en ces temps nouveaux, et c’est pour éclairer les cervelles un peu obscures de nos paysans qu’il a été jugé utile de leur donner quelques explications… Est-ce bien cela, père Nikanor ?

— C’est cela même, répondit-il avec un léger sourire.

— Elle est étonnante, notre demoiselle, dit étourdiment le vieux prêtre ; elle parle comme un Père de l’Église !

Lydia rougit violemment et, pour cacher son trouble, s’approcha d’Agathe, qui écoutait, paresseusement allongée, un air de béatitude sur son visage.

— Et que leur diras-tu ? demanda la jeune femme à son mari.

— Je n’en sais rien… des choses simples, répliqua Nikanor avec un peu de précipitation.

Le dimanche suivant, après la célébration de l’office, Nikanor, au lieu de rester à l’intérieur du sanctuaire jusqu’à ce que la foule fût écoulée, apparut, revêtu des ornements sacerdotaux et coiffé du haut bonnet de velours noir qui rappelle certains bas-reliefs assyriens. Son beau visage était un peu pâle, mais son regard calme annonçait une parfaite possession de lui-même.

Madame Kédrof et Agathe s’étaient assises sur des chaises apportées tout exprès, car l’usage, dans les églises russes, est de se tenir debout pendant toute la durée des offices, et il n’y est fait de dérogation que pour les personnes âgées ou malades.

Lydia avait refusé de s’asseoir ; adossée légèrement à la balustrade en bois qui sépare le chœur du reste de l’église, elle avait incliné la tête pour mieux entendre.

Son cœur battait très fort, à tel point qu’elle crut en entendre les battements au dehors d’elle-même ; en écoutant mieux, elle s’aperçut que ce qui palpitait ainsi était le cœur d’Agathe, dont l’épaule gauche touchait son bras. Elle jeta un regard de sympathie compatissante sur la jeune femme et se replia sur elle-même, tout attentive.

Nikanor avait écrit son sermon sur deux petites feuilles de papier pour le lire. Il en lut, en effet, quelques lignes ; puis, ayant porté les yeux sur son auditoire, il vit aux figures recueillies, mais inintelligentes, que rien n’avait été compris de sa lecture.

Il s’arrêta pendant l’espace d’un millième de seconde, plein d’une véritable angoisse. S’il n’avait pas su leur préparer le pain de vie, à quoi bon tant de travaux ? pourquoi la science ?

Un éclair de découragement sans bornes passa sur son noble visage, pendant qu’il fermait les yeux pour lire au plus profond de lui-même.

Mais il fallait sortir de là ; Nikanor regarda l’assemblée, et soudain lut dans l’expression de la figure de Lydia un tel encouragement qu’il s’en sentit renouvelé. Sursum corda, disait le regard de la jeune femme, en même temps qu’il y voyait une confiance complète, aveugle.

— Mes enfants, reprit le prêtre, quand on parle aux gens des villes, qui savent lire et écrire, qui ont des livres et des Universités, on leur parle comme je viens de le faire à présent. Mais avec des créatures de Dieu, bonnes et simples comme vous, les livres n’ont rien à voir. Il n’y a au fond qu’un livre, mes enfants, c’est l’Évangile. Dans celui-là vous trouverez tout ce qu’il vous faut savoir ; vous le connaissez ; on vous le lit ici tous les dimanches, vous l’écoutez avec respect ; mais êtes-vous bien sûrs de le comprendre ? Je ne crois pas que vous ayez jamais pensé combien Jésus, votre maître et votre sauveur, s’était fait un homme semblable à vous. Oui, mes enfants, tout pareil à vous. Vous voyez son image, resplendissante de gloire, sur les portes dorées de l’iconostase, derrière moi ; mais quand il était sur la terre, c’était un pauvre paysan qui marchait pieds nus comme vous, qui souffrait de la soif et de la faim, comme vous, à tel point qu’il dut égrener un jour des épis dans sa main, pour ne point succomber à la faiblesse.

Les visages s’étaient tournés vers le prêtre avec une expression d’avidité touchante.

Ils comprenaient ; les yeux de leur âme voyaient le pêcheur d’hommes marcher avec les pêcheurs de poisson le long de la mer de Galilée, et les leçons de morale évangélique entraient bien mieux dans leurs esprits encore enfantins, exprimées en un langage aussi simple que celui qu’ils employaient entre eux. La tournure biblique de la langue russe se prêtait admirablement à cet enseignement religieusement familier ; ils buvaient les paroles du jeune prêtre, qui promenait sur eux son regard de berger comptant le troupeau.

Quand il eut fini par une exhortation à s’aimer les uns les autres, en mémoire de Celui qui avait tant aimé les humbles, il rentra dans le sanctuaire et y resta longtemps agenouillé, sentant pénétrer dans son âme à lui toute la lumière, toute la paix qu’il venait de répandre sur les autres.

— Comme il a bien parlé ! disait naïvement Agathe.

Lydia ne répondant pas, elle la poussa légèrement du coude. La jeune femme murmurant un « Oui » indistinct, Agathe, surprise, la regarda en face et vit la trace mal essuyée des larmes sur le joli visage de la patricienne.

— Ah ! que je vous remercie ! dit-elle en lui serrant les mains.

Nikanor prêcha encore deux fois devant madame Kédrof et sa fille ; le traînage tardait à s’établir, et le mauvais état des chemins menaçait de les retenir encore quelque temps. Enfin, un beau matin de dimanche, le soleil, se levant dans un ciel sans nuages, éclaira la plus belle tombée de neige qui se pût souhaiter.

— Vous allez vous en aller ? dit Agathe avec regret, lorsque Lydia et sa mère vinrent la voir après l’office, auquel elle n’avait pu assister ce jour-là. Cela me fait beaucoup de peine. Vous allez bien me manquer ! Mais puisque vous partez, il faut que je vous dise un secret, un grand secret… J’aurai quelqu’un pour me tenir compagnie tout cet hiver, et quand vous reviendrez, vous trouverez un hôte nouveau à Slava.

— Comment ! fit madame Kédrof, ce n’est pas possible ! Vous dites vrai, Agathe ?

— Oui ! répondit l’heureuse femme, avec une joie charmante qui faisait son visage tout rose, oui ! Dieu m’a bénie, à la fin, et j’espère que j’aurai un fils.

Très lentement Lydia s’inclina vers la chaise longue et posa sa joue contre la joue de la jeune mère. On eût dit que par ce contact prolongé elle voulait faire passer dans cette créature trop frêle son énergie, sa volonté, sa force de résistance, qu’elle lui eût si volontiers sacrifiées ! Qu’avait-elle besoin de santé, de courage, elle, être inutile, condamnée à ne jamais connaître la maternité ! Ah ! comme elle se fût offerte en holocauste pour obtenir la vie de cet enfant, sacré avant sa naissance, comme il le serait après !

— Je suis bien contente, bien contente en vérité ! dit madame Kédrof en pressant affectueusement les mains d’Agathe. Il s’agit à présent de vous soigner ; pas d’imprudence ?

Le regard rayonnant de la jeune femme lui répondit. Nikanor entra un instant après ; on parlait déjà d’autre chose. En le quittant, madame Kédrof le prit à part et lui fit quelques recommandations d’hygiène au sujet d’Agathe, mais Lydia ne quitta celle-ci qu’au dernier moment. Cette joie lui semblait trop sacrée pour en parler même avec celui qui devait en être le plus heureux.

— Cette neige était une fausse neige ! dit Lydia au père Nikanor, en le rencontrant deux jours après au milieu de la place.

Ils pataugeaient en venant au-devant l’un de l’autre, dans le dégel le plus complet et le plus mouillé qui pût se voir ; car le dégel a des degrés, et un dégel de neige molle, nouvellement tombée, est incomparablement plus mouillé que le résultat de n’importe quelle pluie.

— C’était une fausse neige ! répliqua Nikanor en riant.

Ils étaient véritablement comiques tous les deux, retroussés jusqu’au-dessus de la cheville, pour éviter d’être trempés, et tenant de leur main libre chacun un parapluie ruisselant.

— C’était aussi une fausse joie, continua-t-il.

— Une fausse joie ? Non pas ; je n’ai nulle envie de m’en aller. Où retrouverais-je la paix dont nous jouissons ici ?

— Mais… le monde ? fit Nikanor en secouant son parapluie.

— Le monde ? Ne vous souvient-il plus que vous m’y avez fait entrer un peu comme on fait entrer les bouchons dans les bouteilles, à coups de maillet ? Oh ! je ne vous en veux plus, père Nikanor, – je ne vous en ai presque pas voulu, excepté… Bah ! n’en parlons plus !

— Excepté… ? répéta le prêtre.

— Excepté quand le comte Praxénief… Mais je ne vous en ai plus voulu du tout à partir du jour où je l’ai quitté. Ainsi, vous pouvez dormir en paix.

— Vous m’avez blâmé ? fit Nikanor en attachant sur elle un regard profond plein d’une affectueuse pitié.

— Blâmé n’est pas le mot. Je vous ai trouvé tellement supérieur, tellement supérieur que… faut-il le dire ? que votre supériorité n’avait guère de pitié pour nos infirmités humaines. Et puis, cela vous était bien facile de me condamner au mariage, me disais-je ; ce n’est pas lui… Mais quel drôle d’endroit pour causer ! et de ces choses-là encore !

Elle riait, elle était gaie et semblait toute jeune ; le vent agitait son parapluie en tous sens ; Nikanor sourit.

— Allons ! vous ne prenez plus la vie au tragique, j’en suis heureux.

— Oh ! je suis parfaitement satisfaite ! répondit-elle.

Ils se séparèrent, et Lydia rentra chez elle, chantonnant de vieux airs de sa nourrice.

Sa mère l’attendait, un télégramme ouvert à la main.

— Ma fille, lui dit-elle, il est arrivé un malheur…

— Ma sœur ? mon oncle ? s’écria Lydia effrayée.

— Non… ton mari.

La jeune femme prit le papier et lut : « Praxénief en danger pressant, veut vous voir, venez. »

Elle rendit le papier à sa mère en disant :

— Avez-vous fait atteler ?

— J’ai donné des ordres ; mais regarde la date, ce télégramme est d’hier…

— Raison de plus ! partons, répondit la jeune femme.

Les préparatifs de départ nécessitaient quelques heures ; avant qu’ils fussent terminés, un autre télégramme arriva :

« Praxénief est mort ce matin. »

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