Chapitre 16
Le père Nikanor, revêtu d’une chape de velours noir bordée d’argent, ornée dans le dos d’une croix d’argent entourée de rayons, offrait l’encens à petits coups d’encensoir, en tournant autour d’une table drapée de noir, sur laquelle, devant la grille du sanctuaire, était posé un grand plat rond plein de riz cuit à l’eau, piqué de raisins secs bouillis qui formaient des taches noires.
Ce riz et ces raisins représentaient le corps du défunt sous une forme réduite ; l’office des morts déroulait sa psalmodie plaintive, pendant que le prêtre offrait ses prières et que la fumée de l’encens montait en spirales bleues vers la voûte de l’église toute constellée d’étoiles d’or.
Lydia, couverte d’un grand voile de crêpe tombant jusqu’aux genoux, écoutait les prières et pensait.
La veille, en apprenant la mort subite, brutale, de l’homme dont elle portait le nom, qui l’avait aimée, qu’elle avait jadis fait serment d’aimer jusqu’à la mort, – sous le coup de cette violence du destin, elle avait prié sincèrement, ardemment. Maintenant, elle pensait et se souvenait.
Une poitrine se resserre, et le souffle de la vie s’y arrête ; deux yeux restent à demi clos… C’est la mort.
Cependant, il était tout à l’heure, il n’est plus. Au dehors, la vie poursuit son cours ; la voiture qui passait sous la fenêtre, dans la rue, tourne déjà le coin ; ceux qui montaient l’escalier ont à peine franchi la marche sur laquelle ils posaient le pied ; dans la pièce à côté, une phrase commencée à l’oreille d’un parent s’achève… Et celui qui a aimé, souffert, fait souffrir les autres, n’aimera plus, ne souffrira plus, ne causera plus de larmes. Il est mort pendant que les autres vivent, et ce qui est un changement du tout au tout pour lui n’est rien pour le plus grand nombre, – à peine un trouble dans la vie de quelques-uns, peut-être un allégement dans l’existence d’un seul.
Lydia interrogeait son âme avec un grand calme mélancolique : à la même question, posée cent fois, la même réponse revenait toujours.
La mort de Praxénief n’était pas un allégement dans sa vie, pas plus qu’une douleur ; elle avait cette consolation vraiment grande et forte de se dire qu’elle ne l’avait jamais souhaitée ; elle sentait qu’elle ne pourrait jamais la pleurer.
La veille de son mariage, elle accordait à cet homme de la sympathie, et même une sorte d’amitié facile, de bonne camaraderie ; le lendemain, elle n’avait plus pour lui qu’une sorte de pitié, unie au sentiment d’une responsabilité, d’un devoir nouveau. Il l’aimait follement ; ce n’est pas ainsi qu’elle eût souhaité d’être aimée, même si elle avait pu souhaiter d’être aimée ; un amour plus profond, plus digne d’elle, eût peut-être fini par la gagner ; à coup sûr, elle l’eût eu en estime ; ici, elle n’avait rien à penser ni à ressentir. Celle qu’aimait Praxénief n’était pas Lydia, mais seulement sa forme passagère et mortelle.
Aussi, qu’il l’avait vite désaimée ! Comme il s’était lassé de son hochet ! Comme il avait oublié son grand amour, cet immense feu de paille, dont la flamme avait un instant embrasé tout son horizon !
Tant mieux ! Lydia était libre de n’avoir point de regrets : dans la pureté de sa conscience, elle s’enorgueillissait de n’avoir point de remords. Il l’avait offensée, elle lui avait pardonné. Qu’il vécût ou mourût, peu importait. Pourtant, s’il avait vécu, elle aurait été moins triste.
Elle n’avait point de chagrin, mais elle avait de la tristesse. Quand un être disparaît parmi ceux qui nous entourent, sa disparition engendre presque inévitablement un peu de mélancolie, tout au moins. L’idée du « ne plus être » est douloureuse en soi.
Et puis, elle se demandait à quoi bon ? À quoi bon avoir été la femme de cet homme, pour n’être plus aimée, pour ne l’aimer jamais, pour avoir considéré comme une délivrance la faute qui lui rendait la libre disposition de sa vie ? N’eût-il pas mieux valu rester Lydia Kédrof, que d’être pour un peu plus d’une année la comtesse Praxénief et rester veuve tout le reste de sa vie ?
Oui, mais une exaltation secrète faisait monter un peu de rose aux joues de la jeune femme sous son voile : elle était veuve et resterait veuve ; Lydia Kédrof eût dû subir la pression de sa famille pour un mariage quelconque à défaut de celui-là. Maintenant, elle était bien tranquille, on la laisserait en repos.
Nikanor continuait les prières. Sa voix grave et musicale endormait pour ainsi dire la mélancolie de Lydia. Tout à coup elle s’avisa que ce n’était pas lui qui eût dû officier en cette circonstance. Son intervention dans ce mariage malencontreux devait lui mettre une épine, sinon au cœur, au moins dans l’esprit ; pourquoi le père Fadeï ne disait-il pas l’office des morts à la place de son fils ?
Mais il était trop tard ; d’ailleurs, c’était fini. Les dames s’inclinèrent sous la bénédiction du prêtre et sortirent. Une heure après elles partirent pour Saint-Pétersbourg sans avoir échangé avec Nikanor et sa femme autre chose que des paroles banales.
Lorsque Lydia arriva à Saint-Pétersbourg, Praxénief était enterré ; elle lui fit chanter des offices magnifiques, auxquels elle assista avec la patience la plus correcte.
Sa situation de fortune n’était changée en rien ; elle retourna chez sa mère et reprit sa chambre de jeune fille avec un soupir d’aise semblable au battement d’aile d’un oiseau.
— Eh bien, lui dit Polyxène, lorsque les quarante jours furent écoulés et que le deuil eut pris son cours régulier, te voilà bien avancée !
— Plus que tu ne penses, répondit sa sœur. On ne peut plus me forcer à me marier.
— As-tu été vraiment contrainte, Lydia ? Je n’y ai jamais beaucoup cru, moi, à cette coercition… Je dis : coercition ; il faut un grand mot pour une si énorme chose !
La jeune veuve jeta un regard profond à sa sœur aînée et ne répondit pas.
— Je te croyais plus de caractère, reprit celle-ci. Je t’assure bien que si j’avais mis dans ma tête de ne pas me marier, je ne me serais pas mariée ! Malheureusement, moi, c’était tout le contraire ! Enfin, je n’ai pas à me plaindre. Le général est de l’espèce des bons crus : il s’améliore en vieillissant, je t’assure !
Lydia avait gardé le silence ; après un moment de réflexion, elle dit lentement :
— Ce qui est, est bien.
Cette manière mystérieuse d’apprécier sa vie nouvelle ne se démentit plus durant tout l’hiver ; n’ayant jamais aimé le monde, elle s’accommodait à merveille d’une vie tranquille, et sa santé paraissait meilleure qu’elle n’avait jamais été, sous ses crêpes noirs. Le rose de ses joues prenait un éclat tentant, on l’admira beaucoup, – et personne n’osa seulement le lui faire entendre.
Un soir, vers le commencement de mai, en se promenant aux Îles en calèche avec madame Kédrof, elle lui posa tout à coup une question fort surprenante :
— Maman, dit-elle, est-ce que je suis très riche ?
— Tu ne le sais donc pas ? répondit la bonne dame.
— Je n’ai jamais eu la curiosité de m’en informer ; vous ne m’avez laissé manquer de rien ; et du temps de mon mariage le comte avait une grande fortune…
— Tu es riche, certainement, fit madame Kédrof avec complaisance ; pas à ne savoir quoi faire de ton argent, comme certains… mais enfin tu possèdes beaucoup plus qu’une honnête aisance.
— À moi ? pour en faire ce que je veux ?
— Avec l’avis de ton oncle et le mien, car enfin, ma chérie, tu es très jeune, et s’il te prenait fantaisie de faire des folies, nous serions bien obligés de nous y opposer !
Le rire argentin de Lydia tinta sous les feuilles encore jeunettes des arbres au milieu desquels passait la calèche.
— Vous pouvez dormir tranquilles ! dit-elle. Je veux seulement faire construire une école à Slava, une véritable école pour les garçons et les filles. Notre paroisse est une paroisse de luxe, vous le savez, maman ; les enfants vont à l’école sur la commune voisine, cela ne peut pas durer ! Le père Nikanor s’épuise à tenir son école du dimanche, et Agathe n’a pas pu s’en occuper de tout l’hiver. Avec son bébé, elle en sera tout aussi empêchée ; il nous faut une école, une belle. Vous ne me ferez pas interdire pour avoir voulu construire une école, dites, maman ?
Sa voix sonnait comme une clochette de cristal, sous le coup d’une gaieté innocente et jeune. La calèche s’arrêta à la pointe de Yélaguine, au lieu traditionnel où les gens à la mode viennent voir coucher le soleil par les claires soirées de l’été. Nombre de chapeaux s’élevèrent à l’arrivée de la jeune veuve ; elle reçut les saluts avec une bonne grâce charmante.
— Comme ça lui va, le veuvage ! dit un officier de la garde.
— Mieux que le mariage, répondit un autre.
— Ma foi ! cela se comprend ! fit un troisième. Pour l’agrément qu’elle a eu avec ce pauvre Praxénief…
— Comment donc ! Un beau cavalier, riche, aimable…
— Et coureur !…
— Allons donc !
— Tu ne sais donc pas comment il est mort ? dit un quatrième bien informé.
Lorsque quatre jeunes gens causent ensemble, il y en a inévitablement un, mieux informé, qui raconte toutes les histoires. Cette fois, le narrateur, par extraordinaire, ne narra que la vérité.
Praxénief était mort d’une méchante aventure, duel ou guet-apens, on n’avait pas trop bien su.
— S’il était resté chez lui ce jour-là, conclut le moraliste, sa femme ne serait pas veuve…
— Ce qui serait grand dommage ! interrompit un écervelé de vingt ans, car on va pouvoir l’épouser…
— Essayez, dit la voix moqueuse de Batounine, pendant qu’il posait amicalement la main sur l’épaule du jeune cornette.
Il traversa le groupe et s’approcha de la calèche de sa sœur, où les plus empressés lui firent place.
— Je suis bien aise de vous trouver ici, dit-il, j’allais passer chez vous, mais il est déjà tard. Je pars demain pour Slava.
— Comme cela, sans préparation ? fit madame Kédrof.
— Tu sais bien que j’ai toujours eu l’intention d’y aller pour la fin du mois ; mais j’ai reçu une lettre de Nikanor…
— Agathe n’est pas malade ? fit Lydia avec sollicitude.
— Pas précisément, mais enfin je serai bien aise d’être là. Ce pauvre Nikanor, tout seul là-bas…
— Avec son père et sa mère… fit remarquer madame Kédrof, non sans un peu de malice.
Batounine laissa tomber cette phrase sans paraître l’avoir entendue.
— Le médecin de Samara n’est pas bien fameux, dit-il, mais au besoin il vaudrait toujours mieux que quelque femme ignare… Enfin, j’avance un peu ma villégiature. Espérons que le beau temps m’en récompensera.
— Les cabines des bateaux du Volga vont être encore bien froides, continua madame Kédrof d’un ton à demi railleur, mais ton zèle les réchauffera. Allons, bon voyage, mon frère !
— Bon voyage, mon cher oncle, dit Lydia avec une inflexion de voix caressante. Dites mille choses à Agathe pour moi. Et dites au père Nikanor que nous allons faire une belle école… Je vous expliquerai cela. Vous me donnerez bien le bois pour la bâtir ?… Moi, je fournirai l’instituteur ! Dans un mois nous serons là-bas, et nous commencerons.
— Je te donnerai tout ce que tu voudras ! fit Batounine en souriant.
Il aimait tendrement sa nièce, beaucoup plus tendrement encore depuis que le mariage arrangé par ses soins avait si mal réussi.
— Pourquoi taquinez-vous mon oncle ? demanda Lydia lorsque les chevaux les emportèrent vers Pétersbourg.
— Parce qu’il aime tant son Nikanor !… Il le couve, positivement ! Et c’est si drôle ! On dirait que ce beau garçon n’est pas en état de se tirer d’affaire tout seul !
Lydia demeura très grave. Elle avait remarqué cette affection que madame Kédrof trouvait comique, mais elle n’y voyait rien que de très noble et de très touchant. Jamais rien n’avait pu lui donner l’éveil au sujet de la parenté présumée du comte avec le jeune prêtre, et sa sœur, aussi bien que sa mère, avaient évité de lui en parler, en raison de sa susceptibilité nerveuse des anciens temps.
— Vous trouvez cela drôle, maman ? dit-elle enfin.
— C’est… c’est un peu ridicule… Mais enfin cela ne fait de mal à personne… pour le moment.
— Pour le moment ?
— Nécessairement. Si ton oncle s’avisait de donner sa fortune à Nikanor, cela vous ferait du tort, à vous, mes enfants.
— Qu’est-ce que ça fait ? Le père Nikanor emploierait si noblement une fortune ! s’écria Lydia. Ce serait à souhaiter, vraiment.
Madame Kédrof n’était point tout à fait assez désintéressée pour se joindre aux sentiments de sa fille, et l’entretien s’arrêta là.
Pendant plusieurs jours, le comte Batounine descendit le Volga entre des rives couvertes d’une jeune verdure, délicieuse et rafraîchissante pour les yeux lassés par les veilles d’un hiver prolongé ; mais le spectacle des prairies, des îles sablonneuses, des villages pittoresques et des jolis monastères nouvellement blanchis à la chaux ne put le distraire. À Nijni-Novgorod, il avait trouvé un télégramme de Nikanor, qui lui disait : « Agathe ne va pas bien ; je suis très inquiet. »
Sur le bateau se trouvait un pope d’une quarantaine d’années avec lequel Batounine eut quelques entretiens ; il se rendait à un couvent célèbre par ses miracles.
— Pour y faire un pèlerinage ? demanda le diplomate.
— Non, pour y vivre. Je viens de perdre ma femme ; je ne puis plus être titulaire de paroisse. Que voulez-vous que je fasse dans la vie ? Au couvent, je m’ennuierai moins.
Un frisson passa sur les épaules de Batounine pendant qu’il évoquait l’image d’Agathe, en péril peut-être.
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