Chapitre 17
La nuit descendait sur le Volga, nuit du Nord en été, presque claire, où l’ombre des bois obscurcissait le fleuve plus que l’ombre du ciel. Pourtant le mystère tombait avec la rosée sur les gazons décolorés ; un frisson courait de temps en temps sous les feuilles, au passage d’un animal effaré, chassé par la crainte ou par un ennemi réel.
Dans le silence de la forêt, le moindre bruit semblait l’écho d’une manifestation surhumaine ; on eût dit que les anciens dieux de l’Olympe slave, refoulés par la croix, s’étaient réfugiés dans ces retraites inaccessibles, et qu’ils y préparaient dans l’ombre de minuit quelque revanche surnaturelle.
La grande forêt avait quelque chose d’âpre et d’inclément, par cette nuit étrange ; dans le ciel, d’un bleu d’aigue-marine, un maigre croissant de lune se dessinait, étroit comme un fil d’argent ; deux planètes brillantes l’accompagnaient comme deux gardes du corps, et, au-dessous, les sapins énormes étaient noirs comme de l’encre. Leur armée se dressait d’un air menaçant des deux côtés de la route ; aux détours, ils semblaient barrer le passage au voyageur solitaire.
L’air était froid ; dans leur ombre grandiose une humidité perfide s’exhalait des clairières tourbeuses. La forêt était hostile, et l’homme s’y sentait tout petit.
Les sonnailles de l’attelage détonnaient dans ce calme, effrayant comme le silence d’un juge ; ce bruit humain, vulgaire, était presque une offense à la majesté de ce lieu, pareil à un sanctuaire.
Batounine sentit quelque chose d’approchant, car, agacé, nerveux, impatient d’arriver, il ordonna pourtant à son postillon de s’arrêter pour détacher les grelots.
L’homme, sans comprendre, obéit ; il faut toujours contenter les caprices des grands, même quand ils sont inintelligibles.
Privée de ses clochettes, la calèche roula presque sans bruit sur la route gazonnée, peu parcourue, semblable à du velours, et Batounine put prêter l’oreille aux murmures de la forêt.
Ce n’était rien, ou presque rien : au loin, un cri diminué par la distance, cri de bête ou d’oiseau, cri de victime égorgée sans doute ; un vol lourd de chat-huant en chasse qui frôlait l’air avec un sifflement assourdi ; une branche morte qui se détachait du tronc avec un bruit de bois cassé et qui réveillait en tombant un peuple d’oisillons peureux ; tout cela atténué, estompé, jusqu’à n’être plus qu’un souffle indistinct, effrayant précisément parce qu’il était indistinct. Et quand rien ne se faisait entendre, le silence était plus formidable encore.
Batounine avait le frisson par instants. C’est la fraîcheur, pensait-il, et il s’étonnait que la forêt fût encore si peu réchauffée ; mais c’était la terreur et non le froid de la nuit qui secouait ses épaules. La forêt semblait le repousser.
— Que viens-tu faire ici ? lui demandaient les ombres, les bruits, l’haleine glacée des clairières. Ici n’est point la place de l’homme : à la lumière du soleil, il est le maître, parce qu’il est armé ; dans notre domaine de terreurs, la nuit, c’est un profane… c’est un sacrilège.
La calèche roulait toujours. Batounine voulait songer à autre chose ; un son discordant, sauvage, traversa l’air et vint mourir autour de lui… il se rappela l’ours tué par Nikanor ; l’ours est le roi de ces forêts inexplorées ; un instant il eut la folle pensée que l’ours allait se dresser devant lui.
— Remets les sonnailles, dit-il au postillon.
L’homme obéit encore, toujours sans comprendre et sans demander pourquoi, et le vieux diplomate se sentit rassuré lorsque les grelots accompagnèrent le trot des chevaux.
Il s’en voulut d’avoir eu peur, – oui, peur, de la nuit, de la forêt, d’on ne sait quelles choses innomées, jamais vues, qui flottent dans l’espace et s’accrochent aux cerveaux humains, les affolant de terreurs inexplicables. Mais à quoi bon lutter avec l’insaisissable ?
D’ailleurs, le village était maintenant tout proche.
Au milieu des maisons noires, endormies, celle du prêtre dressait sa façade tout éclairée. Ces fenêtres ouvertes sur l’obscurité comme des yeux étincelants faisaient plus peur que tous les mystères de la forêt ensemble.
Le danger qui veillait là, ce n’était plus l’inconnu vague, c’était la mort sans doute, au chevet d’Agathe ; les nouveau-nés endormis dans leurs berceaux ne réclament près d’eux que la lumière adoucie de la veilleuse : c’est dans l’ombre des rideaux que la mère regarde pour la première fois l’enfant qui vient de respirer l’air des mortels.
Le tintement des sonnettes avait attiré l’attention des domestiques ; la porte était ouverte lorsque la calèche s’arrêta. Batounine descendit, d’un pas alourdi plus par l’angoisse que par l’âge.
— Eh bien ? fut tout ce qu’il put dire.
— Bien, Votre Altesse ! répondit la fille de service qui l’attendait, les yeux rouges de fatigue et de larmes.
Le vieux diplomate réprima un mouvement d’impatience ; à quoi bon interroger ces gens-là ?
— Où est votre maître ? dit-il.
— Là-haut, avec sa femme… Ah ! la pauvre ! comme Dieu l’éprouve !…
Batounine retrouva des jambes pour monter l’escalier. Toute la maison était éclairée jusqu’en ses moindres recoins ; on sentait que depuis des heures, des jours peut-être, la routine de l’existence était bouleversée, et que la nécessité de la minute présente était la seule loi. Une des nécessités était d’y voir partout aussi clair qu’en plein jour, afin d’agir avec promptitude et sûreté.
Parmi trois ou quatre portes également ouvertes sur le palier, Batounine entra d’instinct dans la chambre d’Agathe ; il n’avait jamais pénétré dans ce sanctuaire de la vie intime des jeunes époux, et c’est avec une sorte de gêne qu’il en franchit le seuil.
Le cierge de mariage brûlait devant les images saintes, ce cierge qu’on allume seulement lorsque la vie est en péril.
Couchée au bord de son lit de bois sombre, au milieu des oreillers blancs, Agathe respirait péniblement, les yeux ouverts, sous la lumière crue de deux lampes placées haut sur un meuble.
Le médecin la regardait d’un air presque furieux, comme s’il lui en voulait de résister à sa science et à sa bonne volonté ; deux femmes, les bras ballants, le visage navré, la contemplaient de même ; sur tous les visages se lisait une seule expression : la consternation douloureuse de l’impuissance.
Moins au bruit étouffé des pas qu’au je ne sais quoi de mystérieux qui annonce la présence d’un étranger, Nikanor détacha son regard fixé sur le visage émacié de sa femme.
— Vous ? dit-il en s’élançant vers Batounine, qui lui serra les deux mains à les broyer. Vous êtes bon !
— Mais elle ? fit le comte à demi-voix.
Nikanor fit un geste triste dans lequel on sentait plus de désespoir que de résignation.
— Tout n’est pourtant pas perdu ! insista le vieillard.
— Tout ! répondit Nikanor avec un grand geste de la main, qui, ayant indiqué machinalement le ciel d’abord, retomba vers la terre, comme la pierre d’un sépulcre.
— L’enfant ?
— Perdu avec elle…
Le grand silence s’enfonça dans le cœur de Batounine, comme s’il y creusait un trou dans de la terre molle. Il fit un mouvement pour se défendre, pour s’avancer, pour lutter contre quelque chose…
— On ne peut donc rien ? dit-il au médecin.
— Rien. Les forces sont usées, la nature ne veut pas nous aider, la science est sans ressource ; il n’y a plus de vie, répondit le brave homme, tout d’une haleine.
Batounine se retourna : il avait besoin de s’agiter.
— Ces lampes lui font mal aux yeux, dit-il, avec un geste pour les enlever.
— Elle n’y voit plus, et nous la voyons… fit Nikanor avec douceur.
Quoi ! ces beaux yeux profonds, jadis bleus comme des pervenches, aujourd’hui noirs comme la mer la nuit, ces yeux charmants, grands ouverts, ne voyaient plus ? Ils étaient déjà morts, avant que le cœur eût cessé de battre ?
— Mais elle entend ? insista Batounine.
Le médecin secoua la tête. Nikanor se pencha sur Agathe pour essuyer avec son mouchoir la sueur mortelle qui perlait sur ce front poli.
— Elle sent peut-être encore sa main, dit le docteur en étudiant le visage si douloureusement ravagé par les tortures, mais encore si beau et toujours si doux.
Nikanor appuya ses lèvres sur la joue décolorée. Un faible indice de vie anima passagèrement les traits, qui retombèrent dans leur placidité mortelle.
— Rien ? rien ? murmura Batounine ; ni les larmes, ni les prières, ni une vie sans reproche, ni la douleur d’un saint… Dieu est inflexible…
Nikanor n’entendait pas. Les yeux fixés sur sa femme, dont il tenait une main, il pensait à de telles hauteurs, que sa pensée était une prière.
— Va, pauvre âme délivrée, disait-il, tu as déjà franchi le seuil de la vie, tu montes vers le ciel, vers la gloire finale des humbles… Tu as souffert, tu as peut-être douté de moi. Mais, maintenant que tu sais tout, que tu vois tout, tu sais que je t’ai aimée autant qu’il était en moi ! Tout ce que mon cœur pouvait donner à la terre, je te l’ai donné. Ô ma femme, tu t’en vas avec mon enfant, avec le foyer, avec toutes les joies terrestres ; et cependant pour ce que tu m’as donné, pour ce que tu m’as aimé, sois bénie, ma femme ! Et si je t’ai fait pleurer, pardonne-le-moi, car plus que toi je n’ai aimé que Dieu !
Une contraction resserra la main de la mourante sur les doigts de Nikanor ; ce fut comme une réponse à sa pensée, et cette dernière étreinte lui laissa l’illusion d’une caresse. Bientôt détendue, la main devint plus lourde et plus froide.
— Que Dieu te reçoive, dit tout haut Nikanor ; servante de Dieu, retourne à ton créateur !
Les femmes inclinèrent la tête, le docteur s’avança… Batounine ne pouvait détacher ses regards du jeune prêtre, dont le visage portait une expression auguste.
— Toi et l’enfant jamais né, pensait Nikanor en regardant la respiration d’Agathe se ralentir, toi et celui que j’avais espéré comme une récompense méritée, allez tous deux au pays céleste, où la douleur est inconnue, où l’espoir n’est jamais déçu… Allez tous deux, emportant toutes mes faiblesses, toutes mes attaches mortelles, tous les souvenirs d’une vie où je fus autre chose qu’un serviteur de Dieu… Vous enlevez avec vous, sur vos ailes d’âmes, tout ce qui m’a jamais lié à la terre… Ô Dieu ! es-tu satisfait ? Tu as voulu que je fusse à toi tout entier… tu m’as tout ôté… suis-je assez pauvre, assez châtié, assez nu devant toi ? Et maintenant vas-tu me prendre en pitié ?
Les paupières d’Agathe battirent, et elle soupira faiblement pour la dernière fois.
— Viens ! dit Batounine, en prenant Nikanor par la main.
Il se dégagea doucement, ferma les yeux convulsés et posa sa main sur le front glacé.
— Paix à toi, paix à tous, dit-il de sa voix profonde.
Et il se laissa emmener.
Le jour naissait ; déjà le ciel n’avait plus d’étoiles, la lueur grise qui précède l’aube prenait à peine un ton jaunâtre encore triste et froid. Batounine conduisit le jeune prêtre dans le salon, où la chaise longue d’Agathe gardait sur ses coussins affaissés l’empreinte du corps à présent roidi, et le fit asseoir devant son bureau, où les papiers épars, couverts de notes, témoignaient du travail interrompu.
— Nikanor, mon enfant, dit Batounine en pressant affectueusement son épaule, ton malheur est grand, mais aie du courage !
— Du courage ? j’en ai ! et de la patience ! Il m’en a fallu pour la voir souffrir. Ô Dieu ! puisque vous êtes notre père, pourquoi avez-vous fait la souffrance sans résultat, la gestation stérile, l’enfant qui ne verra jamais le jour ? Mais ce sont là de vos mystères ! Et je blasphème !
Il s’inclina plein de repentir. Batounine appuya sa main plus fort sur l’épaule accablée.
— Mon enfant, reprit-il avec une expression de tendresse que Nikanor ne lui avait jamais connue, tu as perdu beaucoup, mais il te reste beaucoup…
— Je sais, répondit le jeune veuf d’un air morne. J’ai mon père et ma mère ; mais ils sont vieux, et je les perdrai bientôt. D’ailleurs, peu importe. En me prenant tout, Dieu m’a montré ma voie.
— Tu n’as pas tout perdu, dit Batounine ; il y a pour toi en réserve des joies que tu ne soupçonnes pas, et qui te seront des consolations…
— Des consolations ! fit le prêtre avec une ironie mélancolique. Ah ! monsieur le comte, vous pouvez en parler à votre aise. Vous ne savez pas ce que c’est d’avoir espéré d’être père, d’avoir attendu son fils… Il faut avoir senti cela pour le comprendre…
— Nikanor ! fit Batounine avec autorité.
Le jeune homme se leva, subjugué par cette voix de commandement, et regarda le comte dans les yeux. Ce qu’il vit là lui sembla d’abord incompréhensible, puis un éclair de vérité passa sur son visage ; mais il n’osait y croire, et restait hésitant, presque effrayé.
— Oui, dit Batounine d’une voix creuse. Oui, je t’ai renié ; aujourd’hui, j’en suis puni. Oui, c’est moi. Est-ce qu’un autre que ton père serait venu à tes côtés pour cette nuit d’épreuve ? Fadeï n’y était pas ! Tu n’es pas seul au monde, mon fils !
— Ô mon père ! s’écria Nikanor en tombant dans les bras que lui tendait Batounine, pendant qu’une pluie de larmes bienfaisantes inondait ses paupières brûlées par les veilles et le désespoir.
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