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Chapitre 18

Agathe dormait sous les fleurs ; la semaine s’était écoulée dans l’affreux trouble qui fait les heures à la fois si lentes et si rapides tant que la mort est dans la maison. Une sorte de paix régnait dans la demeure de Nikanor, où il restait enfermé jusqu’au quarantième jour.

Batounine ne le quittait que pour dormir, tard dans la nuit, et revenait auprès de lui dès l’aube. Peu lui importait désormais ce que l’on pouvait penser et dire d’un attachement si évident pour le jeune prêtre ; la vie tout entière de Nikanor se trouvait bouleversée par le malheur qui venait de le frapper ; dans ce grand désastre ni l’un ni l’autre ne se préoccupaient des choses extérieures.

Fadeï vaquait aux soins de la paroisse ; il avait repris ses anciennes fonctions, qu’il devait garder maintenant aussi longtemps que l’âge le lui permettrait.

Par le fait même de son veuvage, Nikanor, âgé de trente ans à peine, ne pouvait plus exercer les fonctions sacerdotales dans une paroisse ; s’il voulait conserver le caractère sacré dont il était revêtu, il devait entrer dans un couvent pour y terminer sa vie.

Cette idée faisait horreur à Batounine. Après dix ans, il retrouvait en face de lui le même danger avec lequel il avait combattu jadis ; mais combien plus redoutable, à présent que son cœur s’était si complètement attaché à Nikanor !

C’était en apprenant le péril d’Agathe que le comte avait compris la force de son affection pour son fils. Jusque-là son ambition paternelle, déçue par l’humilité de Nikanor, lui avait laissé un peu de la froideur qui suit les désappointements.

À la pensée que le jeune prêtre pouvait non seulement perdre sa femme, mais avec elle toute espérance de vie de famille et d’avenir heureux, Batounine avait eu vraiment peur.

L’ambition lui restait assurément ; s’il entrait au couvent, Nikanor serait archevêque dans un temps relativement court, – mais c’était si loin du rêve qu’avait fait pour lui son père, rêve où les jouissances artistiques, intellectuelles et jusqu’à un certain point mondaines, devaient concourir à développer son âme, son éloquence et son pouvoir !

Le vieux diplomate redoutait l’entretien inévitable où Nikanor lui parlerait de ses projets, et pourtant il le souhaitait, car pour les esprits actifs l’incertitude est peut-être le plus grand des maux. Un matin, en l’abordant, Nikanor le regarda d’un air qui indiquait l’intention de parler en toute liberté ; Batounine s’assit auprès de lui de façon à l’encourager dans ses confidences.

— Mon père ! dit Nikanor…

Batounine, ému, lui tendit les mains. C’était la première fois que cette appellation franchissait les lèvres du jeune homme, qui jusque-là s’était uniquement servi du nom patronymique, si commode pour établir une intimité pleine de déférence en écartant les titres et les politesses encombrantes.

— Mon père, reprit Nikanor, vous m’avez apporté la seule joie qui fût encore possible pour moi. L’aviez-vous réservée pour le besoin d’une grande consolation ? S’il en est ainsi, vous avez été sage, et je vous en remercie. Une seule chose m’avait toujours gêné et troublé : c’était votre extrême bonté pour moi. Vos bienfaits… Je ne voudrais pas dire qu’ils m’étaient à charge, vous me comprenez bien, – mais souvent il me semblait pénible d’être à ce point favorisé, alors que je ne le méritais pas.

— Tu le méritais, interrompit Batounine. Mon fils ou non, tu n’es pas un homme ordinaire, Nikanor, et tu as fait pour cette paroisse ce que nul autre n’eût fait. Comprends-moi bien : j’ai été heureux de te rendre la vie facile, parce que je t’aimais ; – mon devoir était d’agir ainsi, même si mon cœur ne m’y eût point poussé, parce que ta valeur est peu commune.

— L’affection vous égare, dit Nikanor avec un triste sourire, mais je ne puis ici encore que vous en remercier.

— T’étais-tu douté, reprit Batounine, du lien qui nous unissait ?

— Jamais, répondit le jeune prêtre avec franchise. J’ai attribué beaucoup de vos bienfaits à l’amitié que madame Kédrof portait à ma femme…

Il retomba dans le silence. Le souvenir de sa première jeunesse, de son mariage, des enivrements de la vie heureuse, était pour lui comme une coupe pleine d’un vin parfumé pour lequel on ne se sent plus de goût ; la couleur charme vos yeux, le parfum embaume l’air, mais on n’est point tenté…

— Ma situation est très grave, reprit-il après un instant de méditation, il semble que Dieu m’ait montré ma route en me reprenant tout ce qui m’en écartait…

Batounine ressentit un coup au cœur ; c’était prévu, mais si pénible !

— Mon fils, dit-il, Dieu t’a repris, en effet, ta femme et tout espoir de paternité ; mais il t’a donné un père. À ce père, tu dois quelque chose… Te rappelles-tu qu’il y a dix ans je t’ai dit les mêmes paroles ? Alors je parlais seulement comme un protecteur : aujourd’hui ne crois-tu pas mes droits encore plus sacrés ?

Nikanor baissa la tête. Batounine avait raison ; il ne pouvait s’empêcher de le reconnaître.

— Je n’ai que toi, continua le comte, et tu n’as que moi. Il me paraît que le doigt de Dieu nous pousse l’un vers l’autre, au lieu de nous écarter ; tu n’es pas forcé de vivre au monastère, mon enfant. Ne peux-tu te livrer à des études théologiques sans appartenir à aucun clergé ?

Nikanor secoua la tête.

— Je suis né prêtre, dit-il, ou du moins mon éducation m’a fait tel ; je n’ai jamais respiré d’autre air que celui de l’église ; que serais-je en dehors de son sein ? Un déclassé, un être maladroit fait pour heurter les autres et pour être heurté par eux… Non, mon père, laissez-moi être ce que je suis, car je ne saurais être autre chose.

Batounine se leva et marcha avec agitation.

— Tu veux me désespérer alors ? Prends-y bien garde, Nikanor, vis-à-vis de toi ma conscience n’est pas libre ! Tu peux me condamner à d’éternels regrets, tu peux troubler mon âme jusque dans ses replis les plus cachés ! Quand tu naquis, je pouvais choisir pour toi telle ou telle carrière… tu n’as dans les veines que du sang noble, Nikanor ; aucune alliance plébéienne n’a entamé la pureté de ta race…

Le jeune homme baissa la tête ; cette pureté de sang dont se vantait son père lui avait pourtant procuré pour tout patrimoine un nom qui n’était pas le sien ; mais l’orgueil paternel de Batounine désignait maintenant ces minuties.

— Quand tu naquis, reprit le comte, je pouvais aussi bien te préparer à la carrière des armes ; mais je ne savais où te trouver un père nourricier digne de me remplacer : je tenais à protéger tes premières années surtout ; je voulais que tu fusses un beau gars bien trempé, bien portant ; on verrait après. C’est ici que ma grande faute se place. Je ne me suis pas assez occupé de toi ; j’aurais pu te reprendre quand tu avais une douzaine d’années… le malheur a voulu que Fadeï perdît son fils, ton frère de lait… tu l’as remplacé… J’ai fait une mauvaise action ce jour-là, mon enfant, et je te prie de me la pardonner. Je ne me la pardonnerai jamais à moi-même.

— Mon cher père ! dit Nikanor en lui prenant les deux mains, vous m’avez fait une vie si belle et si douce… Dieu a renversé vos projets, mais vous n’avez rien à vous reprocher !

— Si tu veux que je le croie, ne parle plus de couvent ; chaque fois que tu prononces ce mot-là, tu m’enfonces une épée dans le cœur !

Le jeune prêtre fit un geste de résignation, mais Batounine comprit bien que ce n’était pas un geste de consentement.

— Que trouves-tu donc de si tentant dans le cloître ? reprit-il.

— La paix !

— La paix ! Mais, malheureux enfant, on a droit à la paix lorsqu’on a travaillé, quand on a payé sa dette à l’humanité, quand on est vieux, brisé, cassé… Regarde-moi, Nikanor, j’aurai bientôt soixante-dix ans, et j’ai traversé la Russie pour venir auprès de toi ; est-ce que je demande la paix, moi ? Je suis prêt encore à servir mon empereur et ma patrie, et toi, à trente ans, tu rêves le repos, le néant ? Mais le cloître, Nikanor, c’est l’avant-goût du néant ! C’est le Nirvana chrétien, aussi absurde que l’autre, quand ce repos de mort n’a pas été gagné par les souffrances !

— J’ai souffert, dit le jeune prêtre en pâlissant.

— Toi ? Oui ! tu viens d’être éprouvé… et ta peine est grande ; mais il y a d’autres souffrances, il y a des luttes… Tu ne les connais pas, mon fils !

— Peut-être ! pensa Nikanor, mais il tint ses lèvres closes.

— Si tu veux ton paradis d’extase, gagne-le ! N’est-ce pas à peu près ce que tu as dit à Lydia lorsqu’elle aussi avait soif de cette ivresse de repos sans l’avoir méritée…

— À Lydia ? fit Nikanor… Pourquoi me parlez-vous d’elle, à présent ?

— Parce que les arguments que tu employais contre elle sont tous contre toi aujourd’hui !

— Elle n’était pas préparée ; je le suis.

— Qu’en sais-tu ? Ah ! mon fils ! pour pouvoir jurer qu’on renonce à tout, il faut avoir approfondi bien des choses !

Les yeux du jeune prêtre errèrent au-delà de la fenêtre sur la forêt impénétrable et noire, qui s’étendait derrière le village.

— Savez-vous, dit-il, ce que j’ai pensé la nuit de la mort d’Agathe ? Que j’étais puni dans ma famille pour avoir touché à la famille… Vous souvenez-vous qu’un jour, – il y a bien longtemps de cela ! – j’ai tué un ours ?

— Je m’en souviens.

— Il y avait une femelle et deux petits. J’ai eu des remords ce jour-là, et depuis…

— Bah ! fit Batounine avec un certain malaise ; un ours ! Et il t’aurait étranglé si tu lui en avais laissé le temps !

— Peut-être ; mais j’ai touché à la famille ce jour-là. J’ai mal fait. Les bêtes des airs et des bois sont nos frères et nos sœurs… C’est un saint qui l’a dit, François d’Assise.

— Il n’était pas orthodoxe ! fit Batounine très ennuyé.

Pour rien au monde il n’eût avoué à Nikanor que lui aussi avait songé à l’ours pendant qu’il traversait la forêt.

— Laissons cela, reprit-il, ces détails sont sans importance ; ce qui importe, c’est la décision que tu vas prendre relativement à ton avenir. Or, comme il n’est rien de plus difficile que de se décider, je vais le faire pour toi. Dès que tes affaires seront réglées avec l’archevêché, tu viendras avec moi à l’étranger, et tu y resteras le temps nécessaire pour apprendre à voir clair au fond de toi-même. Je te promets de ne pas chercher à t’influencer ; en échange, tu me promettras de ne pas t’entêter si tu en venais à sentir que j’ai raison. Nous vivrons très tranquillement ; tu penses bien que les divertissements ne sont pas trop de mon goût, et je ne prétends point te contraindre à une existence en désaccord avec tes désirs et tes habitudes ; tu me donneras bien trois ans ?

— Trois ans ! dit Nikanor, avec un peu d’appréhension.

— Crains-tu que ta vocation ne tienne pas si longtemps ? Trois ans, au bout desquels, si je vis encore, tu verras, mon cher fils, ce que te conseilleront ton cœur et ta conscience : abandonner ton vieux père et lui laisser terminer sa vie tout seul. – Ce serait une terrible punition de mon égoïsme ; je l’ai méritée, mais de ta main elle serait vraiment bien cruelle…

— Oh ! mon père ! vous me faites beaucoup de chagrin ! s’écria Nikanor.

— Ou bien alors attendre que la mort te délivre de moi. Quand je ne serai plus, tu pourras satisfaire ta passion pour la vie claustrale… si tu l’as encore ! conclut Batounine en dedans de lui-même. Est-ce dit ?

— Trois ans, c’est beaucoup.

— Tu hésites ? tu n’es pas sûr de ta vocation.

— Si fait ! dit vivement le jeune prêtre. J’y consens.

— Ah ! je te remercie ! fit Batounine en soupirant comme un homme allégé d’un fardeau. J’aurai eu au moins trois belles années dans ma vie ; et si tu es vraiment l’homme bienfaisant que tu veux être, mon fils, tu m’en donneras encore quelques autres, autant que Dieu voudra m’en accorder sur la terre ; car c’est une belle charité, Nikanor, que la joie donnée aux vieillards ! Ils ont souffert, eux, ils ont travaillé ! Ils ont droit au repos ! Et mon repos, à moi, désormais, c’est de t’avoir à mon côté, pour compagnon de route.

Un homme riche et puissant aplanit bien vite nombre de difficultés où un plus humble se rebuterait. Au commencement d’août, Batounine et son fils partirent pour Carlsbad, où le comte voulait faire une cure de trois semaines.

À mesure que le clocher de Slava décroissait derrière la forêt, Nikanor sentait son âme à la fois plus mélancolique et plus libre ; il lui semblait que le fardeau de ses peines restait derrière lui ; la tristesse seule l’accompagnait, mais légère, éthérée, toute en aspirations, comme un oiseau qui n’aurait que des ailes.

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