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Chapitre 19

Une année presque entière s’était écoulée depuis que Nikanor avec son père avait quitté Slava.
Dans les premiers temps, l’existence lui avait semblé très difficile à supporter ; la routine de la vie religieuse, avec ses multiples devoirs, lui avait manqué tout à coup, et comme un arbuste faible privé de son tuteur il avait failli succomber. Après trois ou quatre mois de trouble et de souffrance vague, il était soudain tombé malade. Le comte l’avait aussitôt emmené à Vienne, où deux des médecins les plus justement illustres l’avaient soigné avec beaucoup de zèle et d’intérêt.

Son mal était mystérieux : c’était plutôt une désorganisation de la vie qu’une maladie réelle ; cela ressemblait plus à ce qu’on appelle le mal du pays qu’à toute autre chose.

Consulté pour savoir s’il désirait retourner en Russie, Nikanor avait répondu non ; inquiet de le voir faire si peu de progrès vers la santé, Batounine lui avait même demandé s’il ne lui plairait pas de faire une retraite de quelques semaines dans un couvent ; la réponse fut la même. Il ne souhaitait rien, ne demandait rien et s’affaissait tous les jours davantage.

— Faites-le voyager, dit-on à Batounine ; quelque chagrin caché sans doute est cause du mal…

Le chagrin caché, c’était le changement de vie et de milieu ; c’était surtout le bouleversement d’un avenir qui avait paru assuré ; c’était peut-être, plus encore que tout cela, le regret de ne pouvoir se retirer dès lors au couvent pour toujours…

Et pourtant la ferveur de Nikanor n’était plus la même. La mort de sa femme avec l’enfant qu’il n’avait jamais vu avait ébranlé chez lui bien des idées qui étaient peut-être simplement des instincts.

Jadis il avait aimé Dieu par-dessus toute chose ; maintenant il le craignait. Il scrutait sa conscience avec un soin jaloux, recherchant les moindres fautes qu’il avait pu commettre, comme si la découverte d’un péché secret, ignoré de lui-même peut-être, eût pu rendre à son âme la paix qu’elle n’avait plus.

Tout à coup Batounine le vit renaître. L’air doux et réchauffant des lacs d’Italie avait-il produit ce miracle ? Ou bien était-ce la dispense obtenue par les soins du diplomate, qui donnait à celui qui n’était plus prêtre, sans pouvoir cesser de l’être, une décharge provisoirement complète de ses devoirs religieux ?

Quelle qu’en fût la cause, le jeune homme reprit des forces, et la vie sembla avoir pour lui un attrait nouveau. Au commencement de juillet il arriva avec Batounine à Interlaken, cherchant un endroit frais pour y passer les journées brûlantes de l’été.

La ville était ce qu’elle est toujours en cette saison : le Vanity-Fair, si bien décrit par Thackeray. Le luxe des magasins, le déploiement de bijouterie, les voitures amenant sans cesse des voyageurs de tous les pays dans les grands hôtels, qu’on devine chers et pompeux rien qu’à les voir du dehors, tout cet excès de civilisation déplut dès la première minute aux nerfs délicats de Nikanor.

— Allons-nous-en d’ici ! dit-il à Batounine au bout d’une heure de séjour.

— Je suis bien fâché de te refuser quelque chose ! lui répondit le comte, mais il faut que tu me fasses grâce d’un jour ou deux. J’attends quelqu’un que je dois absolument voir avant d’aller plus loin.

Nikanor se soumit de bonne grâce ; les heureuses gens qui ont le pouvoir sur eux-mêmes de s’absorber loin du monde extérieur sont à l’abri, pour une bonne part au moins, de certaines persécutions sociales. Il accompagna son père à un concert de charité donné dans le jardin de leur hôtel et suivi d’un feu d’artifice, sans entendre la musique et sans voir la pyrotechnie.

— Tu as bien de la chance, dit Batounine, quand son fils lui rendit compte de sa soirée. Je voudrais bien posséder le même don ! Ce serait inestimable.

La chambre de Nikanor donnait sur la Jungfrau, ainsi que doit le faire toute chambre respectable d’Interlaken. Le jeune homme s’assit à son balcon pour y respirer l’air de la nuit, après les poussières du jour.

La lune se leva derrière les montagnes, et peu à peu, entre deux collines prochaines, boisées du haut en bas, se dessina, faible et doux comme une apparition fantastique, le profil argenté de la noble montagne.

Presque indistincte d’abord, et puis de plus en plus réelle, avec ses inégalités sombres qui étaient des gouffres et ses saillies lumineuses qui étaient des glaciers, la Jungfrau s’éclaira à mesure que le ciel devenait plus noir, et sa merveilleuse beauté se fixa enfin, comme une chose immuable, éternelle.

— Ô nature ! murmura Nikanor en tendant les bras à la vision qui semblait tout proche, nature admirable, jeune, immortelle, tu es vraie, tu es toi, tu ne peux tromper… Immortelle, non, tu dois mourir ; jeune, hélas ! si vieille ! La ruine d’un monde disparu, froide, menteuse, faite d’apparences, comme l’homme lui-même… Tout n’est-il donc que mensonge sur la terre ?

Sans que sa foi chancelât, une voix secrète lui réchauffa le cœur.

— Qu’importe que ta beauté soit une apparence ? dit-il à la vierge immaculée des montagnes ; qu’importe que l’homme ait foulé tes sommets et que ton nom soit vain, et vaine la lumière qui t’enveloppe si doucement ? et qu’importe que tu sois vieille, fragile, perfide, pleine de pièges et de dangers ? tu es belle, et je t’admire ! Et je t’aime de me donner cette joie de voir, de sentir et d’aimer ta beauté !

Ses bras tendus tombèrent sur la rampe du balcon, pendant qu’à demi agenouillé il restait en extase.

Pour la première fois la beauté des choses, leur beauté intellectuelle autant que matérielle, venait de pénétrer son âme.

Il avait cru aimer Agathe pour son charme et pour ses vertus ; de quelque façon qu’il l’eût aimée, cet amour n’avait point pénétré au-delà de ses sens. Une autre beauté venait de lui apparaître, celle de ce qu’on ne peut ni toucher, ni respirer, vers laquelle on aspire éternellement, et de qui le désir impérissable est une des formes les plus nobles de l’esprit humain.

Il resta là, sans souci des heures, absorbé dans une contemplation tendre et pleine de péripéties intimes. Le ciel pâlit, la montagne s’effaça, devint grise et terne ; il ressentit alors du chagrin, comme si on lui avait ôté quelque chose, et se leva pour ne plus voir cet objet découronné.

Mais comme il se retournait pour la regarder une fois encore, avec le regret de celui qui a perdu son rêve, il la vit se colorer d’un rose très pâle, puis plus vif, et enfin resplendir d’une nuance ardente, comme une des fournaises du paradis, où les anges doivent jeter l’encens immortel.

— Oh ! Dieu, s’écria-t-il en levant les bras au ciel, je salue ta splendeur, dans ta gloire terrestre, comme au plus haut des cieux !

La montagne pâlissait, noyée dans des teintes d’or ; un instant elle sembla trempée dans le soufre, sur l’azur éclatant d’un ciel sans nuages ; puis elle s’éclaira tout à coup et resta d’un blanc éblouissant, implacable, triomphal, dans sa robe de neige.

Batounine sortit de la chambre voisine, car il ne dormait guère le matin, et trouva Nikanor sur le balcon.

— Déjà ? lui dit-il. Mais… tu ne t’es pas couché ?

— Je n’ai pas pu, répondit le jeune homme ; c’est trop beau. Voyez cela !

— Alors, va dormir au moins quelques heures. La fête recommencera demain ; et peut-être cela va-t-il te réconcilier avec la foire aux vanités !

Nikanor se jeta sur son lit, et s’endormit dans une sorte d’apaisement délicieux.

Quand il s’éveilla, il fut tout honteux de se voir si près de midi. Après avoir à la hâte fait sa toilette, il frappa à la porte du comte. Personne ne répondit ; entendant des voix dans le jardin, il se pencha par-dessus le balcon… Batounine causait avec quelqu’un dans un bosquet que l’œil ne pouvait atteindre à travers une rampe épaisse de glycines à leur seconde floraison. Contrarié d’avoir retardé par son sommeil le déjeuner de son père, il descendit et se dirigea du côté où il l’avait entendu parler.

C’était sous une arcade de platanes touffus ; des plantes grimpantes formaient un écran de verdure qui garantissait les causeurs de trois côtés. Nikanor contourna l’écran et aperçut Batounine en compagnie de deux dames.

Comme il levait son chapeau pour les saluer, il reconnut madame Kédrof et Lydia.

— Hé ! c’est une surprise, lui dit Batounine en riant. Tu ne t’y attendais pas ?

— Non, en vérité, répondit Nikanor.

— Si je te l’avais dit, sauvage, tu m’aurais demandé à t’en aller ; maintenant, tu es pris ; ces dames veulent bien agréer notre compagnie pour achever l’été ensemble.

Il continua de parler, pendant qu’on apportait le déjeuner.

Lydia ne pouvait s’empêcher de regarder Nikanor à tout instant, quoiqu’elle s’en défendit de son mieux.

Ce beau garçon bien pris, élégant dans sa taille et dans ses mouvements, dans son vêtement complet de laine bleu foncé, à la barbe courte et frisée, aux cheveux bien taillés, était-il le père Nikanor qu’elle avait eu jadis pour maître et pour conseiller ?

Dépouillé de ses amples robes de soie, de la croix d’or qu’elle avait autrefois touchée de ses lèvres, Nikanor n’était plus qu’un jeune homme ; le prêtre avait à jamais disparu. Telle est la puissance du costume, tel est le despotisme de l’habitude, que jamais plus la comtesse Praxénief ne pourrait voir en lui le guide spirituel dont les avis avaient été la règle de sa conduite.

— Il est très bien comme cela, Nikanor ! dit madame Kédrof en lui souriant. J’espère qu’à présent vous allez rester dans le monde ?

— Cela, plus tard, interrompit Batounine. Actuellement, il s’agit de déjeuner.

On déjeuna gaiement. Le soleil riait dans l’eau des carafes, à travers les trous du feuillage ; la nappe était semée de taches couleur d’ambre, qui jouaient et changeaient de place avec les caprices du vent léger. Lydia avait quitté ses habits de veuve ; dans sa robe bleu de lin, elle paraissait à peine avoir dix-huit ans ; ses cheveux clairs, plus soyeux et plus rebelles que jamais, enfouissaient son visage charmant au fond d’une auréole que les rayons égarés poudraient d’or à de certains moments.

Nikanor, encore mal revenu de son extase de la nuit, vivait comme dans un rêve. Était-ce la Jungfrau dont il apercevait le sommet, entre deux troncs de platanes ? Était-ce Lydia qu’il avait près de lui, et qui venait de lui demander un morceau de pain ? Il avait des rayons dorés, des glaciers et des clairs de lune plein les yeux ; le clair de lune ressemblait à la robe de Lydia, et ses cheveux étaient des rayons quand le soleil les traversait.

— Tu ne sais pas, Lydia, dit Batounine à sa nièce, cette nuit Nikanor est tombé amoureux… amoureux de la Jungfrau !

— Oh ! monsieur ! fit le jeune homme, revenant à son langage d’autrefois, auquel il avait renoncé depuis un an, mais qu’il croyait devoir reprendre devant madame Kédrof et sa fille.

Lydia rougit.

— Mon cousin, dit-elle en appuyant sur ce mot, ce n’est pas un crime d’être amoureux de la Jungfrau, je l’espère du moins, car je suis dans le même cas. Seulement, moi, cela remonte à l’année dernière.

Elle eût voulu rappeler les dernières paroles, mais il était trop tard ; Nikanor avait légèrement pâli au souvenir de l’année précédente, si cruelle pour lui. Elle continua, essayant de réparer sa maladresse.

— Je suis restée ici dix jours, suppliant ma mère tous les soirs de me donner encore douze heures. Il n’y avait plus moyen de m’emmener… Heureusement la lune a décru, et quand il n’y a plus eu de lune du tout, j’ai consenti à m’en aller, car c’est particulièrement la nuit que la montagne me fascinait.

Elle parlait avec une grâce exquise, que Nikanor ne lui avait jamais connue. Autrefois, en sa présence, elle était sage et comme recueillie ; maintenant elle se montrait telle que dans le monde, avec une gaieté innocente, presque enfantine, dont sa mère était émerveillée.

— Comme elle est bien maintenant ! dit Batounine à sa sœur lorsqu’il se trouva plus tard seul avec elle.

— Ton fils aussi me semble très bien portant.

— Lui ! il y a toujours quelque chose que je ne comprends pas… Ce n’est pas naturel de passer une nuit entière à regarder une montagne…

— Bah ! les nuits sont courtes en cette saison ! dit philosophiquement madame Kédrof. Enfin, si nos enfants vont bien, c’est tout ce que nous pouvons souhaiter de mieux, n’est-ce pas ?

— Nos enfants ! répéta Batounine en souriant. Tu ne m’en veux pas d’avoir jeté un grand fils comme cela à la traverse de la fortune des tiens ?

— Mon cher frère, quand tu m’as écrit à ce sujet, il y avait quinze ou vingt ans que je savais à quoi m’en tenir. Ton secret était éventé, tu peux m’en croire ! Je n’ai pu que me réjouir pour toi, en apprenant que tu avais pour ta vieillesse une si agréable compagnie. Et pour moi-même j’approuve fort ton idée de nous réunir cet été : Lydia est encore un peu jeune pour aller tout à fait seule, et je ne suis pas toujours ingambe. La présence d’un grand frère comme Nikanor, et un homme d’une si grande valeur ! sera pour elle à la fois un maintien et une sauvegarde. Tu sais qu’il n’est pas pope du tout, ton veuf ! Il a l’air d’un grand seigneur ! Et maintenant qu’il est fait comme tout le monde, il te ressemble prodigieusement.

Batounine se redressa d’un petit air fat qui fit sourire sa sœur. Au fond, il était radieux. Le présent lui appartenait. Quant à l’avenir, on verrait ! C’était encore si loin !

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