Chapitre 20
La grande calèche de poste qui conduisait les voyageurs traversa la petite ville de Brienz dans toute la longueur de son unique rue et s’engagea sur les lacets qui mènent au sommet du Brünig. Le projet de Batounine était de se rendre à Lucerne en passant par les défilés pittoresques de la célèbre montagne, et ensuite de chercher sur le lac des Quatre-Cantons un endroit aimable et tranquille pour y jouir du repos en famille.
Madame Kédrof et son frère occupaient le fond de la calèche, Nikanor et Lydia étaient en face d’eux, confortablement appuyés et prêts à savourer le plaisir d’un tel voyage.
Lydia s’amusait de tout ; les jolis chalets de Brienz, épars aux flancs du coteau, dont les fenêtres et les balcons débordent de fleurs brillantes, la couleur délicieuse du lac étroit et profond, la muraille de rochers, striée de ci de là par le filet argentin d’une cascade lointaine, tout était pour elle matière à de joyeux étonnements.
— Tu découvres la Suisse ! lui disait son oncle en riant.
Nikanor partageait les mêmes enchantements, mais sa jouissance était plus réservée et plus silencieuse ; celle de Lydia ressemblait au réveil des ruisseaux emprisonnés sous les glaces de l’hiver ; le contentement du jeune homme était noble et profond comme le cours des grands fleuves.
Avec l’arrivée des deux femmes, une certaine stabilité s’était introduite dans l’existence un peu errante de Batounine. Il vivait à l’ordinaire sans projets, avec cette mobilité particulière aux Russes qu’une situation officielle a retenus souvent pour de longs intervalles dans un lieu qui ne leur plaisait qu’à demi ; maintenant, pour deux ou trois mois au moins, Nikanor était certain de voir les mêmes visages et de partager le même toit.
C’était un soulagement pour lui ; après la vie monotone et étroite de Slava, après le recueillement intérieur de dix années de retraite, le papillotage incessant de sa nouvelle existence avait certainement contribué pour beaucoup au mal mystérieux du jeune homme, mal qui n’était peut-être que la fatigue de vivre.
Il se délassait à contempler la nature, depuis si peu de temps révélée à ses yeux.
On se figure aisément que tout le monde voit les merveilles dont nous sommes entourés ; bien peu au contraire savent comprendre ce qu’il y a de beau dans un profil de montagne, dans le dessin d’un lac. La couleur des couchers de soleil et des levers de lune est mieux faite pour impressionner ; mais le dessin dans la nature n’est guère accessible à un plus grand nombre que le dessin dans l’art.
Le tout s’était révélé au jeune homme d’un seul coup, avec une intensité qui équivalait à celle d’une première passion. Batounine avait dit que Nikanor était tombé amoureux de la Jungfrau ; c’était l’amour de la nature qui venait d’entrer dans son âme.
Au haut d’une montée, avant d’en recommencer une autre, le cocher arrêta ses chevaux sur un palier pour les laisser souffler ; montrant un sentier qui grimpait à travers les sapins :
— On va très vite au haut par là, dit-il, quand on ne craint pas de marcher pendant un quart d’heure, et il y a une belle vue.
Lydia fit un mouvement, puis se tournant vers Nikanor :
— Mon cousin, dit-elle, si nous allions voir cela ? Nous retrouverions la voiture en haut.
Elle était déjà sur la route ; le jeune homme la suivit.
Le cocher remonta sur son siège, et indiquant le sommet du bout de son fouet :
— Nous n’y serons pas avant trois quarts d’heure, dit-il ; vous trouverez un banc pour vous asseoir. Il n’y a pas de danger de se perdre : attendez seulement de voir la voiture.
Les chevaux au pied sûr étaient déjà loin, de leur pas allongé. La calèche disparut au détour de la rampe, et les jeunes gens se trouvèrent seuls sur la route.
— Allons ! dit Lydia.
Le monde lui paraissait soudain très grand, et la solitude très vaste.
Ils commencèrent à gravir le coteau d’une allure trop rapide, comme on le fait inévitablement, et, au bout de cent pas, s’arrêtèrent essoufflés. La route était déjà fort au-dessous d’eux ; à travers une échappée, ils aperçurent l’équipage qui avançait lentement.
— Il fait bon ici, dit la jeune femme en s’appuyant sur son ombrelle.
Elle était toute rose de l’effort qu’elle venait de faire et souriait en découvrant ses dents blanches. En réponse, Nikanor ne put s’empêcher de lui sourire.
— Alerte, cousin ! dit-elle, ce serait par trop ridicule de les laisser arriver avant nous !
Elle reprit sa marche en avant dans le sentier ! qui dessinait ses zigzags capricieux entre les roches à fleur de terre, tout tapissé d’aiguilles de sapin d’un rouge ardent.
Parfois, le chemin se bifurquait dans le taillis clairsemé, pour reprendre bientôt, un peu plus large.
Nikanor s’écartait volontiers ; Lydia voyait à quelque distance sa haute taille penchée pour monter ; arrivé avant elle, il l’attendait en haut, et quand elle l’avait rejoint, il reprenait sa place à son côté, un peu en arrière, sans lui parler.
L’ombre des grands fayards dansait sur le sol jonché de feuilles mortes ; le vent, dans les cimes, chuchotait une petite chanson ; de temps en temps, ils rencontraient une source, un filet d’eau qui tombait de pierre en pierre avec un petit bruit musical. Ces eaux chantantes sont la joie de la Suisse ; quelque part qu’il s’arrête, à l’ombre, le voyageur, dès qu’il n’est plus occupé du bruit de ses pas, a l’oreille charmée par le murmure de l’eau sur ces cailloux.
À mesure qu’ils montaient, leur respiration devenait plus haletante ; ils mettaient pourtant une sorte d’amour-propre à ne point ralentir leur marche ; enfin, la voûte verte de la forêt s’ouvrit devant eux sur une large échappée de ciel ; et comme ils posaient le pied sur la plate-forme qui couronne le Brünig, ils aperçurent, bien au-dessous d’eux, les lacs et les plaines, du côté de Lucerne.
— Ah ! fit Lydia en s’asseyant avec délices sur le banc promis.
Nikanor s’avança jusqu’au bord de la pente et aperçut la calèche encore très loin, séparée du but par trois ou quatre lacets, qui montait d’une allure somnolente. Le cocher marchait auprès de ses chevaux ; madame Kédrof et son frère semblaient plongés dans un paisible sommeil ; le soleil de juillet répandait sur la route une pluie impitoyable de rayons d’or.
— Eh bien ? dit la jeune femme en voyant Nikanor se rapprocher d’elle.
— Ils sont très loin ; ils en ont pour une demi-heure peut-être.
— Alors, asseyez-vous là et causons. Savez-vous, mon cousin, que je n’ai pas encore eu l’occasion de vous dire un mot, depuis…
Elle s’arrêta : depuis qu’elle était devenue veuve, allait-elle dire ; mais tout souvenir de cette époque lui était devenu pénible, et elle n’en parlait que le moins possible.
— Depuis des temps très reculés, reprit-elle avec un joli sourire de femme du monde habituée à sauver les difficultés.
— La vie ne nous a épargnés ni l’un ni l’autre, dit Nikanor en regardant devant lui.
Elle garda le silence ; sur ce point, elle n’était peut-être pas d’accord avec la pensée de son cousin. Si elle l’avait osé, elle eût avoué que la vie avait été clémente pour elle, précisément le jour où elle s’était trouvée veuve ; mais le moyen de dire une chose pareille à son grave professeur ! Cependant, elle éprouvait un tel besoin de franchise qu’elle hasarda une demi-confidence.
— Pour vous, surtout, cousin… Pour moi, Dieu fait bien ce qu’il fait ; sans doute il a pensé qu’en obéissant à ma famille j’avais atteint la limite de mes forces, puisqu’il n’a pas voulu prolonger mon épreuve !
Nikanor la regarda, surpris ; elle rougit un peu, mais continua :
— Le temps le plus heureux de ma vie est assurément le temps présent ; vous souvenez-vous que vous m’avez dit : « Le rôle de la femme est d’être épouse et mère » ? Je ne suis plus l’une, je ne serai jamais l’autre, et pourtant je suis satisfaite ! Voyez, est-il rien de plus doux que de vivre ainsi, entre le ciel bleu et la terre féconde, avec des gens qu’on aime ?…
— Pourquoi dites-vous que vous ne serez point mère ? interrompit Nikanor ; vous pouvez vous remarier !
Elle enfonça le bout de son ombrelle dans le terreau sablonneux.
— Non ! dit-elle d’un ton bien décidé.
— Pourtant… fit Nikanor.
Elle l’arrêta d’un mouvement de la main aussi léger que le coup d’aile d’un oiseau.
— Vous êtes venu une fois tout exprès de Slava pour me donner des conseils, dit-elle avec un demi-sourire ; ce fut un grand acte de dévouement de votre part, et je ne l’ai pas oublié ; mais, mon cousin, vous n’êtes plus le père Nikanor, et je n’ai plus besoin de vous obéir…
— Je ne le suis plus, mais je le serai encore, dit-il, avec une nuance de mélancolie dont il eût été bien surpris s’il en avait eu conscience.
Elle fit un petit geste qui signifiait : « Ce n’est pas sûr ! » mais elle ne répondit pas à sa phrase.
— Je ne vous obéirai plus, mon cousin, reprit-elle avec une malice enfantine qui la rendait irrésistible, à moins que vous ne me défendiez de me remarier, auquel cas vous trouverez en moi la pupille la plus soumise.
— C’est bon pour nous autres, dit Nikanor, de ne pas se remarier ; mais les gens du monde n’ont pas les mêmes raisons pour vivre seuls… Dieu n’interdit pas d’aimer…
Le son de sa voix lui sembla tout à coup résonner étrangement à ses oreilles. Était-ce lui qui venait de prononcer ce mot : « Aimer ! »
— Aimer n’est pas toujours la même chose que de se marier, répliqua la jeune femme.
Ils restèrent silencieux, comme il arrive souvent lorsque entre cœurs honnêtes et esprits droits se trouve évoquée tout à coup la grande image de l’amour. Ils avaient presque peur d’avoir parlé de cet absent, parfois si près, alors qu’on le croit bien loin.
— Vous m’avez éloignée du cloître, reprit Lydia en baissant la voix ; je ne puis vous en blâmer aujourd’hui.
— Vous aimez le monde ?
— J’aime la vie ! répliqua-t-elle avec un accent passionné qui alla au cœur du jeune homme. J’aime la vie, le soleil, ce beau ciel, ce paysage, et tant d’autres ! J’aime la musique, la poésie ; j’aime ma jeunesse… et j’aime la Jungfrau ! ajouta-t-elle avec un regard de côté accompagné d’un sourire aussitôt réprimé. Autrefois je ne savais rien de ces choses ; je vous remercie de m’avoir forcée à prendre le temps de les connaître ; vous m’avez ainsi donné des joies infinies !
— Les autres viendront en leur temps pour compléter votre vie, dit Nikanor avec une tristesse affreuse.
— Les autres ? L’amour, voulez-vous dire ?
Elle avait pris tout à coup une assurance extraordinaire ; au-dessous d’eux, sur la route, on entendait le pas cadencé des chevaux ; les moindres sons montaient dans l’air pur avec une netteté surprenante.
— L’amour ?… Ce que mon mari appelait de ce nom m’est aussi étranger que les cailloux de ce chemin. Ce que j’appelais ainsi, – je l’avais donné à Dieu, qui n’en a pas voulu… Ce que je devine, ce que je voudrais, je le garde pour moi-même, dans le secret de mon cœur, pour ne l’en laisser jamais sortir. Cela ne vaut-il pas mieux que de le profaner en le laissant traîner à terre ?
— Si vous aimez quelqu’un… commença Nikanor, s’enfonçant de plus en plus dans une tristesse insondable, injustifiable, qui l’écrasait comme la masse molle d’un éboulement.
— Pourquoi supposez-vous que j’aime quelqu’un ! répliqua-t-elle avec une ombre de hauteur. J’ai rêvé quelque chose plus grand que la terre et le ciel tout ensemble ; tellement au-dessus de tout, que le reste s’évanouissait auprès. C’était fait avec de la vénération, de la foi, de la tendresse ; une soumission absolue, une admiration sans bornes, un détachement de soi qui ne laissait plus de place à une pensée personnelle. Cela est bien différent de ce qu’on appelle l’amour et ne peut s’appliquer à personne, n’est-il pas vrai ? S’il y avait un être humain qui méritât cela, il serait tellement près de la perfection qu’on ne pourrait point, qu’on ne devrait pas le lui dire ; car s’il le savait, il ne serait plus ce qui fait qu’on l’aime. J’ai rêvé cela, rêve chimérique, vous le voyez ; et mon idéal n’est probablement pas de ce monde…
Elle lut dans les yeux de Nikanor le nom sacré qu’il allait prononcer.
— Non, pas Dieu ! dit-elle. Vous m’avez rendue à la terre, j’appartiens à la terre !
— Et si vous ne rencontrez jamais celui… ?
Elle se leva et fit un geste plein d’ampleur.
— J’ai tout cela ! dit-elle en montrant le ciel et les montagnes, tout cela pour me consoler !… et votre amitié, mon cousin ?
Un besoin de tendresse infini, douloureux comme une blessure mal pansée, déchira le cœur de Nikanor. Elle était heureuse dans son rêve idéal, et lui…
Il voulut remonter à son divin consolateur et ne put. La terre l’avait repris, lui aussi ; il appartenait à la terre… Mais ne lui avait-il pas toujours appartenu !
Il songea à Agathe, qui l’avait tant aimé, et pour la première fois il eut la notion complète de ce qu’elle avait dû souffrir. La même soif d’affection et des preuves visibles de cette affection le tourmentait aujourd’hui. Il comprit pourquoi tant de fois elle était venue poser sa tête sur la poitrine de son mari avec un geste d’enfant attristée.
Des larmes montèrent à ses yeux au souvenir de la morte, et elles y restèrent par pitié pour lui-même, en ce moment si esseulé. Il eût voulu que Lydia lui tendit la main, amicalement, comme elle l’avait fait souvent ; il la regarda, espérant qu’elle allait le faire… Les yeux perdus au loin, elle semblait l’avoir oublié…
Un claquement de fouet la tira de sa rêverie.
— Déjà ? dit-elle en courant sur la route.
L’instant d’après ils descendaient vers les rives riantes des lacs. Mais ils ne se parlèrent plus ce jour-là…
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