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Chapitre 21

— Nikanor ne parle plus du tout de couvent, dit un jour Batounine à sa sœur.

— Tant mieux, reprit la bonne âme, en déployant les cartes pour faire une patience.

Polyxène les regarda tous les deux, se dirigea vers le piano et commença une valse de Strauss, puis s’arrêta brusquement et fit tourner son tabouret. Elle était venue « pour quatre petites semaines », disait-elle, au milieu de septembre, pendant que son mari faisait une tournée d’inspection en Russie, et devait s’en retourner avec sa mère et sa sœur.

— Eh bien ? fit Batounine en regardant sa nièce.

— Rien, mon oncle ! J’ai voulu célébrer par un peu de musique les dispositions mondaines du cousin Nikanor, mais la chose ne méritait pas plus de valse que je n’en ai joué. C’est fini.

Elle se leva et ferma le piano.

— Quelle drôle de fille j’ai là ! dit madame Kédrof en riant. Je la connais depuis…

— Chut, maman, on ne parle jamais de l’âge d’une dame !

— Depuis assez longtemps, reprit docilement sa mère, et elle trouve encore moyen de me surprendre !

— Oh ! répliqua Polyxène, si nous n’étions point à Lucerne, mais seulement en pays civilisé, je vous surprendrais sans doute bien davantage ! Mais que voulez-vous qu’on fasse ici ? Ce n’est point une patrie, c’est une gare ! Vous y êtes arrivés en venant d’Interlaken, vous vous y retrouvez après avoir passé l’été sur une foule de lacs plus pittoresques les uns que les autres… Et vous avez l’intention d’y rester ?

— Ne t’impatiente pas, fit Batounine avec beaucoup de sang-froid ; nous y resterons jusqu’à ce que nous ayons décidé de nos actions ultérieures. Autant se décider ici qu’ailleurs.

— Je veux bien, moi ! dit Polyxène résignée. Si seulement il y avait moins de courants d’air ! Mais, dans les gares, c’est toujours comme ça ! Nous disions donc que Nikanor… Où est-il ?

— Il se promène.

— Et ma sœur ?

— Elle a la migraine.

— Fort bien. Nous disions que Nikanor n’affiche plus de velléités monastiques ! ça ne m’étonne pas. Eh bien, qu’est-ce que vous allez en faire, à présent qu’il est à point ?

— Ce qu’il voudra. Il a du goût pour les études historiques et peut devenir un théologien très distingué.

— Et il reprendra ses robes de prêtre ?

— Pourquoi ?

— Je l’aime mieux en veston, mais c’est une affaire de goût. Franchement, mon oncle, à votre place je ne l’affublerais plus de ces machines-là.

— Pourtant, quand nous rentrerons en Russie…

— Je ne rentrerais pas en Russie.

— Et pourquoi, madame ma nièce ?

Polyxène ne répondit pas. Après un silence :

— Savez-vous ce que je ferais, moi, dit-elle, si j’étais vous ? Je tâcherais de le remarier.

Madame Kédrof fut tellement bouleversée de cette proposition qu’elle en laissa choir ses cartes. Batounine avait levé la tête et regardait attentivement la discoureuse.

— Tu voudrais qu’il se remariât ? s’écria madame Kédrof. Mais alors il sortirait du clergé !

— Certainement, ma mère.

— Mais ça ne s’est jamais vu !

— Ça s’est vu, mais peu, j’en conviens ; cependant c’est arrivé.

— Où serait l’avantage ? insista madame Kédrof. Un prêtre remarié, ce n’est plus ni chair ni poisson…

— Oh ! maman, quelle comparaison de carême ! L’avantage pour vous et pour moi serait nul, mais pour lui, – cela lui rendrait une femme et lui procurerait vraisemblablement des enfants, – ce ne serait déjà pas si bête.

Batounine prit la parole.

— Elle a, parbleu, raison ! dit-il. Mais Nikanor voudra-t-il ? Voilà la question.

— Et tes ambitions ? dit madame Kédrof à son frère. Tu voulais en faire un prédicateur, un nouveau Père de l’Église…

— L’Église n’a point besoin de lui, interrompit Polyxène étourdiment ; elle en a d’autres. Laissez donc ce garçon être heureux. On dirait vraiment que c’est une victime élue, et que s’il n’est point le plus infortuné des hommes, il manque à tous ses devoirs. Que diriez-vous d’un berger qui enverrait ses agneaux se faire couper des côtelettes ? Sauf votre respect, mon oncle, et vous, maman, c’est ce qu’on a jusqu’ici essayé de faire pour ce pauvre Nikanor. Enfin, par bonheur, je l’ai pris sous ma protection… Et puis…

— Et puis quoi ? demanda Batounine, toujours très attentif. Il avait appris à ne rien laisser tomber de ce que disait Polyxène, si avisée sous son apparente légèreté.

— Ça, c’est mon affaire, mon oncle, excusez mon silence ! comme on dit dans les tragédies. Enfin, c’est une idée à moi, de le voir remarié. Et le plus tôt possible, s’il vous plaît !

— Tu en parles bien à ton aise ! dit madame Kédrof. Et s’il allait ne pas vouloir ?

Polyxène devint très sérieuse.

— Ça n’a rien d’invraisemblable, dit-elle. Aussi, ne lui en soufflez mot. Mais dès que nous serons parties, faites-lui voir des femmes charmantes, veuves ou demoiselles… Quand partons-nous, maman ?

— C’est une persécution ! dit madame Kédrof en rajustant son pince-nez. Voilà trois semaines que tu es avec nous, et tu me l’as bien demandé dix fois. Est-ce ton mari qui te tient au cœur à ce point ?

— Hé ! hé ! fit Polyxène, je m’y suis attachée, à ce pauvre général. Positivement, je m’ennuie quand je reste longtemps sans le voir ; mais ce n’est pas pour trois semaines… Mettons, si vous voulez, que j’ai le mal du pays. Enfin, quand partons-nous ?

— La semaine prochaine.

— Soit.

Polyxène ne fit plus d’allusions ni à leur prochain départ, ni au mariage de Nikanor ; sa gaieté bizarre, qui s’en prenait tour à tour aux uns et aux autres, pour les taquiner, respectait toujours le jeune homme ; elle évitait même de parler de lui avec Lydia, qui n’observait pas la même réserve.

— Je ne sais comment nous nous y prendrons pour passer l’hiver sans lui ! dit la jeune femme un jour.

Polyxène ne répondit pas.

— Il nous est devenu si nécessaire ! reprit-elle ; vraiment, mon oncle devrait rentrer avec lui à Pétersbourg. Il ne pense plus au cloître…

— Il te l’a dit ? fit Polyxène.

— Oui ; nous en avons causé très sérieusement cet été ; il a des idées si nobles et si larges ! C’est étonnant comme il a changé vite ! Ce n’est plus du tout l’ancien Nikanor.

— Le père Nikanor, veux-tu dire ?

Une expression pénible passa sur le visage de Lydia, et elle se détourna un peu.

— C’est un homme éminent, reprit-elle, et ce serait grand dommage que tant de talent fût perdu pour le monde !

— Sans doute, répliqua négligemment sa sœur en terminant ainsi la conversation.

La semaine passa rapidement ; deux ou trois jours seulement restaient avant le départ ; une dernière excursion fut décidée autour du lac des Quatre-Cantons.

La beauté exceptionnelle de cette arrière-saison prêtait un charme incomparable aux bois roussis par l’automne ; l’air opalisé par les brouillards légers revêtait les objets d’une apparence fantastique, et les journées trop courtes, abrégées encore par l’ombre des montagnes tombant sur le lac, semblaient autant de trésors dérobés au destin.

Cette promenade, aimable et charmante pour tous, fut une sorte d’enivrement pour Lydia. On eût dit qu’elle laissait un peu de son âme à chacun des lieux qu’elle avait admirés durant les belles journées de l’été, afin de l’y retrouver l’année suivante. Elle parlait de ce retour comme d’une chose absolument certaine.

— Nous irons là, disait-elle à Nikanor, assis près d’elle sur le banc de bois, pendant que le bateau suivait sa route accoutumée le long de ces rivages enchantés ; nous retournerons à cette source, vous savez ?

Il écoutait sans mot dire, souriant quelquefois, l’âme baignée dans une sorte de lumière douce et laiteuse comme celle qui environnait les objets ; l’an prochain n’était pour lui ni près ni loin, l’heure prochaine n’existait pas ; la minute présente suffisait à sa félicité.

C’est là, sur ces routes, où les arbres chargés de fruits viennent s’étendre jusque sous votre main, avec la défense absolue d’y toucher autrement que des yeux ; c’est à l’ombre des forêts pleines de cascatelles, sous les rochers abrupts, en face des neiges éternelles, qu’il avait laissé s’endormir son âme dans une langueur délicieuse.

Il avait déposé là le fardeau de la vie et ne savait plus s’il devait jamais le reprendre. Son existence passée s’était enfuie de lui, comme les dernières gouttes d’une source désormais tarie ; Slava, ses devoirs, son ministère sacré, le tombeau d’Agathe, ses espérances déçues, tout cela avait été, certainement, mais dans une vie antérieure ; il lui semblait que tout cela s’était passé, jadis, très longtemps auparavant, avant même qu’il fût né !

Depuis, qu’était-il arrivé ? Il ne savait. Ses souvenirs, rejetés au loin par sa maladie, ne voulaient pas remonter plus haut que son séjour à Interlaken. Il était devenu un autre homme, plus heureux, du jour où il avait aimé la Jungfrau.

Ensuite, sa vie s’était semée dans ces bois ; au sommet du Brünig, il avait laissé sa mélancolie ; la tristesse intense qu’il avait éprouvée là et le besoin d’affection inassouvie qui l’avait dévoré ne l’avaient point suivi dans ces heureuses vallées ; toute l’âpreté de son caractère s’était fondue en une douceur exquise qu’il ne cherchait point à pénétrer.

Rien d’amer ne s’y mêlait… Ne devait-il pas revenir là l’an prochain ? Entre l’heure présente et l’année à venir, il ne voyait rien qu’un espace gris, indistinct, très vaste à présent, mais qui se rétrécirait chaque jour.

Le soleil se cacha derrière les montagnes bien avant que le trajet du retour fût accompli. Le bateau voguait dans l’ombre, éclairé seulement par ses fanaux ; madame Kédrof et Batounine étaient descendus au salon, pour prendre du thé. Nikanor et Lydia avaient refusé de les suivre ; ils restaient sur le pont, à la place qu’ils avaient occupée tout le jour, éloignés l’un de l’autre de quelques pouces, mais assez pour que leurs vêtements n’eussent aucun contact. À quelques pas de là, Polyxène, assise dans l’ombre, les regardait attentivement : ils ne s’en apercevaient pas.

Leurs regards suivaient sur le ciel bleu les découpures noires des montagnes qui semblaient tomber dans le lac tout d’une pièce, d’une seule coulée.

Le bateau, en touchant le port, les tira d’une sorte de sommeil ; éblouis, chancelants, ils rentrèrent à l’hôtel avec un peu de la mauvaise humeur qu’ont les petits enfants quand on les réveille.

Au moment où ils quittaient la table, après souper, Batounine se frappa le front.

— Étourdi ! fit-il, j’ai oublié de faire viser vos passeports à Berne ! Il faut que j’y aille demain.

— Ne puis-je t’épargner cette corvée ? demanda madame Kédrof.

— Tu as bien assez de chemin de fer devant toi pour ne point y ajouter cette ennuyeuse journée, ma sœur ! Polyxène, veux-tu y venir avec moi ?

La jeune femme regarda son oncle et, sans ouvrir la bouche, lui montra le groupe que formaient près du piano Lydia et Nikanor.

Que se disaient-ils ? Très peu de chose ! Mais ce qu’ils disaient leur importait si peu ! C’était dans l’attitude confiante, dans la tendresse de la voix, dans la caresse innocente du regard, la révélation du plus beau poème d’amour.

— C’est Lydia qu’il faut emmener demain, mon oncle, dit Polyxène d’une voix brève. Et nous, maman, nous partirons après-demain, sans rémission.

Batounine regardait les jeunes gens, stupéfait, bouleversé de n’avoir pas vu plus tôt, de n’avoir pas deviné, supposé, craint… pris au piège comme un enfant, faute d’avoir pensé à cette chose si simple : que ces deux êtres s’aimaient aujourd’hui, après s’être aimés toute leur vie !

Une de ces visions du cerveau, si nettes dans les grandes commotions, lui montra tout à coup Nikanor refusant d’entendre Lydia jadis, puis la soumission subite de celle-ci à l’ordre de se marier sorti de cette bouche si chère, le refus de se remarier ensuite. Le diplomate embrassa d’un coup d’œil la vie de sa nièce, celle de Nikanor, et reconnut qu’en les réunissant il avait fait une œuvre de folie.

— Mais aussi, pensa-t-il, qui pouvait croire ?

Oui, le caractère sacré de Nikanor l’avait protégé contre les pensées profanes ; mais en faisant tous ses efforts pour détruire ce caractère, Batounine avait ramené son fils au niveau des autres hommes.

— Ils s’aiment ! dit-il tout bas. C’était fatal !

Madame Kédrof n’avait pas compris, Polyxène mit un doigt sur sa bouche. S’il le fallait, plus tard, elle expliquerait à sa mère ce qui, dans l’esprit de la bonne dame, serait simplement une monstruosité.

— Après tout, dit Batounine, toujours à voix basse, pourquoi pas ?

Polyxène le saisit par le bras et le serra à le faire crier.

— Mon oncle, dit-elle, ils sont cousins, et c’est vous qui l’avez dit ! La loi religieuse les sépare autant que s’ils étaient frère et sœur !

Batounine laissa tomber à ses côtés ses mains glacées par l’angoisse.

— Lydia, dit à voix haute Polyxène, mon oncle te prie d’aller avec lui demain à Berne.

— Volontiers, répondit la jeune femme en tournant vers eux son charmant visage noyé dans une extase immatérielle.

Batounine s’assit et les regarda tous deux avec l’impression qu’il avait commis un crime.

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