Chapitre 22
La journée du lendemain fut pluvieuse et froide. Dès le matin, Batounine était parti avec Lydia, après un déjeuner hâtif auquel personne de la famille n’avait assisté.
Vers onze heures, Polyxène, sa nièce et Nikanor se trouvèrent réunis à table ; la salle à manger était glacée, d’aigres vents coulis se glissaient par toutes les fentes. Madame Kédrof, très frileuse, se fit donner une boule d’eau chaude, posa un châle sur ses épaules et parvint à créer ainsi autour d’elle une atmosphère moins hivernale.
— Vous vous figurez, maman, parce que vous avez bien chaud, que nous ne gelons pas, nous autres ? Mais c’est une grande erreur, dit Polyxène. Nous sommes transis, n’est-ce pas, Nikanor ?
Elle avait supprimé, dès son arrivée, toute appellation cérémonieuse.
— Il fait froid, oui, dit-il distraitement ; sa pensée était ailleurs.
— Ah ! reprit madame Kédrof, on ne sait se chauffer qu’en Russie. J’ai eu froid toute ma vie dans les pays chauds.
— Voyons, maman, pour être équitable, ajoutez au moins que c’était pendant l’hiver, sans quoi vous vous ferez passer pour la mère la plus paradoxale de ce monde ! Nikanor, qu’allez-vous faire aujourd’hui ?
— Me promener, répondit-il d’un air vague.
— Vous promener ? par ce temps ? Mais, mon ami, les ruisseaux sont grimpés sur les toits, aujourd’hui, et de là dégringolent dans la rue !
Le jeune homme jeta un regard attristé vers la fenêtre et ne répondit pas. Après avoir pris une tasse de thé bouillant pour se réchauffer, il fit mine de gagner la porte.
— Non pas, vous allez venir avec nous, dit Polyxène en l’arrêtant. Vous ne nous fausserez pas compagnie pour le dernier jour !
— Le dernier jour, c’est vrai ! fit madame Kédrof. Vous nous manquerez bien, là-bas ! Dites, pourquoi mon frère ne rentre-t-il pas avec nous à Saint-Pétersbourg ?
Polyxène jeta un regard furibond à sa mère, qui ne s’en aperçut point, et continua :
— Vous pourriez tout aussi bien vous y occuper que n’importe où ! Et vous y auriez plus chaud !
— Je ne demande pas mieux ! répondit Nikanor, dont le pâle visage s’illumina pour un instant.
— Eh bien, arrangez cela ! conclut paisiblement madame Kédrof en prenant un gros tricot de laine destiné à quelque œuvre de charité.
Cinq minutes après, elle dormait sans en faire semblant. Polyxène, en revenant de sa chambre, où elle était allée chercher un livre, la trouva toute seule.
— L’oiseau s’est envolé, se dit-elle à elle-même. Il ne ferait pas trop bon le laisser se morfondre, le pauvre garçon ! Je vais lui proposer une partie d’échecs, quoique j’y joue comme une mazette !
Elle eut beau le chercher, elle ne le trouva nulle part.
Le jour décrut, il ne revint point ; la pluie tombait par torrents, une pluie d’hiver, pénétrante et fine. Enfin, l’heure du train approchant, Nikanor rentra, mouillé jusqu’aux os. Polyxène l’apprit par le valet de chambre de son oncle, car le jeune homme ne se montra qu’au moment où Batounine et Lydia entraient dans le salon.
Fatigués et glacés, ils se mirent à table. Le souper fut silencieux. Chacun d’eux, excepté madame Kédrof, pensait à trop de choses. Quand ils eurent terminé, après une courte station au salon, Polyxène proposa de se retirer chacun chez soi.
— La journée de demain sera fatigante, dit-elle, et ce n’est que le commencement du voyage. À quelle heure partons-nous, mon oncle ?
— À deux heures.
— Alors, bonsoir !
Les poignées de main ordinaires furent échangées, et chacun fit mine de tirer de son côté.
Mais Nikanor arrêtant Lydia lui dit sans baisser la voix :
— Puisque vous partez, ne puis-je vous prier de rester encore un peu ?
— Certainement, répondit-elle en le regardant bien en face.
Polyxène baissa la tête ; elle ne pouvait plus rien, Elle jeta à Batounine un regard désespéré ; il lui répondit de même.
Ni l’un ni l’autre n’avaient le droit ni la puissance d’empêcher ces deux êtres libres et raisonnables de se dire ce qu’ils pensaient : le devoir de ceux qui les aimaient était maintenant de se tenir prêts à les consoler lorsque la vie leur aurait porté le coup terrible qu’elle leur tenait en réserve.
Dans ce salon d’hôtel, banalement meublé de velours rouge, éclairé par deux lampes aveuglantes, ils se trouvèrent seuls, face à face ; tous deux jeunes et beaux, élégants et sveltes, personnifiant leur race, dévorés tous les deux d’une inextinguible soif d’honneur et de vérité.
— Lydia, dit le jeune homme de sa belle voix grave, vous avez passé tout le jour loin de moi, et j’ai appris ainsi que je ne pouvais pas vivre séparé de vous.
Elle ne détourna point son clair regard d’honnête femme, qui s’adoucit seulement et se remplit de tendre pitié.
— Je sais qui je suis, reprit-il, je sais qui vous êtes, je sais tout ce qui nous sépare. Hier encore je n’y pensais pas ; c’est aujourd’hui, loin de vous, que j’ai eu le temps de réfléchir et de me rendre compte. Toute la journée j’ai marché seul, je ne sais pas où j’ai été ; la pluie que le vent me cinglait au visage me faisait cruellement plaisir ; j’aurais voulu que ce fût des cailloux et que mon sang coulât sous leur morsure… J’ai été fou de rage pendant un moment. Je me suis calmé depuis ; vous voyez que je vous parle très tranquillement.
Elle continuait à le regarder de ses beaux yeux, pleins de miséricorde.
— Dieu m’a abandonné, reprit-il ; je l’avais pourtant cherché de toute mon âme ; je me suis demandé pourquoi ; je ne sais pas !
Il baissa la tête et sembla regarder au fond de lui-même avec une tristesse amère. Elle fit un léger mouvement ; le frôlement de sa robe tira Nikanor de sa méditation.
— Vous m’êtes devenue nécessaire, reprit-il sous ce regard compatissant. Peut-être n’est-ce pas uniquement ma faute ; vous avez été trop bonne, trop affectueuse ; vous m’avez témoigné trop de sympathie…
— D’admiration, interrompit Lydia d’une voix calme.
Il écarta ce mot d’un geste de la main.
— Je me suis laissé prendre… Est-ce par l’orgueil ?
— Non, répondit-elle.
— Alors, à je ne sais quel autre piège de Satan… ou plutôt, si… je le sais bien ! Mais mon âme est liée maintenant : je n’ai pas songé à lutter lorsqu’il en était temps ; aujourd’hui, pris par surprise, je n’en ai pas le pouvoir.
— Pourquoi lutter ? fit Lydia.
Il la regarda étonné.
Dans les yeux de la jeune femme rayonnait une tendresse lumineuse : il la vit comme on voit les étoiles quand on a les yeux pleins de larmes et que leurs rayons semblent descendre de leur sérénité jusqu’au bord de nos cils noyés, établissant ainsi une communication si réelle et si facile que notre âme s’en irait sans effort jusqu’à leur miséricordieuse splendeur.
— Lutter, reprit-elle, à quoi bon ? Se soumettre.
— Mais, Lydia, Lydia… (Il répéta le nom comme s’il buvait la seconde gorgée d’un philtre enivrant.) Je n’ai plus le droit d’aimer, et je vous aime ! Ah ! je vous aime ! dit-il encore ; et il se laissa tomber au bord du canapé, pendant qu’elle restait debout devant lui.
— Vous m’aimez ? dit-elle de sa voix tranquille : depuis quand m’aimez-vous ?
— Je ne sais pas ! dit-il avec angoisse.
— Vous m’aimez depuis cet été, depuis que nous avons parlé là-haut sur le Brünig ; et moi, je vous ai aimé toujours !
Il joignit les mains et la regarda comme en extase.
— Toujours ! Vous rappelez-vous mes paroles : « Une soumission absolue ! » Je vous ai obéi quand vous m’avez ordonné de me marier… je vous aimais tellement que je ne pouvais pas vous désobéir… Et pourtant, si j’avais su… mais tout est bien maintenant. « Une admiration sans bornes… » je l’ai toujours, je l’éprouve plus que jamais…
— J’étais alors un prêtre, et je ne suis plus qu’un homme, murmura Nikanor.
— Et c’est pour cela que je vous aime, que j’ose vous aimer ! Plus, cent fois plus que je ne l’ai jamais fait, car vous n’êtes plus cet être trop parfait, trop au-dessus de moi. Vous souffrez, vous hésitez… vous n’êtes plus mon maître ; je ne suis plus votre élève soumise, mais votre compagne de route, qui vous bénit et vous remercie de l’aimer entre toutes les femmes !
Elle plia un genou devant lui ; il la releva rapidement. Le souvenir d’un mouvement semblable, dans des temps très lointains, leur revint à la pensée au même moment ; ils s’écartèrent un peu l’un de l’autre et restèrent muets.
— Votre compagne de route, répéta Lydia très bas avec une douceur infinie.
Il s’arracha brusquement à l’enchantement de cette minute troublée.
— Lydia, s’écria-t-il, vous l’aviez oublié, le même sang coule dans nos veines, nous sommes parents, frère et sœur devant l’Église… Ah ! cela est horrible !
— Oui, murmura-t-elle, si nous ne l’avions pas su…
Ils se regardèrent effrayés. En effet, s’ils ne l’avaient pas su, si Batounine avait gardé le silence, Nikanor Popof pouvait épouser la comtesse Praxénief née Kédrof. Le fils de Batounine était maudit s’il épousait sa cousine germaine.
— Et si ce n’était pas vrai ! dit-elle, se raccrochant à une fausse espérance, si c’était le fils de Batounine qui est mort.
— Non. C’est impossible ! dit-il avec l’accent d’une telle détresse que toute la pitié contenue dans un amour de femme monta aux lèvres de Lydia.
— Impossible ! Ah ! pauvre ! Ah ! cher ! Oui, c’est impossible, et vous voilà découragé ? Mais je le savais, moi, que c’était impossible ! Et pourtant, que vous ai-je dit tout à l’heure ? Pourquoi lutter ? Se soumettre ! aimer ! n’est-ce pas déjà un grand bonheur ? Auparavant, aviez-vous jamais eu dans votre vie une telle gloire et une telle bénédiction ? Moi, je vous ai aimé toujours, sans espérance d’être aimée, rien que pour le bonheur de vous aimer…
— Mais vous ne le saviez pas, dites, Lydia, vous ne le saviez pas ? Pendant qu’Agathe vivait, vous n’avez pas su que vous m’aimiez ? Ce serait effroyable, cela ne se peut pas.
Il s’était penché vers elle pour lire la vérité dans ses yeux. Elle supporta son regard avec l’assurance d’une conscience limpide.
— Non, dit-elle, je ne l’ai pas su. J’ai aimé Agathe, et quand elle est morte, je l’ai pleurée.
La crainte avait été si forte que Nikanor n’avait pu supporter cette brusque détente ; il se laissa retomber en arrière et pleura à chaudes larmes.
Elle tendit les deux mains vers lui, mais sans l’approcher.
— Nous sommes purs de toute mauvaise pensée, dit-elle ; cette peine qui vient, si cruelle et si douce, c’est une épreuve que Dieu nous envoie…
Il écarta ses mains de son visage et la regarda, buvant des yeux les paroles qu’elle allait proférer.
— C’est une épreuve, vous dis-je ; il faut nous soumettre, la supporter d’un cœur reconnaissant, car c’est une joie… Nous vivrons séparés, cher compagnon de route, et pourtant nous suivrons le même chemin, comme des pèlerins qui vont ensemble sans se toucher la main. Nous pourrons nous regarder ; nous puiserons des forces dans la pensée que nous nous aimons… Nous pourrons parfois nous le dire…
— Non ! murmura Nikanor…
— Pourquoi pas ? Vous n’êtes pas moine, par bonheur ! J’appartiens au monde, car vous l’avez voulu, mon cher maître, mon meilleur ami ! Vous m’avez ôtée au cloître, je me suis donnée à vous ; nous ne faisons de mal à personne…
— Et notre parenté, ne fait-elle pas un crime d’une telle affection ? demanda Nikanor, peu convaincu.
— Notre parenté… Et qu’importe ! puisque nous vivons séparés ! Ne me dites pas que c’est une faute de vous aimer ! Je renierais l’Église cruelle…
Il mit un doigt sur ses lèvres pour l’empêcher d’aller plus loin ; elle se tut, mais sans cesser de le regarder en face.
— Vivons séparés, dit-il. Notre peine est grande ; mais si nous savons la supporter, notre mérite ne sera pas petit. Seulement, Lydia, je crois que nous souffrirons beaucoup. Ne pas vous voir a été pour moi un supplice, aujourd’hui, tel que je ne sais comment je pourrai l’endurer… Il le faut bien pourtant… Il le faut !…
Elle appuya sur lui son regard, d’une tendresse incomparable.
— Pas toujours, dit-elle. En ce moment, sans doute, nous ne pouvons continuer à vivre si près l’un de l’autre ; mais l’été prochain je reviendrai… je vous le promets ! et ensuite rien ne s’opposera plus à ce que nous habitions la même ville… nous voyant souvent, causant ensemble, faisant une seule vie morale de nos deux vies… Personne n’en saura jamais rien que nous…
Avec de tendres paroles elle endormait le chagrin cuisant de Nikanor, qui l’écoutait ravi, dans l’assoupissement d’un demi-rêve.
Elle s’était accoudée à la cheminée ; les lampes placées derrière elle laissaient la moitié de son visage dans une sorte d’ombre, lui faisant de ses cheveux légers une auréole lumineuse. Elle parla longtemps, lentement, versant sur leur douleur le baume d’une affection profonde.
— Vous êtes plus brave que moi, lui dit-il avec un sourire navré.
— C’est parce que je suis accoutumée à souffrir, répondit-elle avec une joie céleste sur son visage transfiguré. Adieu ; non, au revoir ! À toujours, mon ami, mon maître. Au ciel, nous ne serons plus parents, croyez-le ! Dieu ne le permettrait pas !
Elle le quitta d’un pas si léger qu’il ne l’entendit pas marcher. Quand il leva les yeux, il était seul.
Chancelant comme un homme ivre, il gagna la porte de sa chambre, qu’il eut à peine la force d’ouvrir. Batounine le reçut dans ses bras, où il perdit connaissance.
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