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Chapitre 23

Tous les frissons de l’automne semblaient s’être arrêtés sur Nikanor. Après la grande secousse morale qui avait détruit l’œuvre de sa vie entière, il resta dans une sorte de torpeur, dont il ne sortait que par moments pour fouiller son âme avec une véhémence chagrine et passionnée.

Ce n’était plus le temps de tergiverser avec sa conscience : le jeune homme voulait savoir s’il avait aimé Lydia du vivant d’Agathe ; s’il avait commis cette faute, il s’en punirait par un renoncement complet à toutes les joies de la vie.

Mais il avait beau faire, il n’arrivait pas à se rappeler nettement les impressions troublées d’une époque où tout était confus en lui-même. Épuisé par cette lutte avec le passé, il retombait dans une apathie profonde ; semblable à un malheureux ballotté sur une mer orageuse, il souffrait moins dans son inertie que lorsqu’il tentait d’en sortir.

Batounine n’avait fait aucune question, Nikanor aucune confidence, et tous deux se sentaient compris, mais une mélancolie sans bornes s’était établie entre eux, ne les quittant qu’en présence des étrangers, à qui, par habitude du monde, ils voulaient présenter l’apparence d’hommes heureux. On les enviait, ce père et ce fils si beaux, si dignes, si étroitement unis, et personne ne soupçonnait que leurs âmes étaient ravagées par des chagrins sans remède.

La santé de Nikanor s’était derechef gravement altérée ; l’étrange mal de l’année précédente avait repris possession de lui sous une forme plus déterminée. Il toussait péniblement ; l’auscultation, cependant, n’indiquait aucune lésion. Les médecins parlèrent de maladies nerveuses, simulant les plus graves désordres physiques.

— À cela, quel remède ? demanda Batounine.

— Un remède moral si vous en trouvez un, répondit la science. Et puis un changement de lieu, la distraction.

Batounine était alors à Paris. Il essaya de tout ce qui pouvait éveiller chez son fils un goût artistique ou scientifique ; il le conduisit dans les bibliothèques, dans les musées, dans les théâtres, partout où quelque spectacle ou quelque recherche était de nature à l’intéresser ; il n’obtint pour résultat qu’une fatigue plus grande.

Un dimanche matin, Nikanor entra chez son père vers dix heures.

— Allons à l’église ! lui dit-il d’un ton suppliant.

Batounine frémit. De tout ce qu’il redoutait, c’était peut-être ce qui lui semblait le plus effrayant ; si l’Église allait lui reprendre son fils ! Si la soif du cloître s’éveillait à nouveau dans cette âme désespérée ? Il ne pouvait cependant se refuser à l’accompagner. Ils entrèrent tous deux dans la petite église de la rue Daru.

Le public ordinaire assistait à la messe : vieilles femmes très élégantes, jeunes filles accompagnées d’une femme de chambre russe, hommes distingués venus pour retrouver un écho de la patrie, et quelques curieux français, des musiciens surtout, l’oreille tendue vers les sonorités mystérieuses de la liturgie ; pour compléter l’assemblée, des Anglais et des Anglaises en costumes à carreaux, l’air pour ainsi dire effarouché, visiblement pleins de mépris pour un culte qui leur paraissait une sorte d’idolâtrie…

Nikanor suivit les cérémonies d’un œil calme, avec une apparence tranquille ; son père, qui l’observait, se demandait si cette tranquillité était de l’indifférence, lorsqu’il surprit au coin des lèvres du jeune homme un frémissement qui lui fit peur.

La messe s’acheva, on sortit ; sur le perron, sous un gai rayon de soleil d’hiver, les femmes bien mises échangeaient des serrements de main avec un joli cliquetis de bracelets d’or sur les poignets étroitement gantés ; des questions et des réponses en russe voltigeaient dans l’air vif, pendant que les voitures avançant en file emportaient des groupes de petites filles au visage sérieux, aux grands cheveux moirés flottants sur les épaules… Ce n’était ni Paris ni Pétersbourg, c’était le beau monde à l’étranger.

Nikanor n’avait pas desserré les lèvres ; assis auprès de Batounine dans la voiture, il regardait droit devant lui. Rentré à l’hôtel, il alla à sa chambre et se prosterna à terre devant l’image du Christ, qu’il emportait partout avec lui. Son père, qui l’avait suivi, ferma la porte et resta debout, près de lui, le veillant avec un cœur déchiré par l’angoisse.

Le jeune homme était resté immobile, la face contre terre ; après un temps bien long pour Batounine, un frisson parcourut son corps, et il fut secoué par un sanglot.

— Mon fils ! lui dit le comte avec une extrême douceur, en s’approchant de lui.

Il le releva et le fit asseoir sur un canapé.

— Ouvre-moi ton âme, dit le malheureux père. Depuis trois mois que je te vois souffrir en silence, j’ai expié mes fautes, Nikanor…

À cet appel, le jeune homme reprit possession de lui-même.

— Mon père, dit-il, mon infortune dépasse ce que vous pouvez imaginer. Vous connaissez ce qui fait maintenant toute ma vie… eh bien, la passion est plus forte que ma foi. Tant que j’ai cru que je m’étais peut-être rendu coupable d’un amour criminel, j’ai enduré patiemment le châtiment de mon crime. Aujourd’hui, j’ai vu clair dans mon âme, du moins, je le crois, et alors je me révolte contre la main qui m’a accablé, moi innocent, de même qu’elle accable Lydia sans tache !

Batounine resta atterré ; lui aussi s’était demandé pourquoi ces êtres si purs étaient si rudement frappés.

— C’est terrible ! reprit Nikanor ; mon éducation, le ministère sacré que j’ai exercé pendant dix ans, les habitudes de mon âme et de mon intelligence, tout est impuissant à me garantir contre le blasphème. J’essaie de me soumettre ; elle se soumet, elle, cette sainte ! et je ne puis ! Je me sens condamné, perdu… Dieu m’a rejeté de sa présence, et je ne puis même plus le prier. Que suis-je alors, ni prêtre ni laïque, pas même croyant ; que suis-je ? sinon une lèpre à la face de l’univers !

— Mon fils, dit Batounine, tu es un homme qui souffre, digne de toute pitié et de tout pardon !

— Je me juge autrement ! répliqua Nikanor, les yeux sombres ; je sens bien que je suis de trop en ce monde. J’ai trahi ma vocation, j’ai manqué à mes devoirs ; j’ai permis à une image mortelle de prendre dans mon cœur la place que Dieu seul devait y tenir… Je suis maudit !

— Mais elle ? hasarda le comte, tu ne peux pas la juger avec cette sévérité, et pourtant elle partage ta faute, puisqu’elle t’aime ?

— Ah ! s’écria le jeune homme, je m’y perds, je n’y comprends plus rien, je ne sais plus que dire ; seulement, je suis bien malheureux. Mon père, retournons là-bas, que je voie mes supérieurs, que je leur raconte le mal qui me torture ; et s’ils me condamnent au cloître, eh bien, j’y entrerai pour finir ma vie misérable dans l’expiation.

Batounine n’avait que trop redouté cette demande, mais ici encore il ne pouvait s’y refuser. Quinze jours plus tard ils étaient à Pétersbourg.

La redoutable question fut posée devant ceux qui avaient le droit de la résoudre.

Nikanor devenu veuf par un malheur dont il n’était pas responsable, le cœur plein d’un amour involontaire pour une femme que la loi lui interdisait d’épouser, devait-il consacrer au repentir le reste de sa vie ?

C’était un cas de conscience tel que peut-être il ne s’en était jamais présenté devant ce tribunal de sages. La loi canonique pouvait dire oui, mais avait-elle prévu la pureté, délicate jusqu’à la torture, d’un être d’élite tel que Nikanor ?

La réponse, peut-être inspirée par les sollicitations de Batounine, fut plus conforme à l’humanité.

Que le jeune homme essayât de la vie du monastère ; s’il y trouvait la quiétude pour son âme, sa vie était tracée ; s’il n’y rencontrait que le trouble et le doute, mieux valait être un séculier passable qu’un mauvais moine. Nikanor décida d’entrer dans la retraite.

— Vois d’abord Lydia ! lui dit Batounine, qui s’accrochait désespérément à lui.

— Non ! répondit-il. Ce serait une trahison envers moi-même.

Il entra résolument dans un monastère dont la règle indulgente lui permettrait de recevoir fréquemment la visite de son père.

Celui-ci sentait crouler sous lui toutes ses espérances et toutes ses consolations. Dans ce grand désastre, il se rattachait à Lydia, dont la fermeté n’avait pas fléchi un seul instant.

Tenue au courant par son oncle de toutes les douloureuses incertitudes de leur existence, elle lui avait écrit régulièrement, toujours dans le même esprit de calme renoncement aux joies de la terre, mais avec un invincible attachement à son amour, qui planait au-dessus de toutes les agitations présentes. Elle s’était abstenue d’écrire à Nikanor, mais il avait lu ses lettres, et elle le savait. C’est avec une angoisse profonde qu’elle apprit sa retraite au couvent ; il semblait à la jeune femme que cette porte refermée sur lui ne se rouvrirait plus jamais. Son respect pour la conscience de celui qu’elle aimait était pourtant trop grand pour lui permettre une intervention qu’elle refusa même aux sollicitations de Batounine.

Polyxène était bouleversée. Ceci dépassait tout ce qu’elle avait jamais pu prévoir ou redouter.

Dès le moment de sa découverte, elle avait bien pensé que l’attachement de sa sœur pour Nikanor, attachement pour ainsi dire né avec elle, ne pourrait donner que des résultats bien douloureux ; mais que le jeune homme renonçât au monde et que Lydia ne lui en fût pas moins fermement attachée, voilà ce qui l’épouvantait.

Une seule chose restait encore à craindre ; avec sa franchise un peu brusque, elle s’en ouvrit à sa sœur.

— Que deviendras-tu si Nikanor se fait moine ? lui dit-elle un jour, en l’absence de madame Kédrof, que d’un commun accord on avait tenue dans l’ignorance de ce drame intime.

Lydia regarda sa sœur, puis baissa la tête et ne répondit pas.

— Tu n’entrerais pas au couvent, au moins ! s’écria Polyxène.

— Non, répondit la jeune femme. Le couvent ne m’attire plus ; pour mener dignement la vie monastique, il faut n’avoir jamais connu la passion, ou bien en avoir épuisé les amertumes. Je n’en suis pas là, je n’en serais peut-être jamais là ! Tu as l’air étonné, ma sœur ? Non, je n’ai pas épuisé les amertumes, je n’en connais même pas une seule ! J’aime, je suis aimée, je vis dans une splendeur de tendresse qui enchante ma vie.

— Mais, malheureuse, c’est de la folie ! dit Polyxène de plus en plus troublée.

— Peut-être ; mais vois quel destin ! Je ne serai jamais trompée, jamais trahie, je ne connaîtrai pas les désillusions ni les mensonges et les bassesses d’un homme qui n’aime plus…, je n’aurai jamais de rivale…

— Et si le couvent te le prend ?

— Cela n’arrivera pas.

— Qu’en sais-tu ?

— J’en suis sûre ! fit-elle avec un sourire énigmatique.

Pourtant les jours s’écoulaient ; le printemps était proche ; un souffle attiédi, précurseur de la fonte des neiges, parcourait les rues pendant les heures de soleil ; c’était ce moment délicieux de l’année où les femmes ne savent plus si pour sortir elles doivent prendre une ombrelle ou un manchon. La semaine sainte venait de s’écouler.

Pendant les derniers jours de carême, Nikanor, soumis à une retraite rigoureuse, n’avait pas revu Batounine. Lorsque, dans l’après-midi du jour de Pâques, le comte fut admis auprès de son fils, il fut frappé de son apparence étrange ; le jeune homme avait soudainement maigri, ses yeux creusés brillaient d’un éclat fébrile.

— Tu es très malade ! lui dit Batounine.

— Oui.

— Je viendrai demain avec le docteur B… ; il faut absolument qu’il t’ausculte. Ce climat te tue, Nikanor !

Le jeune homme fit un geste exprimant l’indifférence et regarda attentivement sa large manche de serge noire, d’où sortaient ses mains effilées, semblables à de l’ivoire.

— Tu sais bien, insista le comte, que tu ne peux pas rester ici !

— Que ferais-je ailleurs ?

— Tu serais avec moi ! J’ai beaucoup de chagrin, mon enfant ! Je suis seul, je suis dévoré par les soucis ; nous étions heureux ensemble, là-bas…

— Il faut expier ses fautes, dit Nikanor froidement.

— C’est à moi que tu dis cela ! fit Batounine frappé au cœur. C’est vrai, mon fils, j’ai été très coupable envers toi ; mais autrefois, quand je te parlais de cela, tu m’imposais silence ; aujourd’hui, c’est toi qui m’en fais le reproche…

Nikanor détourna la tête.

— Voyez-vous, dit-il, je suis devenu beaucoup plus sage ; je vois les choses comme elles sont… J’ai pris le seul parti à prendre : que chacun fasse comme moi !

— Que veux-tu dire ?

— Je resterai ici… Je pense que cela vous fera un peu de peine, mais il faut savoir se résigner. Ici au moins on est tranquille.

Il parlait avec une si étrange indifférence que Batounine se sentit glacé. Était-ce là le Nikanor qu’il avait connu jadis, d’une philosophie si indulgente et si chrétienne, et récemment si passionnément épris de devoir et de vérité !

En essayant de le faire parler davantage, il s’aperçut que le jeune homme, brisé par des luttes si diverses, était tombé dans une sorte de fatalisme. Il évitait de la sorte le sentiment de la responsabilité, devenu trop lourd pour lui.

Le soir même, Batounine eut un entretien avec Lydia ; il ne lui cacha aucune de ses craintes.

— S’il reste au couvent, dit-il en terminant, ce ne sera point par vocation, mais par lassitude. Six mois après ses vœux il sera ou mort de désespoir, ou fou de rage. C’est un suicide moral, et le malheureux ne s’en aperçoit pas.

— Il s’en aperçoit peut-être, répondit Lydia. Après un instant, elle ajouta : Les moines et les novices ne sont pas cloîtrés à ce couvent-là, mon oncle ? On les voit aux offices ?

— Oui, certainement.

— Venez me chercher demain soir pour les vêpres, mon oncle, nous irons ensemble.

Batounine mit au front de sa nièce un baiser de père.

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