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Chapitre 24

Les vêpres se disaient le soir, à huit heures, dans l’église basse du couvent d’hommes, près du pont Annitchkof.
Cette chapelle était sombre et mystérieuse. En y entrant, on apercevait au fond, à travers un dédale de piliers, la lueur des lampes et des cierges allumés devant les images de l’iconostase. Une fois la porte franchie, on ne distinguait plus d’autre lumière que ces foyers brûlant en l’honneur du Christ et des saints.

Les chants religieux, célèbres pour la perfection de leur pureté, semblaient sortir des entrailles de la terre, pendant que le fond d’or des peintures et des mosaïques donnait l’illusion d’un lieu surnaturel, tiède et riche. C’était un paradis à l’usage des puissants de ce monde.

Batounine et sa nièce se tenaient près du sanctuaire, à gauche, la droite étant réservée aux moines et aux novices. Un psalmiste disait les versets, et le chœur lui répondait. Lydia sentit son âme inondée d’une joie étrange en reconnaissant la belle voix de Nikanor parmi les basses.

Volontairement elle s’était privée de l’entendre depuis qu’il était entré là. Elle savait que les veilles de fêtes elle aurait pu l’entrevoir ; qui l’eût empêchée de venir, sous son voile, à l’abri d’un pilier, écouter cette voix profonde qui l’eût emportée vers le ciel ?

Elle n’avait pas voulu. Son âme ne pouvait admettre ni faiblesse ni compromis. Si Nikanor devait trouver au monastère le repos et l’oubli, cette œuvre d’apaisement ne serait point interrompue par sa faute : mais elle savait que cela ne pouvait pas être.

Elle savait que l’amour ne lâche point ainsi sa proie, qu’il doit se dévorer et se consumer lui-même, et qu’à ce travail s’usent les années. Elle savait que Nikanor pouvait mourir maintenant, mais que la mort seule le guérirait de sa blessure.

Plus tard, beaucoup plus tard, quand la neige des années leur aurait fait une auréole à tous les deux, le repos viendrait, mais jamais l’oubli…

Elle le savait, et elle respectait l’épreuve que s’était imposée son maître.

Si sûre d’elle-même qu’elle fût, elle n’avait pas osé venir ; elle avait eu peur qu’il ne devinât sa présence, qu’un mouvement, le parfum qu’elle portait peut-être ne la trahissent, et que la joie qu’elle aurait eue à l’entendre ne fût pour lui le sujet de nouveaux scrupules.

C’est ainsi qu’elle avait laissé s’accomplir en paix le travail du temps et du silence.

Aujourd’hui qu’il était en danger, elle n’avait plus à respecter cette épreuve. Il fallait le sauver de lui-même ; elle n’avait pas hésité un instant. Mais lorsqu’elle distingua son noble profil émacié par les jeûnes et les veilles, lorsqu’elle vit cette ombre de Nikanor se dresser, dépassant presque de la tête les moines qui l’entouraient, elle sentit défaillir son courage.

C’était là qu’il en était venu, celui qu’elle avait quitté plein de vie sur les bords de ce lac où leurs existences s’étaient si doucement confondues ! La douleur et les scrupules, les remords peut-être, avaient fait leur œuvre, et cet être loyal était près de disparaître à jamais du monde des vivants. Sous son voile de dentelle, un peu retirée derrière Batounine, Lydia pleura comme pleurent les veuves, quand elles ont aimé.

C’était ici seulement qu’elle comprenait toute l’étendue de leur misère. Jusqu’alors, étant femme, et par conséquent plus accoutumée à souffrir en silence, elle avait vaillamment supporté la séparation. Elle était si sûre qu’après l’épreuve il reviendrait au monde, et par conséquent à elle !

Mais si le corps de Nikanor fléchissait, si son âme n’était plus maîtresse d’elle-même, tout était perdu.

Lydia ne voulait pas qu’il appartînt au cloître ; non ! elle ne le voulait pas ! elle pensait, et avec raison, que ces âmes ardentes, propres à faire des apôtres, sont des solitaires malheureux.

L’amour des humbles, le besoin d’étendre sa tendresse sur les déshérités, qui avaient jadis confiné le père Nikanor dans l’étroite province de Slava, lui feraient un supplice de la vie égoïstement contemplative du couvent. Il n’était pas de ceux qui peuvent se contenter de prier pour les autres ; il avait besoin de se dévouer pour eux à toute heure de sa vie.

Elle le connaissait bien, son maître ! elle savait de quel or pur cette âme avait été fondue au double creuset de la foi et de l’amour !

Quand elle eut un instant donné cours à ses larmes, Lydia se reprit tout entière ; puisqu’il fallait lutter, elle lutterait. Relevant son voile, se rapprochant un peu des lumières, elle fit un pas en avant et attendit.

Le psalmiste avait terminé sa lecture, le chœur chantait de longues litanies mélancoliques ; Nikanor se détacha du groupe, un cierge à la main, pour remplir quelque soin religieux. Quand il fut à peu de distance, Lydia le regarda…

Sous la magie de ce regard, peut-être du parfum subtil exhalé du mouchoir qu’elle avait à la main, il leva la tête qu’il tenait baissés et la reconnut… Ce regard ne fut qu’un éclair, mais elle sentit qu’elle l’avait repris.

Humblement, la tête basse, il accomplit le rite sacré avec une précision automatique, puis reprit sa place au milieu des autres. Lorsque, l’office terminé, les moines défilèrent pour rentrer dans l’enceinte du monastère, il salua imperceptiblement Batounine sans paraître voir Lydia, mais elle n’avait pas peur.

Le comte emmena sa nièce. Quand ils furent en voiture, elle ne lui dit qu’un mot :

— Pourvu qu’il ne soit pas trop tard !

— Penses-tu donc qu’il puisse nous revenir ? demanda-t-il ému.

— Allez le voir demain, mon oncle, vous le ramènerez sans doute chez vous.

En effet, lorsque Batounine se présenta le lendemain au couvent, le prieur lui dit que la santé de Nikanor lui inspirant de sincères inquiétudes, il croyait plus sage d’interrompre une épreuve périlleuse.

Que s’était-il passé ? Peu de chose : n’étant plus soutenu par son âpre volonté, vaincu par la rencontre de Lydia, qui lui avait prouvé combien sa résignation, son détachement étaient artificiels, il avait laissé voir son vrai visage, sa vraie faiblesse, et, le matin, on l’avait trouvé évanoui sur les dalles, où il était resté en prière.

Batounine l’emmena aussitôt. Une consultation eut lieu le lendemain, et les médecins, d’accord, déclarèrent que le mal mystérieux dont Nikanor avait souffert s’étant aggravé, un séjour dans un climat plus doux et plus égal lui était indispensable.

Quand les docteurs se furent retirés, Batounine dit à son fils :

— Nous allons retourner à Lucerne, et Lydia viendra avec nous ?

Nikanor secoua lentement la tête.

— Mon père, dit-il, pensez-vous qu’on guérisse une plaie en y versant un corrosif ? Lydia ne peut pas être à moi sans crime envers l’Église…

— Hé ! s’écria le comte, qu’importe l’Église ! Beaucoup de mariages se sont faits entre cousins et cousines ! On se marie à l’étranger, et l’on a bien soin de ne point parler de sa parenté ! Je connais plusieurs couples mariés de la sorte, et qui sont parfaitement heureux !

— Ils n’appartiennent point, ils n’ont jamais appartenu à l’Église ! répondit Nikanor. Mais moi, dont toute la vie a été soumission au dogme, puis-je trahir ma conviction, renier ma foi ?

— La belle affaire ! s’écria Batounine exaspéré. Ce que notre Église défend, l’Église de Rome le permet, moyennant dispense ! Ces gens-là seraient-ils d’aventure plus damnés que nous autres ? Voyons, Nikanor, sois sensé, la religion n’a rien à voir dans tout cela !

— Vous pouvez le penser, mon père… Vous n’avez point été ordonné prêtre, répondit Nikanor avec douceur.

Batounine se prit la tête à deux mains.

Certaines de nos fautes retombent bien lourdement sur nous, même alors qu’on les croit expiées depuis longtemps. Ne sortirait-il jamais des soucis et des remords où l’avaient précipité la naissance de cet enfant, et ensuite le choix qu’il avait fait pour lui d’une carrière ?

Des larmes coulèrent à travers ses doigts flétris ; l’égoïsme de sa jeunesse s’était envolé avec les années ; en vieillissant, il avait voulu être aimé ; il avait voulu donner le bonheur, et voici qu’il avait apporté à cet être cher, le seul qu’il aimât passionnément, un fardeau de douleurs à écraser l’âme la plus robuste ! Quelle qu’eût été sa faute, il était bien puni !

— Mon père, lui dit Nikanor avec douceur, je resterai près de vous aussi longtemps que Dieu voudra le permettre. Emmenez-moi où vous voudrez. L’amour d’un père tel que vous peut consoler de bien des peines… Dites à Lydia que je la remercie ; oui, je la remercie de m’avoir tiré de ma torpeur ; au moins…

Il n’acheva pas, mais Batounine acheva pour lui la pensée qui enfonçait un nouveau glaive dans son cœur : au moins, il passerait ses derniers jours auprès du père qui l’aimait.

— Tu la verras, n’est-ce pas ? dit-il d’un ton suppliant.

Nikanor ferma les yeux, fit un signe négatif et mit son front dans ses mains. Pourtant, quand il releva la tête, son père avait disparu, et Lydia était près de lui.

— Vous ne vouliez pas me voir, dit-elle, vous aviez tort. Je ne vous apporte que des paroles d’espérance…

— Vous m’avez sauvé de moi-même, répondit-il sans oser la regarder.

— Je vous ai sauvé, en effet. Mais il faut vous sauver jusqu’au bout. Écoutez-moi. Ne songez jamais ni à ma peine, ni à vos scrupules, ni à rien qui puisse vous troubler. La vie est longue, mon cher maître, et, s’il plaît à Dieu, nous irons jusqu’au bout. Est-ce donc si difficile de guérir lorsqu’on a devant soi les années de travail et de maturité ? Ce qui vous a fatigué, c’était le doute ; vous vous demandiez ce qu’il fallait faire ? Hélas ! je vous l’avais dit ! Attendre avec patience que le temps eût accompli son œuvre. Mais vous avez voulu guérir tout de suite…

— J’ai voulu expier, dit Nikanor, toujours sans la regarder. Mais je le sens, je n’apporterais à Dieu que les restes de la terre… je ne suis pas digne de vivre et de mourir dans la solitude. Pauvre âme faible, pauvre corps mortel, destinés à se traîner réciproquement jusqu’au jour de la délivrance…

— Ne dites pas cela, fit-elle doucement. Âme glorieuse qui as combattu, les portes du ciel s’ouvriront devant toi…

— Ah ! si je pouvais le croire ! s’écria-t-il.

— Croyez, dit-elle.

Il sentit comme un souffle léger passer sur lui. Elle se retirait.

Pendant qu’elle gagnait la porte, il la regarda. Que d’harmonie dans sa démarche, de souplesse dans ses mouvements ! Elle était la paix et la douceur même, avec l’activité des âmes généreuses… Qu’ils eussent pu être heureux !…

Sur le seuil, elle s’arrêta. Il n’eut pas le courage de détourner son regard. Quels yeux merveilleux, débordant de pure tendresse ! Ce n’était pas l’amour qu’ils exprimaient, mais tous les sentiments divins dont l’amour se compose : l’élément terrestre ne s’y trouvait pas.

— Oh ! Lydia, dit-il, les saintes doivent être pareilles à vous ! Soyez bénie !

— Soyez aimé ! dit-elle si faiblement qu’il l’entendit à peine ; et elle sortit.

Deux jours après, Batounine et son fils étaient en route pour Cannes.

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