Chapitre 7
Batounine fut inflexible ; il avait décidé qu’il emmènerait Nikanor à l’étranger, et il l’emmena. C’était, à vrai dire, une mesure très sage, faite pour aiguiser la passion qui portait les jeunes gens l’un vers l’autre.
Son œil exercé avait jugé la situation au bout de deux ou trois jours.
Agathe se donnait corps et âme, tout simplement, comme les fleurs s’ouvrent au soleil : c’était la femme d’un seul amour ; elle n’avait rien aimé jusque-là, sauf sa mère et son père, mais ceux-là d’une tendresse si peu expressive et pour ainsi dire si lointaine, que c’était plutôt du respect que de l’affection. L’amour entrait dans sa vie avec la majesté d’un roi ; elle s’inclinait devant le maître, heureuse d’être sa servante. Son intelligence était moins complète que son cœur ; elle ne cherchait point à analyser, mais elle se prêtait merveilleusement à subir.
Nikanor vivait dans une tout autre sphère. Il n’analysait pourtant pas davantage le sentiment qui l’entraînait vers cette créature douce et belle, qui allait être à lui. Il s’efforçait bien de faire entrer dans son amour la gravité nécessaire à sa situation ; sa haute piété ne lui permettait pas de s’abandonner aux délices de l’heure présente, comme l’eût fait un laïque ; mais tout en raisonnant, tout en se disant qu’il serait bien heureux, époux chrétien, de fonder une famille sous des auspices aussi favorables, il n’en était pas moins livré à tout l’éblouissement d’une passion où son intelligence et son choix n’avaient eu nulle part.
Il aimait Agathe parce qu’il était jeune, parce qu’elle était belle, et que cet amour permis, sanctifié, répondait à toutes les aspirations de sa vingt et unième année, entre une jeunesse studieuse et un avenir empreint de la gravité sacerdotale.
Enchanté du succès de ses négociations, le diplomate avait jugé inutile de consulter son pupille pour des arrangements qu’il considérait comme purement matériels, ceux qui avaient rapport à la situation future du jeune homme, lorsque après son mariage il aurait reçu les ordres sacrés. Ayant un jour, en causant avec Nikanor, prononcé le nom d’une des paroisses de Moscou, il fut surpris de rencontrer de la résistance.
— Comment, tu ne veux pas de celle-là ? Mais, mon cher enfant, c’était celle du père de ta fiancée ; elle te revient de droit ! Celui qui l’occupe à présent n’en fait que l’intérim.
— Je ne veux pas habiter Moscou, dit Nikanor avec son inaltérable douceur.
— Pétersbourg alors ? tu es bien gourmand !
— Ni Moscou ni Pétersbourg, monsieur le comte, ni aucune ville. Je veux être un desservant de campagne, comme mon frère et mon père.
Une fois de plus Batounine fut tenté de faire acte d’autorité et d’affirmer ses droits ; c’était d’ailleurs l’inévitable révolte intérieure qui bouillonnait en lui lorsqu’il entendait son fils faire allusion à sa famille nourricière ; mais, comme les autres fois, le comte rappela son sang-froid et tint tête à la difficulté.
— Tu ne te rends pas compte qu’étant beaucoup plus intelligent, ayant beaucoup mieux profité des occasions de t’instruire, tu es fait pour occuper une situation beaucoup plus élevée ! dit-il.
— Que le ciel me préserve du péché d’orgueil, répondit Nikanor.
— Il n’est point question d’orgueil ; tu as reçu de Dieu des dons plus brillants, tu es tenu de les faire fructifier. Il y a une parabole pour cela dans les Évangiles.
Le jeune homme était pris ; il comprit que sa résolution pouvait n’être pas compatible avec les plans que la famille d’Agathe avait formés pour elle, et il s’en expliqua avec sa franchise ordinaire dès qu’il fut seul avec la jeune fille.
— Agathe, lui dit-il, vous êtes d’une famille distinguée, et moi, je ne suis que le fils d’un pauvre desservant de campagne…
Elle lui jeta un regard où tout l’orgueil de l’amour avait mis sa lumière. Il continua :
— J’ai été si heureux de savoir que vous pouviez être à moi, que je n’ai même pas songé à me demander pourquoi l’on m’avait permis d’aspirer à vous.
Était-il besoin de réponse ? Est-ce que Nikanor, beau, élégant, instruit, n’était pas digne de toutes les gloires ?
— Je le sais maintenant, reprit le jeune homme ; on m’avait choisi pour succéder à votre père… le comte me favorise vraiment ! C’est mon parrain, et il est trop bon pour moi… Mais moi, Agathe, je ne puis accepter des faveurs qui me mettraient si fort au-dessus de ma famille… Vous le comprenez, n’est-ce pas ?
Il développa des raisons qui étaient, en effet, excellentes. Elles n’eussent rien valu, que la pauvre Agathe ne les en eût pas moins admirées ; mais plus Nikanor témoignait de noblesse et de désintéressement, plus le jeune homme grandissait à ses yeux.
— Je vous comprends, dit-elle quand il eut terminé, et je vous approuve.
— Cela vous est indifférent d’être la femme d’un humble prêtre de village, alors que vous pouviez prétendre à des distinctions et à la société choisie d’une grande ville ?
Elle posa sur le sien son regard bleu, d’une pureté angélique.
— Où tu iras j’irai, dit-elle, citant la Bible. Ton pays sera mon pays, et ton Dieu sera mon Dieu.
Fort de cet appui, Nikanor fit part de son inébranlable décision à Batounine, qui n’en fut point content. Le comte s’était attendu à la soumission qu’il avait toujours rencontrée ; et tout en se louant de la docilité de Nikanor, peut-être avait-il parfois regretté que le jeune homme ne montrât point un peu plus de caractère. Si telle avait été sa pensée intime, il eut tout le loisir de la regretter, car cette fois le doux Nikanor fut inflexible.
C’est pendant les banales péripéties de leur voyage à l’étranger que se livra cette bataille journalière.
Batounine était têtu, mais son fils ne l’était pas moins ; peut-être l’était-il davantage. Le diplomate croyait trouver une arme bien puissante dans la personne d’Agathe ; lorsqu’il apprit qu’Agathe avait passé à l’ennemi, il reconnut la lutte inégale. Sans doute il pouvait maintenant s’opposer à ce mariage, qu’il avait favorisé, mais aurait-il le cœur de désespérer ces deux enfants qui s’aimaient ?
Cependant on ne renonce pas si facilement à des espérances longuement caressées, et la lutte courtoise, mais passablement âpre, engagée au départ, aurait pu se prolonger après le retour, si Batounine ne s’était pas avisé de la fragilité des résolutions humaines.
— Il refuse aujourd’hui, pensa-t-il, parce qu’il est amoureux et que ce serviteur de Dieu ne voit pas plus loin que le bout du nez de Cupidon. Mais lorsqu’il aura trente ans et sa femme aussi, l’ambition finira bien par avoir son jour. Laissons-le faire ; je me charge de ne pas le laisser se rouiller dans son trou de campagne.
Batounine annonça donc à son filleul qu’il mettait bas les armes.
— Seulement, ajouta-t-il, je ne saurais me décider à te voir enterré dans une paroisse peuplée de paysans ignares. Tu resteras à Slava, et le père Fadeï prendra sa retraite. Je sais que c’est contraire aux usages, voire à la loi, mais Slava est une paroisse nouvelle fondée par moi. Fadeï en est le premier titulaire, et je parviendrai bien à arranger cela. Ne réplique pas, ou je me fâche.
Rester à Slava ! C’était précisément ce qu’aurait demandé Nikanor s’il s’était jamais permis de demander quelque chose. Sa nature bizarre et fière lui permettait de refuser, mais non de souhaiter. Malgré les principes d’ascétisme qu’il s’était posés à lui-même, il n’eut pas le courage de repousser la coupe de miel qui venait s’offrir à ses lèvres.
À la fin de janvier, Nikanor épousa son Agathe. Les jeunes époux partirent pour Kief ; c’était à la fois un pèlerinage de piété et un voyage de noces, comme le fit observer Polyxène à son oncle, quand il revint à Pétersbourg, après la cérémonie à laquelle il avait voulu assister.
— Toi, fit Batounine, si l’on ne te marie pas, tu seras la plus mauvaise langue de Russie avant six mois.
— Hé ! mon oncle, mariez-moi !… Je ne sais comment cela se fait ! il y a cinq ou six ans j’avais des épouseurs au panier ; maintenant, on ne voit plus que du fretin.
— Hé, ma nièce, c’est une fable de La Fontaine que vous me débitez là ! fit le comte. Soit, je vous marierai ; mais ne regimbez plus !
— Oh ! mon oncle ! vous avez la main si heureuse ! fit hypocritement Polyxène.
Il la maria, en effet, à un général d’artillerie, ni trop jeune ni trop vieux, pas trop laid, assez riche ; enfin ce qu’on appelle un beau parti.
— Ce n’est pas un mari à chérir, dit Polyxène à sa sœur Lydia le matin de son mariage, mais enfin on peut s’en arranger ; l’essentiel, c’est qu’il supporte bien les contrariétés. Tiens, sais-tu, fillette ? je vais te faire une confidence.
Lydia allait mettre ses deux mains sur ses oreilles, sachant par expérience que les confidences de sa sœur étaient ce que sa mère eût le moins aimé lui voir entendre ; mais sa grande sœur avait déjà rabattu les mains, qu’elle tenait prisonnières.
— Oui, tu l’entendras malgré toi. Je n’ai jamais vu qu’un seul garçon dont j’aurais pu être amoureuse pour tout de bon, c’est-à-dire quelqu’un que j’aurais aimé à tourner et à retourner sur le gril, avec accompagnement de poivre, de sel et de jus de citron ; et ce quelqu’un-là, c’est le cousin Nikanor.
— Oh ! fit la petite, scandalisée. Nikanor qui va être prêtre ! Et puis, pourquoi l’appelles-tu cousin ?
— Nigaude ! Et si tu le dis à maman, tu sais, prends garde à toi !
C’est sous ces heureux auspices que Polyxène entra, nouvelle épousée, dans la maison de son mari.
Pendant ce temps, les charpentiers de Slava avaient fort à faire ; au bout du parc, sur la pelouse qui touchait à la route, tout près de l’église, on avait prélevé sur la terre seigneuriale un enclos bien palissadé ; quelques grands arbres y donnaient une ombre favorable en été, et le verger du comte, qui se terminait là, s’était vu retrancher quelques perches de son meilleur terrain. Une belle maison y fut construite dès les premiers jours du printemps. Des meubles arrivèrent sur de longues files de chariots, et avec eux un harmonium, chose qu’on n’avait jamais vue dans le pays et dont l’emploi excita bien des commentaires avant que l’intendant de Batounine eût déclaré qu’on s’en servait « pour jouer du piano ». Les tapissiers vinrent de Kazan poser les tentures, et le jardinier en chef garnit les fenêtres à l’intérieur de plantes au feuillage persistant.
Enfin, un jour de septembre, car tout cela avait été exécuté avec une rapidité prestigieuse, la grande calèche du comte, envoyée à Samara pour l’arrivée du bateau, déposa devant le perron de la maison neuve Agathe et son mari, devenu le père Nikanor.
Jeune père, en vérité, dont les cheveux, destinés à ne plus connaître l’affront du fer, commençaient à former autour de son beau visage une auréole de boucles soyeuses, et dont la barbe rebelle frisait comme celle de quelque dieu grec. À partir de ce jour le père Fadeï prit sa retraite, et le père Nikanor fut titulaire de la paroisse de Slava.
Ce fut une émotion profonde pour le pauvre desservant le jour où il vit son nourrisson s’avancer tenant le vase sacré dans ses belles mains effilées. Se rappelait-il le petit être affamé auquel il avait administré le baptême avant de le porter sur le sein réconfortant de la bonne popodia ? Lorsque la voix grave et veloutée de Nikanor prononça les paroles sacramentelles, un frisson courut entre les épaules du bon vieux.
— Vois-tu, dit-il à sa femme quand ils se retrouvèrent seuls dans leur vieille maison, si jamais un homme fut fait pour appeler le bon Dieu parmi nous, c’est cet enfant-là. Je crois vraiment que c’était un enfant de miracle !
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