Chapitre 8
Trois années s’écoulèrent dans une paix parfaite, telle qu’on n’en peut goûter qu’en un lieu éloigné de toute préoccupation mondaine, politique et même artistique.
Nikanor vivait au milieu des paysans, remplissant envers eux tous les devoirs de son poste, très respecté, plutôt qu’aimé, car il avait en lui ce je ne sais quoi qui interdit la familiarité. Il était trop d’une autre race pour devenir populaire ; malgré la grande somme de temps, de patience et de dévouement qu’il était toujours prêt à dépenser, les intelligences étroites de ses paroissiens empêchaient leurs cœurs simples d’aller à lui.
Il en souffrait. Son rêve d’humilité n’avait pas été un rêve de sacrifice ; il eût voulu être aimé, non pour lui-même peut-être, mais pour le bien qu’il souhaitait faire ; or, il n’avait ni l’amour, ni même la grande et haute satisfaction du devoir accompli.
Pour que cette satisfaction, la plus noble qu’il soit donné à l’homme d’éprouver, puisse rayonner dans une âme, il faut que l’accomplissement du devoir se produise de quelque façon appréciable ; or, rien ne révélait jamais à Nikanor qu’il eût payé sa dette à la portion d’humanité qui dépendait de lui.
Plus de superstition que de religion véritable, un fatalisme qui remplaçait la résignation, une facilité extrême à s’accommoder avec sa conscience dans la faute, unie à la docilité traditionnelle qui lui amenait un troupeau de paysans prêts à se confesser pour Pâques et également prêts à retourner à leurs péchés le lendemain, ce n’était pas de quoi contenter les aspirations chrétiennes de Nikanor.
Il eût voulu moins de demi-perfection chez ses ouailles, quelques révoltes de conscience l’eussent moins alarmé que cette placidité un peu bestiale, cette paix de l’à-peu-près dans laquelle s’endormait toute sa paroisse, et dans laquelle il n’avait point de plus grande terreur que de s’endormir à la fin lui-même.
Agathe aussi semblait avoir subi l’influence somnolente de ce pays tranquille.
C’était toujours la même belle créature douce et confiante, remplie d’une adoration respectueuse pour l’époux choisi que le ciel lui avait donné.
Elle l’aimait, le cœur plein, reconnaissante à Dieu de ces dons exceptionnels, se sachant heureuse entre toutes ; et pourtant une sorte de torpeur l’empêchait d’exprimer sa pensée. Depuis leur mariage, le caractère sacré dont Nikanor avait été revêtu avait mis une barrière à ses épanchements, de même que sa pudeur exquise avait scellé ses lèvres alors qu’elle n’était encore que fiancée.
Il y a des natures délicates, mais incomplètes, chez qui les sentiments, même les plus élevés, ne peuvent trouver leur expansion ; ce n’est pas la timidité seule qui les contraint au silence, c’est une impossibilité radicale de formuler en un langage quelconque les impressions reçues, qui restent vagues et flottantes, quoique douloureusement intenses, comme parfois dans le rêve.
Agathe était une de ces natures, elle n’osait pas ; mais eût-elle osé que ses lèvres se fussent trouvées incapables de se mouvoir. Ses yeux seuls parlaient ; mais lorsque la souffrance de ne pouvoir s’exprimer devenait trop violente, elle les baissait, désespérée, pour ne pas laisser voir les larmes qui les remplissaient, et son secret n’en demeurait que plus profondément enseveli en elle-même.
Ce calme, cette modération dans l’expression des sentiments même les plus permis, ne déplaisaient pas à Nikanor. Il y trouvait une dignité appropriée au caractère auguste dont il était revêtu. Il avait pourtant aimé Agathe avec toute l’ardeur d’une première passion ; mais c’était avant d’avoir reçu les ordres sacrés ; ainsi le veut l’Église, qui comprend, excuse toutes les fougues de la jeunesse et qui leur laisse le temps de l’apaisement, presque de la satiété, avant de conférer au postulant la dignité qui le place à part dans un monde au-dessus des mortels.
Nikanor aimait pourtant bien sa femme ! Elle l’adorait si aveuglément, que son cœur généreux l’eût aimée uniquement par reconnaissance. Il lui gardait encore une autre sorte de gratitude, celle de l’homme pour la femme qui lui a révélé l’amour : le souvenir des heures bénies où il l’avait attendue et espérée lui dictait encore des paroles de tendresse dont toute épouse eût été fière. Mais il avait dépassé, pensait-il, les hauteurs de l’amour mortel, et sa pensée de jeune sage s’en allait bien au-delà des aspirations terrestres.
Parfois, assis devant son harmonium, il s’oubliait dans des chants sacrés où son âme se versait tout entière : les yeux baignés de larmes merveilleuses, il entrevoyait un monde idéal, plus beau, plus grand, plus noble que le monde où il avait voulu vivre. Il ne regrettait pas le renoncement qu’il avait fait de son ambition ; ses désirs allaient bien au-delà de ce que la vie pouvait lui donner.
Ce qu’il pensait, il ne le dit à personne ; une sorte de mélancolie sereine ajoutait encore à la noblesse que la nature lui avait départie, et décourageait les questions.
Aux époques voulues, il se mêlait aux prêtres des autres paroisses et se montrait avec eux tel que l’eût pu exiger le maître des cérémonies le plus rigoureux ; mais avec aucun il n’eut jamais de ces entretiens confidentiels parfois si essentiels pour détendre une âme. On le jalousait d’ailleurs ; les faveurs accumulées sur lui par la fantaisie de Batounine lui avaient fait bien des envieux, même dans un milieu où, généralement, ces mesquines préoccupations n’ont guère d’importance.
Pendant ces trois années, Batounine n’était venu qu’une seule fois à Slava, et pour un temps très court. On eût dit que Nikanor, établi et marié, cessait d’être un sujet d’intérêt pour lui. Sans doute, il attendait le moment prévu où l’ambition se réveillerait chez le jeune prêtre.
Une chose contrariait le diplomate : le ménage n’avait point d’enfants.
C’était grave, en effet, plus grave que Batounine ne pouvait le concevoir. Les joies de la paternité auraient arraché Nikanor à bien des rêveries solitaires, et Agathe s’en fût sentie plus forte. Rien ne donne de la décision, de la hardiesse, de la sécurité à une femme comme de sentir un enfant dans ses bras. Mais, après tout, il n’y avait pas lieu de désespérer, et beaucoup de jeunes ménages ont attendu plus longtemps leur premier-né.
Madame Kédrof avait aussi passé trois ans loin de Slava. Le mariage de Polyxène, en lui enlevant un gros souci, ne lui avait donné que plus de loisir pour s’occuper de ses deux fils. Suivant une tradition trop ancienne pour n’être pas à leurs yeux vénérable, ceux-ci avaient fait des dettes et des bêtises, deux choses qui ne vont guère l’une sans l’autre ; et leur mère avait eu fort à faire pour les tirer de peine. Enfin, l’aîné s’était marié ; le second semblait vouloir se ranger ; la mère de famille put venir à Slava jouir d’un repos bien gagné. Sa fille Lydia l’accompagnait.
La fillette gracile était devenue une jeune fille mince et élégante. Sa délicatesse de formes n’avait rien perdu au changement ; elle avait même conservé cet air enfantin qui donne tant de charme aux figures de quinze ans. En effet, elle n’avait pas encore atteint sa seizième année, et malgré les confidences de Polyxène elle avait gardé la pureté de cœur d’un petit enfant.
Madame Kédrof, un peu curieuse, était allée le plus gracieusement du monde faire une visite à la jeune madame Popof. Ce n’était pas tout à fait conforme aux usages, mais à la campagne on n’y regarde pas de si près. Et puis, elle n’était pas fâchée de voir par ses propres yeux quelle espèce de nid son frère avait construit pour le cher filleul.
C’était un nid fort agréable, et la colombe qui l’habitait en était tout à fait digne. Ce fut Agathe qui lui en fit les honneurs, car Nikanor était parti le matin pour un village éloigné où s’était déclarée une épidémie.
— Cela ne vous effraie pas de savoir votre mari au milieu de ces miasmes ? dit madame Kédrof, soudain prise d’intérêt à la vue de cette aimable jeune femme, si distinguée et si modeste.
— À la grâce de Dieu ! répondit-elle ; mais l’expression effrayée de son visage prouva qu’elle avait bien compris le danger.
Le cœur de Lydia sauta dans sa poitrine encore étroite. C’était beau de braver ainsi le péril, pour faire son devoir ! Quel héros que cet homme, doux et patient, qui s’en allait porter la parole de Dieu aux mourants !
— Venez tous les deux dîner dimanche avec nous, ma chère, dit la bienveillante madame Kédrof en se retirant ; cela vous rappellera le bon vieux temps.
Au moment d’atteindre la clôture de leur propriété, les deux dames virent sur la route la longue silhouette de Nikanor.
Il revenait à l’ardeur du soleil, la tête basse, le dos courbé, comme s’il fléchissait sous le poids d’un immense fardeau ; c’était le poids des misères humaines qui s’appesantissait ainsi sur lui. Madame Kédrof entra dans le jardin.
— Il est poussiéreux et fatigué, dit-elle à sa fille ; il n’aimerait pas être rencontré dans cet attirail.
Nikanor passa de l’autre côté de la palissade à grandes enjambées ; ses robes ouvertes pour mieux marcher flottaient au vent derrière lui.
— Comme il a l’air triste ! dit Lydia tout bas.
Nikanor s’arrêta, ôta son chapeau et rétablit un peu d’ordre dans sa chevelure éparse ; puis il reboutonna de bas en haut sa double robe qui lui tombait jusqu’aux pieds, secoua la poussière qui le couvrait et se remit en marche avec la lenteur qui convient à la démarche sacerdotale.
— J’aime assez cela, dit madame Kédrof à sa fille. Il faut être correct. Mais que c’est étrange de voir le petit Nikanor devenu titulaire de notre paroisse !
Le dimanche suivant, pendant l’office, Lydia eut plus d’une distraction.
Debout près de sa mère, dans le petit recoin formé par la balustrade qui sépare la chapelle proprement dite de l’église elle-même, elle écoulait les psaumes sans y prêter attention. Batounine avait une maîtrise peu considérable, mais très bien stylée, et les voix des chantres étaient fort bonnes à entendre. Le diacre, beau garçon d’une trentaine d’années, psalmodia l’Épître, puis la porte de gauche s’ouvrit, et Nikanor apparut, portant le livre d’Évangiles, richement relié.
Un léger frémissement courut dans le chœur ; c’était la première fois que le jeune prêtre officiait devant les « dames ». Fadeï en avait le frisson d’angoisse.
Nikanor portait sur sa robe de soie d’un pourpre foncé et changeant un vêtement sacerdotal d’une grande richesse ; ses cheveux tombaient en anneaux autour de son beau visage, transfiguré par la grandeur de son ministère ; sa barbe frisée, rebelle au peigne, ondulait au bas de ses joues.
Lorsque du plus grave de sa voix de basse il commença la lecture du texte saint, Lydia frémit de la tête aux pieds. Était-ce dans ses rêves qu’elle avait entendu des paroles de mansuétude et de pardon tomber de lèvres divines où le miel de sagesse avait laissé son parfum idéal ?
Elle écoutait recueillie l’Évangile entendu cent fois, et qu’il lui semblait n’avoir jamais compris. La voix de Nikanor montait à mesure qu’il avançait dans sa lecture, et l’âme de la jeune fille montait en même temps vers un paradis qui n’était plus inaccessible.
Lorsqu’il eut terminé, Lydia retomba sur la terre. Le reste de l’office s’acheva sans ramener les émotions délicieuses qui venaient de lui révéler un monde nouveau ; elle était brisée comme après un effort immense, mais son abattement avait en même temps quelque chose de très consolant.
Lorsque, la messe finie, la foule s’écoula au dehors, les deux dames regagnèrent à pied leur demeure si proche.
— À quoi penses-tu ? demanda madame Kédrof, surprise de voir sa fille si recueillie.
Le soleil brillait par intervalles entre des nuages roulés par un vent d’orage ; la terre était tour à tour très sombre et très éclatante, comme les pensées de Lydia.
— Je songeais, dit-elle après un court silence, que c’est une grande honte que d’appartenir à une religion dont on ne connaît pas le premier mot.
Madame Kédrof regarda sa fille avec surprise.
— Comment, pas le premier mot ? Je t’ai appris, toute petite, ce que chacun doit savoir, l’histoire sainte… et tout !
— Oui, maman, et je vous en remercie. Mais j’aimerais à connaître l’histoire de notre Église et… bien d’autres choses. Vous savez, maman, que je n’ai pas encore eu mon instruction religieuse.
— Je pensais te faire suivre un cours à Pétersbourg l’hiver prochain.
— Oh ! maman ! pourquoi pas cet été ? Il me semble que le père Nikanor m’enseignerait cela mieux que personne au monde !
— Au fait, c’est vrai ! pensa madame Kédrof ; et puis, très homme du monde, Nikanor… Nous verrons, dit-elle à sa fille ; nous lui parlerons de cela après le dîner. Et s’il allait ne pas vouloir ? Tu sais qu’on ne peut pas l’y forcer ?
— Cela me ferait beaucoup de peine, dit Lydia lentement, les yeux pleins de larmes, le cœur serré à se briser.
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