‹ Nomades du NordChapitre 10 sur 26 · 10

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Àun quart de mille de là, Miki avait entendu la clameur des corbeaux. Mais il n’était pas disposé à revenir, même s’il eût deviné que Nioua avait besoin d’aide. Affamé par un long jeûne, bien décidé à s’attaquer à tout être comestible, quelle que fût sa taille, il dut pourtant parcourir un bon mille avant de rencontrer une simple écrevisse, qu’il broya et avala avec sa carapace ; cela lui ôta du moins le mauvais goût de la bouche.

Cette journée lui réservait encore un événement mémorable. Maintenant qu’il se trouvait seul, le souvenir de son maître lui revenait plus précis. Ses représentations mentales s’affirmaient plus nettes à mesure que l’après-midi s’allongeait, et comblaient lentement mais sûrement le gouffre creusé par la camaraderie de Nioua. L’enthousiasme des aventures avait momentanément cessé de l’aiguillonner. Il hésita à plusieurs reprises et fut sur le point de retourner vers Nioua. Mais sa faim l’entraînait toujours plus loin.

Il dénicha encore deux écrevisses. Puis le ruisseau devint plus profond : l’eau y coulait moins rapide et plus sombre. Deux fois il donna la chasse à de vieux lièvres qui l’esquivèrent aisément. Il fut sur le point d’en attraper un jeune. Fréquemment des perdrix s’élevaient à grand bruit d’ailes. Il vit des oiseaux d’élan, des geais, et de nombreux écureuils. Il était entouré de proies impossibles à saisir. Enfin la fortune lui sourit. En fourrant le museau dans l’ouverture d’une souche creuse, il bloqua un lièvre dans ce réduit sans autre issue. Il passa plusieurs minutes à savourer le premier repas sérieux qu’il eût pris depuis trois jours.

Ce régal l’absorbait à tel point qu’il laissa passer inaperçue l’entrée en scène d’un nouveau personnage. Il n’entendit pas venir Ouchak, le chat-pêcheur, et il ne flaira son odeur qu’au bout d’un certain temps. Ouchak n’était pas enclin à déranger autrui. De naissance et d’instinct, c’était un vaillant chasseur, doué de bonnes manières ; et quand il vit Miki (qu’il prenait pour un jeune loup) en train de dévorer une proie nouvellement tuée, il ne fit pas un mouvement pour en demander sa part. Il ne se sauva pas non plus ; et sans doute il aurait bientôt repris son chemin si Miki, averti de sa présence, ne lui eût fait front.

Ouchak était arrivé de l’autre côté de la souche et se tenait à six pieds de distance à peine. Pour quelqu’un ignorant son histoire comme Miki, son aspect n’avait rien de féroce. Il ressemblait à ses congénères, la belette, la loutre, le putois. Aussi long que Miki, il n’atteignait guère que la moitié de sa hauteur, de sorte que ses deux paires de pattes courtes semblaient un peu déjetées, comme chez un chien basset. Il pesait probablement huit à dix livres. Il avait la tête ronde comme un boulet, presque pas d’oreilles, et des moustaches extravagantes ; avec cela une queue touffue et des petits yeux agressifs qui semblaient faire un trou à travers tout ce qu’ils regardaient. Sa présence fortuite fit à Miki l’effet d’une menace et d’un défi. En outre, Ouchak semblait facile à vaincre si l’on en venait à une bataille. Aussi le chien retroussa les babines et se mit à gronder.

Ouchak accepta cette manifestation comme une invite à passer son chemin, et comme c’était un animal bien élevé qui respectait les chasses réservées d’autrui, il esquissa, en manière d’excuse, une retraite à pas feutrés.

Ceci était de trop pour Miki, qui ignorait encore l’étiquette des pistes forestières. Ouchak avait peur de lui. Il se sauvait ! Avec un jappement de triomphe, il s’élança à sa poursuite. Ce ne fut après tout qu’une erreur de jugement, et beaucoup d’animaux à deux pieds avec des cervelles plus grosses que la sienne, en commettent d’analogues. Car Ouchak, s’il ne se mêle guère que de ses propres affaires, peut être considéré, étant donnés sa taille et son poids, comme l’un des meilleurs petits combattants de l’Amérique du Nord.

Miki ne devait jamais se rendre compte au juste ce qui se passa dans la minute qui suivit son attaque. Ce ne fut pas un combat à proprement parler ; ce fut une immolation unilatérale, un massacre. Sa première impression fut qu’il avait assailli une douzaine d’Ouchaks et non un seul ; et au-delà de cette première impression son esprit cessa de fonctionner et ses yeux de voir. Il reçut une raclée comme jamais de sa vie il n’en devait plus recevoir de pareille. Il fut égratigné, meurtri et mordu ; il fut étranglé et poignardé ; il fut assommé à tel point que quelque temps après le départ d’Ouchak il continuait à battre l’air de ses pattes, sans avoir conscience que l’affaire était terminée. Quand il ouvrit les yeux et se trouva seul, il se tapit dans la souche creuse où il avait acculé le lièvre.

Il y resta une bonne demi-heure, essayant de comprendre ce qui était arrivé. Le soleil déclinait quand il se traîna dehors. Il boitait. Une morsure avait traversé de part en part son unique oreille en bon état. Sa peau était à nu par endroits, Ouchak en ayant arraché le poil. Ses os étaient endoloris, la gorge lui faisait mal, et il avait une bosse sur l’œil. Il regarda avec regret sa route déjà suivie. Il pourrait retrouver Nioua par là-haut. À mesure que s’allongeaient les ombres, le sentiment d’une grande solitude montait en lui, avec le désir de retourner vers son camarade. Mais Ouchak était parti de ce côté, et le chien ne désirait pas une nouvelle rencontre.

Il erra vers le sud-est, jusqu’à un quart de mille environ, avant la disparition complète du soleil. Dans l’ombre croissante du crépuscule, il tomba sur la piste de portage du Big-Rock entre le Beaver et le Loon.

Ce n’était pas une piste à proprement parler. À de très rares intervalles, des voyageurs descendus du nord s’en servaient pour passer d’une voie d’eau à l’autre. Trois ou quatre fois par an tout au plus, un loup y aurait discerné l’odeur de l’homme. Elle y régnait ce soir, si chaude que Miki s’arrêta net en arrivant là, comme si un autre Ouchak s’était dressé devant lui.

Pendant quelques instants, il resta pétrifié par une émotion irrésistible. Tout le reste était oublié devant cette découverte d’une piste humaine, et, par conséquent, de la piste de Challoner, son maître. Il se mit à la relever, lentement d’abord, comme s’il craignait de la perdre. La nuit venue, il la suivait toujours, s’obstinant à la clarté des étoiles, exclusivement mené par l’instinct domestique du chien et son désir d’un maître.

Il était presque arrivé au bord du Loon quand il aperçut le feu du campement de Makoki et du blanc.

Il ne courut pas : il s’abstint d’aboyer ou de japper. La rude école du désert lui avait déjà imposé son empreinte. Il se glissa avec précautions, et s’aplatit sur le ventre juste en dehors du cercle éclairé par le foyer. Il vit alors qu’aucun de ces deux hommes n’était Challoner. Mais tous deux fumaient, comme lui. Il entendait leurs voix ; elles ressemblaient à celle de son maître. Et ce campement était pareil au sien : un feu, une marmite suspendue au-dessus, une tente, et, dans l’air, une odeur de cuisine.

Il était sur le point d’entrer dans le cercle de lumière lorsque le blanc se leva, s’étira comme le faisait souvent Challoner, et ramassa une trique grosse comme le bras. Il approcha à moins de six pieds de Miki ; celui-ci esquissant un mouvement vers lui, se dressa sur ses pattes. Ce léger déplacement l’amena dans la pénombre. Ses yeux brillaient au reflet du feu, et l’homme l’aperçut.

Rapide comme l’éclair, il éleva le gourdin au-dessus de sa tête et le lança droit contre Miki avec toute la force de son bras de géant. Si cette massue l’avait frappé carrément, elle aurait tué le chien. Le gros bout le manqua. Le petit bout l’atteignit entre l’épaule et le cou et le précipita dans l’ombre avec tant de violence et de rapidité que l’homme le crut mort du coup. Il cria à Makoki qu’il venait de tuer un louveteau ou un renard, et s’élança dans l’obscurité.

Le choc avait projeté Miki au beau milieu de l’épais buisson formé par un sapin rabougri. Il resta couché là sans faire un mouvement, avec une terrible douleur dans l’épaule. Entre le feu et lui il vit l’homme se baisser pour ramasser le bâton, et Makoki accourir avec une autre trique. Il se fit aussi petit que possible dans son abri. Il était rempli d’une grande crainte, car il comprenait maintenant la vérité. Ces hommes-là n’étaient pas Challoner. Ils lui donnaient la chasse gourdins en mains. Le chien savait à quoi les triques étaient destinées. Son épaule était presque brisée.

Il se tint coi pendant que les hommes cherchaient tout près de lui. L’Indien enfonça même son bâton dans le fourré de sapins. Le blanc répétait qu’il était certain de l’avoir touché, et à un moment donné il passa si près que son soulier lui toucha presque le museau. Il retourna jeter au feu de nouvelles branches de bouleau, pour que la flamme éclairât un plus vaste cercle. Le cœur de Miki lui manqua. Mais les deux hommes continuèrent leurs recherches plus loin, et en fin de compte revinrent s’asseoir près du feu.

Pendant une heure Miki ne bougea point. Le feu baissa. Le vieux Cree s’enveloppa d’une couverture, et le blanc entra dans la tente. Alors seulement le chien osa ramper hors du buisson. Autant que le permettait son épaule meurtrie qui le faisait boiter à chaque pas, il se hâta de remonter la piste suivie avec tant d’espoir si peu de temps auparavant. L’odeur humaine ne lui faisait plus battre le cœur de joie. C’était maintenant une menace, un avertissement, une chose dont il voulait s’éloigner. Il eût préféré retrouver Ouzak ou les hiboux que l’homme blanc armé de sa massue. Avec les hiboux du moins il pouvait se battre, mais au bâton il reconnaissait une supériorité écrasante.

La nuit était bien tranquille quand il se mussa de nouveau dans la souche creuse où il avait tué le lièvre. Il en passa les dernières heures à lécher ses blessures. Au petit jour, il sortit et mangea les restes du lièvre.

Après quoi il fit face au nord-ouest, dans la direction où était Nioua. Il n’hésitait plus maintenant. Il lui fallait retrouver l’ourson. Il voulait le frotter du museau et lui lécher la gueule, quand même il empesterait l’univers. Il voulait l’entendre grogner et pousser son petit cri si drôle de bonne camaraderie ; il voulait recommencer à chasser avec lui, à jouer avec lui, à se coucher et dormir près de lui dans les coins ensoleillés. Nioua, du moins, faisait nécessairement partie de son monde.

Il se mit en route.

Or, bien plus haut sur la rivière, Nioua, plein d’un espoir anxieux, suivait toujours la piste de Miki.

Àmi-chemin de la plongée, dans une petite prairie inondée de soleil, ils se rencontrèrent. Il n’y eut pas de grandes démonstrations. Tous deux s’arrêtèrent et se dévisagèrent un moment, comme pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’erreur. Nioua grogna, Miki remua la queue. Ils se flairèrent réciproquement les narines. Nioua appuya la démonstration d’un petit cri aigu, et Miki répondit par un gémissement, comme s’ils se disaient :

« Tiens, Miki ! — Bonjour, Nioua ! »

Alors Nioua se coucha au soleil et Miki s’allongea à côté de lui. Après tout, ils étaient dans un drôle de monde, qui tombait en morceaux de temps à autre, mais finissait toujours par se raccommoder. Aujourd’hui leur univers, assaini, semblait remis à neuf. Une fois de plus ils étaient copains, ils étaient heureux.

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